‹ Manuel de la société de tempérance [microforme]Chapitre 22 sur 53 · pénibl à de · texte numérisé non relu

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“Mon cher fils, a dit, jusqu’à présent, lepère hon- “ nête et chrétien à son enfant, ne prends de boissons “fortes qu'avec modération et suivant ton besoin;” et par ses exemples, il lui montrait qu’il en avait besoin à tout moment, à tout propos: avant le repas, pour se

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des forces à l'estomac, et aider la digestion ; le matin, pour se donner bonne bouche ; le soir, pour se reposer | de ses fatigues ; avec ses amis, pour les recevoir hon-

rétement ; lorsqu'il faisait chaud, pour se rafruichir;

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pendant les rigueurs de l'hiver, pour se réchauffer ; en maladie, pour se rétablir; en santé, pour ne pas devenir malade; pendant le travail, pour se fortifier, et les jours de repos et de fêtes, pou” les passer plus joyeusement ; seul, pour se désennuyer ; en compagnie, pour faire comme les autres, et répondre aux santés qu’on lui proposait !

N'est-ce pas un fait que si, jusqu’à présent, le père disait à son enfant de ne prendre des boissons qu’avec tempérance et suivant son besoin, il lui prouvait que cette tempérance consistait à en prendre à tout propos, et que ce besoin existait à tout moment? L'enfant malheureusement prenait plus garde aux exemples qu'aux "onseils: aussi les deux ou trois verres par jour, qui lui étaient suffisans les premiers tems qu’il en faisait usage, ne suflisaient déjà plus quelques années plus tard. De ce prétendu usage modéré, comme on le voit, il n’y avait qu'un pas, qu’une ligne imperceptible à franchir pour tomber dans lexcès. Aussi, toujours en se croyant tempérant et modéré dans l'usage des boissons, parvenait-il souvent, en peu d’années, à se rendre presqu’au dernier degré de l’ivrognerie.

Alors si le prêtre charitable et zélé avertissait le jeune intempérant qu’il était tems de s'arrêter, qu’il courait à sa ruine, celui-ci paraissait tout étonné, et répondait: “ Je ne suis pas un ivrogne, il n’y a pas de “ danger, je ne prends de boissons qu’à mon besoin”... Et si le père, effrayé des dépenses de sa maison, et de la prodigieuse quantité de boissons que ses enfans consommaient, et des excès auxquels ils commençaient à se livrer, voulait les reprendre, il était presque tou- Jours trop tard : on lui répondait : “ Dieu merci, nous ‘ne sommes pas des ivrognes, il faut bien recevoir ses ‘amis, nous n'avons pas l’envie de faire de grossière- “tés à personne: nous ne prenons de boissons que pour “notre besoin”... T’épouse infortunée conjurait-elle

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boisson : lui faisait-elle voir que les enfans étaient presque nus ; qu'il était tems de mettre quelque chose

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Jamais le racheter non plus par aucun bien.

SOCIÉTÉ DE TEMPÉRANCY,

de côté pour les envoyer à l’école ; que mille choses nécessaires manquaient dans la maison: elle ne recevait ordinairement, pour toute réponse, que ces paroles: “je “ travaille fort, et si je prends de la boisson, c’est que j'en ai besoin” Et malheur à la pauvre femme, si elle osait, après cela, se plaindre ; quelqu’affreux blasphême prononcé avec fureur, et souvent des coups lui avaient bientôt fermé la bouche.

Et le père malheureux voyait, en peu de tems, l’intempérance de ses enfans dévorer les biens qu’il n'avait acquis qu'avec tant de peines, qu'il avait arrosés de tant de sueurs. Il conjurait Dieu d’abréger ses jours, pour n’avoir pas la douleur d’être témoin de la ruine complète et du déshonneur de sa famille. Et lorsque la mort, trop lente à son gré, venait enfin terminer ses peines, ses dernières paroles étaient de maudire la boisson qui avait répandu le deuil et l’amertune sur ses dernières années, et qui lui avait comme creusé son tombeau... Et le ministre de Jésus-Christ, voyant inutiles les efforts qu’il fesait pour toucher, convertir les ivrognes, déplorait, tous les jours, les funestes effets de la boisson.

Et la mère désolée, qui n'avait souvent que des larmes à donner à ses enfans qui lui demandaient du pain, maudissait la boisson qui arrachaït, tous les jours, à son mari le prix de ses sueurs et de ses travaux.

Mais si toutes ces larmes, tous ces gémissemens, tous ces cruels désespoirs n’ont pu servir à corriger les ivrognes, ils serviront au moins à constater un fait : c'est que les boissons fortes nous ont fait du mal... oui, et ce qui est trop oublié, et ce que nous ne saurions Jamais assez répéter, c’est que le mal qu’elles nous ont fait, elles ne l'ont jamais racheté, elles ne pourront Trop long-tems nous avons cru qu’elles étaient un don que Dieu nous avait fait dans sa bonté, comme le pain et les autres nourritures qu’il nous donne ; maïs c’est une erreur funeste, et il n’y a que notre cruel et constant ennemi qui a pu gagner à l’accréditer parmi nous. Il

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a fait, à notre égard, ce qu’il fit autrefois dans le paradis terrestre lorsqu'il trompa notre mère Eve : il n’a fait que répéter son premier mensonge: “% Mange de ce fruit, et tu ne mourras pas, dit-il à la première femme, ‘il ne t'en arrivera que du bien; ce fruit ne donne pasla ‘ mort comme Dieu te l’a dit.” Il a fait appeler eau de vie, une liqueur dévorante dont le nom aurait plutôt dû être eau de feu et de mort. Comme nos premiers parens, nous y avons goûté, nous en avons fait un de nos breuvages les plus ordinaires ; et la ruine, et les forfaits de tout genre, et la mort, sous ses aspects les plus hideux, ont suivi de près notre imprudence, et ont couvert notre terre de désolation. Les lèvres encore teintes de ces détestables boissons, on a vu l'enfant méconnaiître, frapper, égorger son père... l'ami enfoncer le poignard dans le cœur de son ami ; l'époux déchirer sans pitié la femme qu’il aimait, qu’il adorait auparavant ; rempli de ces boissons, on a vu mille fois le père oublier tous les sentimens de la nature jusqu’au point d’arracher, de la bouche de ses enfans, le dernier morceau de pain qu’ils avaient, pour se procurer le moyen d’étancher la soif dévorante qu’il éprouvait. Puisque nous avons imité nos premiers parens dans la funeste erreur qu’ils commirent, de chercher leur bien et leur bonheur dans un fruit qui n’était propre qu'à faire tomber tous les maux sur eux; ouvrons donc aussi les yeux comme eux. Voyons de quels biens les boissons nous ont privés, à quelle affreuse nudité elles ont réduit une grande partie de ceux qui en font usage. Assez long-tems nous les avons regardées avec estime, avec respect, J'oserais dire, avec amour: nous leur avons donné comme la première place dans nos maisons. Nous les regardions comme le plus bel ornement de nos tables. Nous les offrions à nos amis comme le signe de nos bons souhaits à leur égard. Voyons aujourd'hui les droits qu’elles ont à tant d'estime, à tant d'honneur, et nous ne serons pas loug-tems à comprendre qu’elle ne méritent que notre mépris et notre haine. L'histoire nous à conservé Les noms de plusieurs

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peuples qui rendaient les honneurs divins à des bêtes féroces ou stupides, et qui les bénissaient et les estimaient comme les auteurs de tous leurs biens. Nous les avons en quelque sorte imités, dans ce que nous serions presqu’appeler le culte extravagant que nous avons rendu aux boissons fortes. Nous avons placé haut dans notre estime et notre confiance ces boissons malfaisantes ; et fermant follement les yeux sur les maux épouvantables qu’elles nous causaient, nous nous obstinions à les regarder comme bonnes et utiles en mille circonstances où elles ne nous faisaient que du mal.

Nous savons que les Indiens adorent un serpent venimeux, dont la morsure est suivie de la mort la plus cruelle et la plus prompte. Ils gardent même quelquefois cet animal au milieu d'eux, et lui donnent une place honorable dans la maison. Voilà presque ce que nous avons fait à l'égard des boissons. Jamais les serpens les plus redoutables n’ont fait autant de victimes par leurs mortels poisons chez les Indiens, jamais ils n’ont fait couler autant de larmes, ni détruit autant de familles que les boissons parmi nous.

Et, cependant, il y a encore des personnes qui ont le triste courage de prendre leur défense, qui crient à l'excès, au fanatisme contre ceux qui parlent de les détruire ; qui se mettent presqu'e en colère lorsqu'on parle de cette moderne divinité en termes peu polis. Et, lorsqu'on cherche à faire passer, dans le cœur des peuples, l'horreur dont on est si naturellement saisi à la vue du mal qu’elles nous font, “ prenez garde, dit-on, “à vos expressions, souvenez-vous que les boissons

‘ sont l'ouvrage de Dieu.”

Oui, ré épondrons nous, les boissons, comme toute créature, toute matière, sortent des mains de Dieu, sans doute ; mais, si elles sont créatures de Dieu, elles le sont comme le fruit de l'arbre de la science auquel il n’était pas bon de toucher quoiqu'il sortit des mains de Dicu. Elles sont les créatures de Dieu: oui, mais comme les ticres etles lions, qu’il faut craindre et fuir ;

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