PREMIER CHANT
Le premier chant de Y Art poétique est consacré aux préceptes générai de l'art d'écrire et aux conseils qui doivent guider le poète. On y ToaTe nn assez grand nombre d'allusions satiriques et quelques détails briques, entre autres une esquisse élégante de l'histoire de la poésie française depuis son origine jusqu'à Malherbe, esquisse qui pèche cependant par quelques omissions et par des inexactitudes. Nous reproduisons le passage suivant tiré du premier chant de l'Art poétique:
Enfin Malherbe1 Tint, et, le premier en France, fit sentir dans les vers une juste cadence; Dan mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir. Par ee sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.2 Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.3 Tout reconnut ses lois; et ce guide fidèle Au auteurs de ce temps sert encor de modèle. Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté, Et de son tour heureux imitez la clarté. Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre, Mon esprit aussitôt commence à se détendre; Et. de vos vains discours prompt à se détacher, Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.
0 est certains esprits, dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées; Le jour de la raison ne les saurait percer. Arant donc que d'écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. r> que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout qu'en vos écrits la langue révérée ^ds yos plus grands excès vous soit toujours sacrée. Eu vain vous me frappez d'un son mélodieux, *i le terme est impropre, ou le tour vicieux:
1 Malherbe, voyez Y Introduction, page XLV.
2 .L'harmonie de cea deux vers charme l'oreille, et la charme si bien qu'on l'- remarque pas la hardiesse de la métaphore qui épure Poreule." geruzez. . ' Vmvambement consiste à renvoyer un ou plusieurs mots d'un vers 1 u& auu«. On en trouvera des exemples dans les fragments que noua Jouons de Victor Hugo, page 008 et les suivantes.
232 BOILEAV (1686-1711).
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.1 Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.2 Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez point d'une folle vitesse. Un style si rapide, et qui court en rimant Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, Houle, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement; et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage: Polissez-le sans cesse, et le repolissez, Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.