‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 267 sur 514 · APERÇU SUR L'HISTOIRE LITTÉRAIRE DU SIÈCLE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

APERÇU SUR L'HISTOIRE LITTÉRAIRE DU SIÈCLE DE LOUIS XIV

(Chapitre XXXIL)

Balzac,1 en ce temps-là, donnait du nombre et de l'harmonie à la prose. Il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées, li écrivit au premier cardinal de Retz: „Vous venez de prendre le sceptre des rois et la livrée des roses." II écrivait de Rome à Bois- Robert, en parlant des eaux de senteur: „ Je me sauve à la nage dans ma chambre au milieu des parfums. u Avec tous ses défauts U charmait l'oreille. L'éloquence a tant de pouvoir sur les hommes qu'on admira Balzac, dans son temps, pour avoir trouvé cette petite partie <fe l'art ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l'avoir employé souvent hors de sa place.

1 Balzac (1594—1654), voyez: Y Introduction de ce Manuel, paçe XLVIIL

Voitube1 donna quelque idée des grâces légères de ce style épîstolaire, qui n'est pas le meilleur, puisqu'il ne consiste que dans la plaisanterie. C'est un baladinage9 que deux tomes de lettres dans lesquelles il n'y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du cœur, qui peigne le6 mœurs du temps et les caractères des hommes: c'est plutôt un abus qu'un usage de l'esprit.

La langue commençait à s'épurer et à prendre une forme constante. On en était redevable à l'Académie française, et surtout à Vaugelas.3 8a Traduction de Quinte-Curce, qui parut en 1646, fut le premier bon livre écrit purement, et il s'y trouve peu d'expressions et de tours qui aient vieilli

Olivier Patbu,4 qui le suivit de près, contribua beaucoup à régler, à épurer le langage; et quoiqu'il ne passât pas pour un avocat profond, on lui dut néanmoins l'ordre, la clarté, la bienséance, l'élégance du discours, mérites absolument inconnus avant lui au barreau.

Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit recueil des Maximes de François, duc de La Rochefoucauld.5 Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce livre, qui est que F amour-propre est le mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés qu'elle est presque toujours piquante. C'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'avait eu avant lui, en Europe, depuis la renaissance des lettres.

Mais le premier livre de génie qu'on vit en prose, fut le recueil des lettres provinciales,* publiées par Pascal en 1666. Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées: il n'y a pas un seul mot qui. depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. H faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation du langage, L'évéque de Luçon, fils du célèbre Bussy, m'a dit qu'ayant demandé à M. de Meaux7 quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s'il n'avait pas fait les siens, Bossuet8 lui répondit: Les Lettres provinciales.

Le bon goût, qui règne d'un bout à l'autre dans ce livre et la vigueur des dernières lettres ne corrigèrent pas d'abord le style lâche, diffus, incorrect et décousu, qui depuis longtemps était celui de presque tous les écrivains, des prédicateurs et des avocats.

Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente fut le P. Bourdaloue,9 vers l'an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. H y a eu après lui d'autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon,10 évéque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces, des peintures plus fines et plus pénétrantes

1 Voyez page 63, note 1 et Y Introduction p. XLVTII.

2 Baladinage, plaisanterie bouffonne et de mauvais goût.

8 Voyez page 16, note 2. * Voyez page 227, note 4. * Voyez page 123. • Voyez page 64 et 55.

7 Aujourd'hui pour désigner l'évéque de Meaux, on dirait plutôt Monseigneur de Meaux. * Voyez page 163.

9 P., abréviation pour>we. V. page 263, not« 1. ,0 Voyez page 263.

Page 1