‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 270 sur 514 · JEANNOT ET COLIN · texte numérisé non relu

JEANNOT ET COLIN

que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai oublié le nom, mais qui commence par un B. — Par un B, madame? ne serait-ce point la botanique? — Non, ce n'était point de botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un B, et finissait par un on. — Ah! j'entends, madame, c'est le blason:1 c'est, à la vérité, «ne science fort profonde; mais elle n'est plus à la mode depuis qn on a perdu l'habitude de faire peindre ses armes aux portières de son carrosse;* c'était la chose du monde la plus utile dans un État bien policé. D'ailleurs cette étude serait infinie; il n'y a point aujourd'hui de barbier qui n'ait ses armoiries: et vous savez que tout ce qui devient commun est peu fêté.« Enfin, après avoir examiné le fort et le faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis apprendrait à danser.

La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se développa bientôt avec un succès prodigieux: c'était de chanter agréablement des vaudevilles. Les grâces de la jeunesse, jointes à ce don supérieur, le firent regarder comme un jeune homme de la plus grande espérance. Il pillait Bacchus tt F Amour dans un vaudeville, la Nuit ' le jour dans un autre, les (Jharmes et les Alarmes dans un troisième; mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de plus ou de moins qu'il ne fallait, il les faisait corriger moyennant vingt louis d'or par chanson; et il fut mis dans l'Année littéraire au rang des la Fare, des Chaulieu, des Hamilton, des Sarrasin, et des Voiture.3

Madame la marquise crut alors être la mère d'un bel esprit et donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune homme lut bientôt renversée ; il acquit l'art de parler sans s'entendre, et se perfectionna dans l'habitude de n'être propre à rien. Quand son père le vit si éloquent, il regretta vivement de ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait acheté une grande charge dans la robe.4 La mère, qui avait des sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour son fils. En attendant il dépensa beaucoup, pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en grands seigneurs.

Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une ioitune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les grands biens de monsieur et de madame de la Jeannotière, en se les appropriant et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des conseils; elle devint la meilleure amie du père et de la mère. Une vieille voisine proposa le mariage, les parents, éblouis de la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie >h proposition: ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime. Le

1 Blason ou science héraldique, science qui s'occupe de la connaissance «•t de l'explication des armoiries. 2 Carrosse; voyez page 122, note 2.

8 La Fare (1624 — 1712), poète et militaire, ami du poète Chaulieu 11639—1720); Hamilton, né en Irlande, amené jeune en France, a écrit <** français et a composé plusieurs jolis contes mêlés de vers; Sarrasin, poète français (1608—1664). Voiture, v. page XLVD2 et page 63, note 1.

* Cert-à-dire dans la magistrature, une place de conseiller au parlement.

358 Y0LTA1SE (1694-1778).

jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont il était aimé; les amifi de la maison le félicitaient; on allait rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à l'épithalame.

H était un matin aux genoux de la charmante épouse que l'amour, l'estime et l'amitié allaient lui donner; ils goûtaient, dans une conversation tendre et animée, les prémices de leur bonheur; ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet de chambre de madame sa mère arrive tout effaré: » Voici bien d'autres nouvelles, dit-il, des huissiers déménagent la maison de monsieur et de madame; tout est saisi par des créanciers; on parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences pour être payé de mes gages. — Voyons un peu, dit le marquis, ce que c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là. — Oui, dit la veuve, allez punir ces coquins* là; allez vite.* — Il y court, il arrive à la maison; son père était déjà emprisonné; tous les domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans consolation, noyée dans les larmes; il ne lui restait rien que le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes et de ses folles dépenses.

Après que le fils eut longtemps pleuré avec la mère, il lui dit enfin: Ne nous désespérons pas: cette jeune veuve m'aime éperdument; elle est plus généreuse encore que riche; je réponds d'elle: je vole à elle, et je vais vous l'amener. Il retourne donc chez sa maîtresse. il la trouve tète à tête avec un jeune officier fort aimable. — »Quoi! c'est vous, M. de la Jeannotière! que venez-vous faire ici? abandonne* t-on ainsi sa mère? allez chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du bien: j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la préférence. — Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit l'officier; si tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai un bon engagement.*

Le marquis stupéfait, la rage dans le cœur, alla chercher son ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein et lui demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme lui, gouverneur d'enfants. — » Hélas! je ne sais rien, vous ne m'avez rien appris, et vous êtes la première cause de mon malheur: et il sanglotait en lui parlant ainsi. — Faites des romans, lui dit un bel esprit qui était là; c'est une excellente ressource à Paris.*

Le jeune homme, plus désespéré que jamais, court ohez le confesseur de sa mère; c'était un théatin1 très accrédité, qui ne dirigeait9 que les femmes de la première considération; dès qu'il le vit il se précipita vers lui: »Eh, mon Dieu! monsieur le marquis, où est votre carrosse? comment se porte la respectable madame la marquise votre mère?* Le pauvre malheureux lui conta le désastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le théatin prenait une mine plus grave, plus indifférente, plus imposante: »Mon fils, voilà où Dieu vous voulait; les richesses ne servent qu'à corrompre le cœur: Dieu a donc fait la grâce à votre mère de la réduire à la mendicité?*

1 Théatma, dits aussi Clercs réguliers de la congrégation de Lalran, ordre religieux établi en 1524 à Chiéti (en latin TheaU ou TeaU). * Diriger se dit des conseils que le confesseur donne à ses pénitents.

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«Oui, monsieur. — Tant mieux! elle est sûre de son salut. — Mais, mon père, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir quelque secours dans ce monde? — Adieu, mon fils; il y a une dame de la cour qui m'attend. u

Le marquis fut près de s'évanouir; il fut traité à peu près de môme par ses amis et apprit mieux à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste de sa vie.

Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit avancer une chaise roulante à l'antique, espèce de tombereau couvert, accompagnée de rideaux de cuir, suivi de quatre charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un jeune homme grossièrement vêtu; c'était un visage rond et frais, qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune était cahotée à côté de lui. La voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maître: le voyageur eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abîmé dans sa douleur. — „Eh, mon Dieu! s'écria-t-il, je crois que c'est là Jeannot." — A ce nom le marquis lève les yeux; la voiture s'arrête: «C'est Jeannot lui-même, c'est Jeannot!" Le petit homme rebondi ne lait qu'un saut et court embrasser son ancien camarade. Jeannot reconnut Colin; la honte et les pleurs couvrirent son visage. — ,Tu m'as abandonné, dit Colin, mais tu as beau être grand seigneur, je t'aimerai toujours. " — Jeannot, confus et attendri, lui conta en sanglotant une partie de son histoire. — „ Viens dans l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin; embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble/

Us vont tous trois à pied, suivis du bagage. — „ Qu'est-ce donc que tout cet attirail? vous appartient-il? — Oui, tout est à moi et à ma femme. Nous arrivons du pays, je suis à la tête d'une bonne manufacture de fer étamé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n'avons point changé d'état, nous sommes heureux; nous aiderons notre ami Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays; je t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile; je te mettrai de part, et nous Tirrons gaiement dans le coin de terre où nous sommes nés.tt

Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie, la tendresse et la honte; il se disait tout bas: Tous mes amis du bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon secours. Quelle instruction! — La bonté d'âme de Colin développa dans le «but de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde n'avait pas encore étouffé: il sentit qu'il ne pouvait abandonner son père et sa mère. — „Nous aurons soin de ta mère, dit Colin; et quant à ton bonhomme de père, qui est en prison, j'entends un peu les affaires; ses créanciers, voyant qu'il n'a plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charge de tout." — Colin fit tant qu'il tira le père de prison. Jeannot retourna dans sa patrie avec ses parents, qui reprirent leur première profession. Il épousa une sœur 'de Colin, laquelle, étant de même humeur que le frère, le rendit très heureux; «t Jeannot le père, et Jeannotte la mère, et Jeannot le fils virent que le bonheur n'est pas dans la vanité.

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