H. REFLEXIONS ET MAXIMES
(10) H est rare qu'on approfondisse la pensée d'un autre; de sorte que, s'il arrive dans la suite qu'on fasse la même réflexion, on se persuade aisément qu'elle est nouvelle, tant elle offre de circonstances et de dépendances qu'on avait laissées échapper.
(12) C'est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément.
(17) La prospérité fait peu d'amis.
(36) Personne ne veut être plaint de ses erreurs.
(69) Il faut entretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l'esprit.
(109) Les esprits légers sont disposés à la complaisance.
(160) Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres est qu'ils veulent leur bien.
(189) Qui sait tout souffrir peut tout oser.
(200) Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.
(214) Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits; mais il ne sait pas en conclure: tout tient à cela.
(227) Il est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. La loi souveraine est la subordination et la dépendance.
(229) On est forcé de respecter les dons de la nature, que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.
(234) Nous aimons quelquefois jusqu'aux louanges que nous ne croyons pas sincères.
(264) D est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier.
(269) Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances, que d'en bien posséder un petit nombre.
(371) Pour savoir si une pensée est nouvelle, il n'y a qu'à l'exprimer bien simplement.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU naquit en 1712 à Genève, où son père exerçait la profession d'horloger. Son éducation fut très négligée; il passa quelques années sans faire autre chose que lire les Vies de Plutarque et dévorer des romans. Cette dernière lecture lui donna sur le monde des notions fausses dont l'expérience et la réflexion ne purent jamais bien le guérir. Son père ayant été forcé de quitter Genève, il fut mis en pension chez un ministre protestant qui lui apprit un peu de latin. Placé comme clerc chez le greffier de Genève, il fut déclaré incapable et renvoyé. Mis en apprentissage chez un graveur, il se montra paresseux et indocile; enfin, comme on le traitait durement, il s'évada, à l'âge de seize ans, et se mit à courir le monde.
Arrivé à Annecy, en Savoie, le jeune Rousseau fut recueilli par une dame convertie au catholicisme, Madame de Warens. Elle le fit partir pour Turin avec des lettres de recommandation qui lui ouvrirent l'hospice des catéchumènes. Après avoir changé de religion et s'être fait catholique sans conviction, il erra dans les rues de Turin; puis la misère le força d'entrer en qualité de laquais chez la comtesse de Vercellis.2 Après la mort de cette dame, il servit dans la maison du comte de Gouvon. Là, un hasard ayant fait découvrir les talents du jeune domestique, on entreprit de former son esprit en lui donnant une instruction solide. Rousseau ne répondit aux soins qu'on eut pour lui que par une mauvaise conduite et une insolence qui le firent chasser de chez le comte. Il revint, en 1730, chez Mm* de Warens, qui l'accueillit avec bonté et lui prodigua les soins d'une mère. Cette dame, qui avait de la littérature et des connaissances, mit entre les mains du jeune Genevois de bons auteurs français. Elle le fit entrer au séminaire, d'où on le renvoya bientôt comme n'étant bon à rien. Après avoir reçu, sans grand fruit, quelques leçons de musique, il se mit à l'enseigner à Lausanne3 et à Neuchàtel, puis il courut de nouveau le monde en qualité d'interprète d'un aventurier qui se disait archimandrite de Jérusalem et qui avait l'impudence de faire des quêtes pour le saint sépulcre. Rousseau fut arrêté à Soleure; mais l'ambassadeur de France eut pour lui de grandes bontés et l'envoya, en 1781, à Paris.4 Il n'y fit que végéter, et bientôt alla de nouveau chercher un refuge chez Mmê de Warens, qui habitait alors Chambéry. Elle lui procura un petit emploi auquel il renonça au bout d'un an pour se faire de nouveau maître de musique. Il ne conserva pas plus longtemps une place de précepteur que Mœe de Warens lui avait encore procurée à Lyon,
En 1741, Rousseau se rendit pour la deuxième fois à Paris. Il apportait dans cette ville une méthode de noter la musique en
1 D'après les Confessions, l'article /.-/. Rousseau de la Biographe universelle et une série d'articles de Saint -Marc Girardin dans la Berne des deux Mondes (1852, 1853), J.-J. Rousseau, sa Vie et ses Ouvrages,
2 Voyez page 372. 8 Voyez page 374. 4 Voyez page 376.
chiffres, méthode qu'il avait inventée et sur laquelle il fondait de grandes espérances de fortune, mais qui eut peu de succès; cependant il se fit quelques protecteurs, et il vit Buffon, Voltaire et d'autres célébrités littéraires. En 1743, on obtint pour lui une place de secrétaire auprès du comte de Montaigu, ambassadeur de France à Venise; mais les prétentions qu'il voulait faire valoir dans cette plaeé le firent bientôt congédier. Revenu à Paris en 1745, il s'y lia, à l'âge de trente-trois ans, avec Thérèse Levasseur, femme indigne, sans la moindre instruction, qu'il épousa plus tard. Il obtint une place de commis chez H. Dupîn, fermier général1 et se lia étroitement avec Diderot.3
"En 1749, une question posée par l'Académie de J)yon: Le procréé des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer <*ê mœurs t révéla à Rousseau son génie comme écrivain. Il concourut et, cédant à son goût inné pour le paradoxe aussi bien •ju'aax conseils de Diderot, il se décida à se déclarer l'adversaire des arts et des sciences, fruit de la civilisation. Il n'en obtint pas moins le prix: ce succès commença sa réputation. Voulant dès lors ▼ivre indépendant, il abandonna sa place de commis et se fit copiste 4e musique. Il consacra aux travaux de son goût le temps que lui laissait ce métier. Il composa le texte et la musique d'un petit opéra, le Devin de village (1752), qui réussit devant la cour, à Fontainebleau, puis il publia la Lettre sur la musique française, dans laquelle il conseillait aux Français de s'en tenir & la musique italienne. En 1753, Rousseau fit paraître son Discours sur V inégalité des hommes. L'année suivante, 0 fit un voyage à Genève, et, voulant recouvrer le titre de citoyen de la république, il abjura le catholicisme et rentra au sein de l'Église réformée. H songeait à s'établir dans sa ville natale; mais la crainte que Voltaire, qui vivait tout près de Genève, & Ferney, ne corrompît tôt ou tard sa république, le fit revenir & Paris. Il s'y lia avec M™ d'Épinay, qui fit construire pour lui l'Ermitage, dans la vallée de Montmorency.
C'est là qu'il écrivit sa Lettre à cPAlembert sur les spectacles. Elle lui attira l'inimitié de Voltaire, qui, depuis ce temps, le traita <ie fou et l'accabla de sarcasmes. C'est aussi & l'Ermitage que Rousseau composa (1757—1759) la Nouvelle Hélotse, roman en forme de lettrée, qui eut un succès immense et donna, en peu de temps, i son auteur une célébrité européenne. A Paris, on se l'arracha; les libraires le louèrent, non par jour, mais par heure. On ne s'explique plus aujourd'hui la vogue prodigieuse de ce roman, qui, malgré la beauté du langage, n'est plus guère lu que par les littérateurs qui étudient J.-J. Rousseau. Comme œuvre d'art, il a de grands défauts; l'intrigue est mal conduite, l'ordonnance^iéfectueuse, Its personnages sont presque tous exagérés et prêcheurs. On a dit ton sans vérité que, dans ce roman, on voit la vertu en paroles et le vice en actions. L'auteur y traite les questions les plus élevées <k la morale avec une admirable éloquence; mais il soutient avec un '-çal talent des opinions contradictoires, et il parle avec la même iorte pour et contre le suicide.
1 Voye* page 266, note 2. 2 Diderot v. page 360 de ce Manuel
En 1758, Rousseau se brouilla avec sa bienfaitrice MB* d'Épinay, avec Diderot, Grimm1 et d'autres amis de la même coterie, sortit de l'Ermitage et vint habiter une maison & Montmorency. C'est dans ce temps qu'il commença à être possédé de la manie de se croire persécuté par tout le monde.
B publia en 1762 le Contrat social, où il posa sans détours le principe de la souveraineté du peuple, proclamant une égalité absolue et fondant la société sur un pacte imaginaire; puis Y Emile, traité sur l'éducation, qui eut une vogue presque égale à celle de la Nouvelle Héloïse. Cet ouvrage renferme et développe avec un grand talent quelques idées très saines; il a le mérite d'avoir ramené la première éducation des enfants dans les voies naturelles; mais en exagérant ce principe, en ne voulant donner à l'élève d'autre maître que la nature, Rousseau a proposé un système d'éducation absolument impraticable. Du reste l'auteur de ces beaux préceptes sur l'éducation, qui rappelle avec tant d'éloquence leurs devoirs aux pères et aux mères, abandonna ses propres enfants à la charité publique, en les jnettant aux Enfanta trouvés.
L' Emile, dans lequel il avait attaqué toute religion positive, attira sur Rousseau les rigueurs du pouvoir. Il fut décrété de prise de corps par le parlement de Paris. Ses protecteurs, le prince de Conti et le maréchal de Luxembourg, obtinrent pourtant qu'on le laissât évader. Il dut donc quitter la France et se rendit en Suisse. Arrivé à Tverdun, Rousseau apprit que Y Emile avait été, & Genève, brûlé par la main du bourreau et que la personne de l'auteur y était aussi décrétée de prise de corps. Il se réfugia à Motiers-Travers, dans la principauté de Neuch&tel, dont le gouverneur, le maréchal Keith, connu sous le nom de Milord Maréchal, devint son protecteur. Rousseau vécut dans cette retraite de la manière la plus bizarre, travaillant à faire du lacet et affublé d'un costume d'Arménien. C'est là qu'il rédigea pour la défense de l'Emile la Réponse au mandement de l'archevêque de Paris, connue sous le nom de Lettre à monseigneur de Beaumont, et les Lettres écrites de la montagne, dirigées contre le Conseil de Genève. Forcé de quitter Motiers- Travers, Rousseau se retira dans l'île de Saint-Pierre, sur le lac de Bienne. Chassé de cette île par le sénat de Berne, il accepta l'hospitalité que l'écrivain écossais Hume3 lui offrit en Angleterre, et alla s'établir à Wootton, dans le comté de Derby. Au bout de quelques mois, Rousseau se brouilla avec Hume, qu'il accusa de conspirer contre lui avec ses ennemis, et rentra, en 1767, en France, où sa présence fut tolérée, grâce à la protection du prince de Conti. Après avoir séjourné en différents endroits, il revint, en 1770, a
lm Uriuuu (Frédéric-Melchior, baron de), né en 1723 à Ratîsbonn*\ vint jeune à Paris où il se lia intimement avec les philosophes et les écrivains célèbres de l'époque. Il est surtout connu par la Correspondance littéraire qu'il entretint do Paris avec l'impératrice Catherine H et plusieurs princes et qui a été publiée à Paris en 1812. Grimai mourut à Gotha en 1807.
2 Hume (David), -né à Edimbourg en 1711, mort dans sa ville natale en^ 1776, auteur de Y Histoire d'Angleterre et d'un grand nombre d'ouvrages philosophiques.
Ll LAC DE GENÈVE. 369
Paris. Il y fut l'objet de la curiosité publique, qu'il entretenait par son bizarre costume arménien et d'autres singularités.
En 1778, Rousseau accepta une retraite que lui offrait M. de Gir&rdin à Ermenonville. Deux mois après s'y être établi, il mourut subitement, à l'âge de 66 ans. Inhumées d'abord à Ermenonville, dans l'Ile des Peupliers, ses cendres furent portées à Paris, au Panthéon, en 1793, en vertu d'un décret de la Convention nationale.
Après la mort de Rousseau, on publia ses Confessions, qu'il avait laissées en manuscrit. Dans cet ouvrage, il fait l'histoire de sa vie intérieure et extérieure, en général avec une franchise qui devient souvent du cynisme. Cependant sa vanité, son amour-propre et sa vive imagination ont altéré la vérité en plus d'un endroit.
L'influence des écrits de Rousseau a été immense, et peut-être aussi grande et plus funeste que celle de Voltaire, dans un siècle qui tendait à se délivrer de tout frein, en religion comme en politique. Le temps a fait justice des nombreuses erreurs que J.-J. Rousseau a propagées à coté de quelques grandes vérités. L'inanité de ses théories, le peu d'étendue et de profondeur de ses connaissances positives en politique et en histoire sont à présent reconnus. Comme écrivain, la fraîcheur et la vivacité du coloris, le charme des détails, en un mot, l'art de la narration porté au suprême degré, la magie du style lui assignent à tout jamais une place distinguée dans l'histoire des lettres françaises.
Les ouvrages de J.-J. Rousseau, que l'on a appelé le plus éloquent des sophistes, demandent de la part du lecteur un jugement mûri par l'âge et l'expérience: c'est une lecture qui convient peu à la jeunesse. Nous avons dû nous borner, dans ce Manuel, à la reproduction d'une série de fragments détachés.
(nouvelle HÉLOÏSE, IV, 17.)
Au lever du soleil nous nous rendîmes au rivage; nous primes un bateau avec des filets pour pécher, trois rameurs, un domestique. et nous nous embarquâmes avec quelques provisions pour le dtner, Nous passâmes une heure ou deux à pécher à cinq cents pas du rivage.
Nous avançâmes ensuite en pleine eau; puis, par une vivacité de jeune homme dont il serait temps de guérir, m'étant mis à nager ,* je dirigeai tellement au milieu du lac, que nous nous trouvâmes bientôt à plus d'une lieue du rivage. Là j'expliquais à madame de Wolmar toutes les parties du superbe horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures du Rhône dont l'impétueux cours s'arrête tout à coup au bout d'un quart de lieue, et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je lui faisais observer les redents des montagnes, dont les angles correspondants et parallèles forment, dans l'espace qui les sépare, un Ht digne du fleuve qui le remplît. En l'écartant de nos côtes,
1 Terme des bateliers du lac de Genève; c'est tenir la rame qui gouverne les autres. Les marins français disent nager pour ramer.