‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 283 sur 514 · V. LE CONCERT · texte numérisé non relu

V. LE CONCERT

(CONFESSIONS, 1ère partie, lirre IV.)

En approchant de Lausanne, je rôvais à la détresse où je me trouvais, au moyen de m'en tirer sans aller montrer ma misère à ma belle-mère; et je me comparais, dans ce pèlerinage pédestre, à mon ami Venture1 arrivant à Annecy. Je m'échauffai si bien de cette idée, que, sans songer que je n'avais ni sa gentillesse ni ses talents, je me mis en tête de faire à Lausanne le petit Venture, d'enseigner la musique, que je ne savais pas, et de me dire de Paris, où je n'avais jamais été. En conséquence de ce beau projet, je commençai par m'informer d'une petite auberge où l'on pût être assez bien et à bon marché. On m'enseigna un nommé Perrotet, qui prenait des pensionnaires. Ce Perrotet se trouva être le meilleur homme du monde et me reçut fort bien. Je lui contai mes petits mensonges comme je les avais arrangés. Il me promit de parler de moi et de tacher de me procurer des écoliers: il me dit qu'il ne me demanderait de l'argent que quand j'en aurais gagné. Sa pension était de cinq écus blancs; ce qui était peu pour la chose, mais beaucoup pour moi. Il me conseilla de ne me mettre d'abord qu'à la demi-pension, qui consistait pour le dîner en une bonne soupe, et rien de plus, mais à bien souper le soir. J'y consentis. Ce pauvre Perrotet me fit toutes ces avances du meilleur cœur du monde et n'épargnait rien pour m'être utile.

J'écrivis de Lausanne à mon père, qui m'envoya mon paquet et me marqua d'excellentes choses, dont j'aurais dû mieux profiter. J'*î déjà noté des moments de délire inconcevables où je n'étais plus

1 Jeune étourdi dont Rousseau avait fait la connaissance à Annecy en Savoie, et dont il admirait et cherchait à imiter les gasconnades.

LE CONCERT (CONFESSIONS, I, tt). 375

moi-môme. En voici encore un des plus marqués. Pour comprendre à quel point la tôte me tournait alors, à quel point je m'étais, pour ainsi dire, venturisê, il ne faut que voir combien tout à la fois j'accumulai d'extravagances. Me voilà maître à chanter sans savoir déchiffrer un air; car, quand les six mois que j'avais passés avec Le Maître1 m'auraient profité, jamais ils n'auraient pu suffire: mais outre cela j'apprenais d'un maître; c'en était assez pour apprendre mal. Parisien de Genève, et catholique en pays protestant, je crus devoir changer mon nom, ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchais toujours de mon grand modèle autant qu'il m'était possible. Il s'était appelé Venture de Villeneuve ; moi, je fis l'anagramme du nom de Rousseau dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vaussore de Villeneuve. Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit: moi, sans la savoir, je m'en vantai à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur. Oe n'est pas tout: ayant été présenté à M. de Treytorens, professeur en droit,9 qui aimait la musique et faisait des concerts chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant quinze jours à ce bel ouvrage, de le mettre au net, d'en tirer les parties, et de les distribuer avec autant d'assurance que si c'eût été un chef-d'œuvre d'harmonie. Enfin, oe qu'on aura peine à croire, et qui est très vrai, pour couronner dignement cette sublime production, je mis à la fin un joli menuet, qui courait les rues. J'en supprimai les paroles, et je le donnai pour être de moi, toat aussi résolument que si j'avais parlé à des habitants de la lune. On s'assemble pour exécuter ma pièce. J'explique à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois de parties ; j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui tarent pour moi cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je frappe arec un beau rouleau de papier sur mon pupitre magistral les cinq on six coups du Prenez garde à vous. On fait silence. Je me mets gravement à battre la mesure; on commence .... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït un semblable charivari. Quoi qu'on eût pu penser de mon prétendu talent, l'effet fut pire que tout ce qu'on semblait attendre. Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles: mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un Quinze-Vingt.3 J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, j'entendais yrtour de moi les assistants se dire à leur oreille, ou plutôt à la

1 Nom d'un maître de musique qui avait donné quelques leçons à Rongflean. à Annecy. 2 On dirait aujourd'hui: professeur de droit;

ntiis on dit: étudiant en droit.

• On appelle Quinze-vingts (archaïsme pour trois cents) un hôpital 4'wugles, à Paris, parce qu'on y entretient à perpétuité 300 aveugles utemet. Cet hospice donne, en outre, des secours à mille aveugles atones. On dit quelquefois abusivement, un Quinze-Vingt en parlant tua de ces malheureux, qui, autrefois, faisaient de la musique dans les rues.

Mienne, l'un: Il n'y a rien là de supportable: un autre: Quelle1 musique enragée! un autre: Quel diable de sabbat!

Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant; on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi, et que je méritais d'être chante partout. Je n'ai pas besoin de dépeindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.

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