‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 306 sur 514 · MARMONTEL (1723-17M · texte numérisé non relu

MARMONTEL (1723-17M

Bien des gens se trompent, dit Oicéron, à une apparence de brièveté et sont très longs, en croyant être courts. Ds s'efforcent He dire beaucoup de choses en peu de mots; c'est peu de chose** qu'il faut dire et jamais plus qu'il n'est besoin d'en dire. Par exemple, celui-là croit être bref, qui dit: »J'ai approché de sa maison, j'ai appelé son esclave; je lui ai demandé à voir son maître: il m'a répondu qu'il n'y était pas.* Tout cela est dit en peu de mots; mais les détails en sont inutiles. »J'ai été le voir, je ne l'ai pas trouvé,* dirait assez; le reste est superflu. H faut don< éviter la superfluité des choses, comme la surabondance des mots.

La narration sera claire, ajoute l'orateur, si les faits y sont à leur place et dans leur ordre naturel; s'il n'y a rien de louche et rien de contourné, point de digression, rien d'oublié que l'on désire, rien au-delà de ce qu'on veut savoir; car les mêmes conditions qu'exige la brièveté, la clarté les demande; et si une chose n'est pas bien entendue, souvent c'est moins par l'obscurité que par la longueur de la narration. Il ne faut pas non plus y négliger la < larté des mots en eux-mêmes, et la lucidité de l'expression en général: mais c'est une règle commune à tous les genres de discours.

Quant à la vraisemblance, elle consiste à présenter les choses <omme on les voit dans la nature; à observer les convenances relatives au caractère, aux mœurs, à la qualité des personnes; à faire accorder le récit avec les circonstances du lieu, de l'heure où l'action s'est passée, et de l'espace de temps qu'il a fallu pour l'exécuter; à s'appuyer de la rumeur publique et de l'opinion même des auditeurs.

Il faut de plus observer, dit-il, de ne jamais interposer la narrafion dans un endroit où elle nuise ou ne serve pas à la cause: de ne l'employer qu'à propos, et pour en tirer avantage.

La narration nuit lorsqu'elle présente quelque tort grave, qu'or, a soi-même, et qu'à force d'excuses et de raisonnement on est ensuite obligé d'adoucir. Si le cas arrive, il faut avoir l'adresse df disperser dans la plaidoirie les parties de l'action, et à chacun» d'elles opposer sur-le-champ une raison qui l'affaiblisse, afin que 1< remède soit incontinent appliqué sur la plaie, et que la défens» ampère l'impression d'un fait odieux.

La narration ne sert de rien lorsque, par l'adversaire, les faittiennent d'être exposés tels que nous voulons qu'ils le soient, or. *jue l'auditeur en est déjà instruit, et que nous n'avons aucu;. mtérêt de leur donner une autre face.

Enfin la narration n'est pas telle que la cause la demande, inand l'orateur expose clairement et avec des couleurs brillante- (* qui ne lui est pas favorable, et qu'il néglige et laisse dans l'ombr. 'f qui lui est avantageux. Le talent contraire à ce défaut est d»- 4i**imuler, autant qu'il est possible, tout ce qui nous accuse; cik passer légèrement si on ne peut le dissimuler; de n'appuyer er 'fe ne s'étendre que sur les circonstances qui peuvent nous favoriseï .

c *!•!*, Mcmue! dt Littérature français*. !•« éd. 26

JaCQUES-HENRI-BERNARDIN DE SAINT-PIERRE naquit au Havre, en 1737. Dès son enfance, il annonça des dispositions romanesques et un caractère impétueux, défiant et insoumis. Comme il était passionné pour la lecture des voyages, sa famille voulut faire du jeune homme un marin; mais un voyage d'essai prouva que le premier devoir de l'homme de mer, la subordination, était incompatible avec son caractère. Placé chez les jésuites de Caen. il fit des progrès rapides, acheva ses études classiques à Rouen d'une manière brillante, entra à l'École des ponts et chaussées, et fût, en 1760, envoyé en Allemagne en qualité d'officier-ingénieur. Il y montra du talent et de la bravoure; mais son humeur susceptible le fit détester de ses camarades, et son insubordination finit par le faire renvoyer du service.

Après avoir vécu misérablement à Paris du produit de quelques leçons de mathématiques qu'il donnait mal et irrégulièrement, il passa en Hollande, où il refusa une position assurée et partit pour Saint- Pétersbourg. Il y trouva des protecteurs et fut admis dans le corps du génie avec le grade de capitaine. Mais son humeur n'en fut point changée. Mécontent des autres et de lui-même, il repoussait avec une sorte d'ingratitude les conseils de ses supérieurs et les services de ses amis, qu'il fatiguait de ses plaintes. Tout occupé d'utopies philanthropiques, il ne rêvait que l'établissement, sur les bords de l'Aral, d'une république, dont il prétendait être le législateur. Envoyé en Finlande pour en examiner les positions militaires et y établir un système de défense, il se consacra, pendant quelque temps, à un travail positif et utile. Mais bientôt il quitta la Russie et partit pour Varsovie dans le dessein de se battre pour la liberté de la Pologne. H y resta un an sans prendre du service et sans rien faire de sérieux, puis il alla à Vienne, de là à Dresde et enfin à Berlin. Frédéric le Grand refusant de lui accorder, s'il entrait dans le corps du génie, un grade supérieur à celui qu'il avait eu en Russie, il rentra en France, en 1766, sans être plus riche qu'à son départ.

Après bien des sollicitations, il obtint un brevet d'ingénieur pour l'Ile-de-France. Il s'y rendit avec de vastes projets de colonisation pour nie de Madagascar. Mais, dans ces parages lointains comme partout ailleurs, il se brouilla avec tout le monde et revint à Paris en 1771, sans argent, mais riche d'observations et guéri un peu de ses illusions philanthropiques. Dès lors il se consacra aux lettres, se lia étroitement, en 1772, avec J.-J. Rousseau, avec lequel il avait plus d'un trait de ressemblance, et vécut du produit de sa plume, dans une condition plus que modeste. Il publia son Voyag* à Vlle-dfi- France, qui eut quelque succès, et, après six ans de travail, ses Etudes de la nature, qui eurent une grande vogue, quoiqu'elle*

1 D'après la Biographie universelle.

paul et vmomiE. 403

aient peu de valeur scientifique; mais l'auteur avait la hardiesse de donner ses rêveries pour des découvertes, et il présentait ses idées dans un beau et poétique langage. C'est peut-être de tous les écrivains français celui qui a le mieux peint la nature.

En 1788, Bernardin de Saint-Pierre donna l'ouvrage auquel il doit son immortalité, le charmant petit roman de Paul et Virginie, nn des chefs-d'œuvre de la langue française, qui eut un succès immense en France et à l'étranger. Dans l'espace d'une année, on en publia plus de cinquante contrefaçons. Le nombre des éditions avouées par Bernardin de Saint-Pierre fut moins élevé, mais il suffit pour lui procurer une certaine aisance.

En 1791, il publia la Chaumière indienne, joli petit conte qui a une tendance satirique, et qui est loin d'égaler Paul et Virginie. L'année suivante, peu de temps avant la catastrophe du 10 août, qui renversa la monarchie, le roi Louis XVI nomma Bernardin de Saint-Pierre intendant du Jardin des plantes. La construction d'une serre et la création de la ménagerie, aux dépens de celle de Versailles, qui fut transportée à Paris, sont dues à son administration. Ses fonctions ayant été supprimées pendant les orages de la révolution, il se retira & la campagne, où il composa les Harmonies de la nature. En 1794, il fut chargé de faire un cours de morale à l'École normale, mais il eut peu de succès dans cette chaire. En 1795, il fut élu membre de Tlnstitut.

Bernardin de Saint-Pierre fut l'objet des faveurs de Bonaparte, alors général, bientôt premier consul, qui était un des admirateurs les plus enthousiastes de Paul et Virginie. Sous l'empire, il fut richement pensionné, surtout par Joseph Bonaparte. Il mourut en 1814.

Nous reproduisons un fragment du chef-d'œuvre de Saint-Pierre.

Page 1