CHAPITRE QUATRIÈME
Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria;* sa direction est du levant au couchant; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, eu rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. — Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent: Aujourdhui je ferai trois visites, f écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage Que foi commence. — Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d'idées, de goûts et de sentiments, elle reçoit si avidement tout ce qui se présente! .... — Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie? Elles sont si rares, â clair-semées, qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se détourner même de son chemin pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre
1 Voyez page 108 et 109. « Beccaria, savant italien (1714—1781).
424 XAYKR DE MAI6TU <1764-18tt>.
ees idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite; je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin; de là je pars obliquement pour aller à la porte; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façon, et je m'y arrange tout de suite. — C'est un excellent meuble qu'un fauteuil, il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux et toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. — Un bon feu, des livres, des plumée; que de ressources contre l'ennui! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis! Les heures glissent alors sur vous et tombent en silence dans l'éternité, sans vous faire sentir leur triste passage.
CHAPITKE CINQUIÈME.
Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse: les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux — Je les vois, dans les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s'élève: les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tout côté une teinte charmante par leur réflexion. — J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison et des autres oiseaux qui habitent les ormes: alors mille idées riantes occupent mon esprit; et, dans l'univers entier, personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.