DIX ANNÉES D'EXIL
triste voyage qui me défendît d'y aspirer. J'étais alors presque résignée à vivre dans ce château, en ne publiant plus rien sur aucun suyet; mais il fallait au moins, en faisant le sacrifice des talents que Je me flattais de posséder, trouver du bonheur dans mes affections, et voici de quelle manière on arrangea ma vie privée, après m' avoir dépouillée de mon existence littéraire.
TjQ premier ordre que reçut le préfet de Genève, fut de signifier à, mes deux fils qu'il leur était interdit d'entrer en France, sans une nouvelle autorisation de la police. C'était pour les punir d'avoir voulu parler à Bonaparte en faveur de leur mère.
Quelques jours plus tard, le préfet de Genève m'écrivit une
seconde lettre, pour me demander, au nom du ministre de la police, les épreuves de mon livre qui devaient me rester encore; le ministre savait très exactement le compte de ce que j'avais remis et conservé, et ses espions l'avaient fort bien servi. Je lui donnai, dans ma réponse, la satisfaction de convenir qu'on l'avait parfaitement instruit; mais je lui dis en môme temps que cet exemplaire n'était plus en Saisse, et que je ne pouvais ni ne voulais le donner. J'ajoutai cependant que je m'engageais à ne pas le faire imprimer sur le continent, et je n'avais pas grand mérite à le promettre; car quel gouvernement «continental eût alors pu laisser publier un livre interdit par l'empereur? Peu de temps après, le préfet de Genève1 fut destitué, et l'on crut assez généralement que c'était à cause de moi. Il était de mes amis, néanmoins il ne s'était pas écarté des ordres qu'il avait reçus. "Bien que ce fût un des hommes les plus honnêtes et les plus éclairas de France, il entrait dans ses principes d'obéir sans scrupule au gouvernement qu'il servait; mais aucune vue d'ambition, aucun calcul personnel ne lui donnaient le zèle requis. Ce fut encore un grand chagrin pour moi que d'être ou de passer pour la cause de la destitution d'un tel homme. Il fut généralement regretté dans son département, et dès qu'on crut que j'étais pour quelque chose dans sa disgrâce, tout ce qui prétendait aux places s'éloigna de ma maison, comme on fuit une contagion funeste. Il me restait toutefois à Genève plus d'amis qu'aucune autre ville de province en France ne m'en aurait offert; car l'héritage de la liberté a laissé dans cette ville beaucoup de sentiments généreux; mais on ne peut se faire une idée de l'anxiété qu'on éprouve quand on craint de compromettre ceux qui viennent nous voir. Je m'informais avec exactitude de toutes les relations d'une personne, avant de l'inviter; car si elle avait seulement on cousin qui voulût une place, ou qui la possédât, c'était demander on acte d'héroïsme romain que de lui proposer seulement à dtner. Enfin, au mois de mars 1811, un nouveau préfet arriva de Paris. <7était un de ces hommes supérieurement adaptés au régime actuel, c'est-à-dire, ayant une assez grande connaissance des faits, et une parfaite absence de principes en matière de gouvernement; appelant abstraction toute règle fixe, et plaçant sa conscience dans le dévouement au pouvoir. La première fois que je le vis, il me dit tout de suite qu'un talent comme le mien était fait pour célébrer l'empereur, que c'était un stget digne du genre d'enthousiasme que j'avais montré
1 M. de Barante. — En 1798 Genève avait été annexée à la France, et était devenue le chef-lieu du département du Léman.
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dans Corinne. Je lui répondis que, persécutée comme je Tétais par l'empereur, toute louange de ma part, adressée à lui, aurait l'air d'une requête, et que j'étais persuadée que l'empereur lui-même trouverait mes éloges ridicules dans une semblable circonstance. Il combattit avec force cette opinion; il revint plusieurs fois chez moi pour me prier, au nom de mon intérêt, disait-il, d'écrire pour l'empereur, ne fût-ce qu'une feuille de quatre pages: cela suffirait, assurait-il, pour terminer toutes les peines que j'éprouvais. Ce qu'il me disait, il le répétait à toutes les personnes que je connaissais. Enfin un jour il vint me proposer de chanter la naissance du roi de Borne; je lui répondis en riant que je n'avais aucune idée sur ce sujet, et que je m'en tiendrais à faire des vœux pour que sa nourrice fût bonne. Cette plaisanterie finit les négociations du préfet avec moi sur la nécessité que j'écrivisse en faveur du gouvernement actuel.
Peu de temps après, les médecins ordonnèrent à mon fils cadet les bains d'Aix, en Savoie, à vingt lieues de Coppet. Je choisis pour y aller les premiers jours de mai, époque où les eaux sont encore désertes. Je prévins le préfet de ce petit voyage, et j'allai m'enfermer dans une espèce de village où il n'y avait pas alors une seule personne de ma connaissance. A peine y avais-je passé dix jours, qu'il m'arriva un courrier du préfet de Genève pour m'ordonner de revenir. Le préfet du Mont-Blanc, où j'étais, eut peur aussi que je ne partisse d'Aix pour aller en Angleterre, disait-il, écrire contre l'empereur; et, bien que Londres ne fût pas très voisin d'Aix en Savoie, il fit courir ses gendarmes pour défendre qu'on me donnât des chevaux de poste sur la route. Je suis tentée de rire aiyourd'hui de toute cette activité préfectorale contre une aussi pauvre chose que moi; mais alors je mourais de peur à la vue d'un gendarme. Je craignais toujours que d'un exil si rigoureux on ne passât bientôt à la prison, ce qui était pour moi plus terrible que la mort. Je savais qu'une fois arrêtée, une fois cet esclandre bravé, l'empereur ne se laisserait plus parler de moi, si toutefois quelqu'un en avait le courage; ce qui n'était guère probable dans cette cour, où la terreur règne à chaque instant de la journée, et pour chaque détail de la vie.
Je revins à Genève, et le préfet me signifia que non-seulement il m'interdisait d'aller, sous aucun prétexte, dans les pays réunis à la France, mais qu'il me conseillait de ne point voyager en Suisse, et de ne jamais m'éloigner dans aucune direction à plus de deux lieues de Coppet. Je lui objectai qu'étant domiciliée en Suisse, je ne concevais pas bien de quel droit une autorité française pouvait me défendre de voyager dans un pays étranger. Il me trouva sans doute un peu niaise de discuter dans ce temps-ci une question de droit et me répéta son conseil, singulièrement voisin d'un ordre. Je m'en tins à ma protestation; mais le lendemain j'Appris qu'un des littérateurs les plus distingués de l'Allemagne, M. Schlegél,1 qui, depuis huit ans, avait bien voulu se charger de l'éducation de mes fils, venait de recevoir l'ordre non-seulement de quitter Genève, mais même Coppet. Je voulus encore représenter qu'en Suisse le préfet de Genève n'avait pas d'ordre à donner; mais on me dit que, si
1 Augusi WMelm Schlegel (1767—1845).
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j'aimais mieux que cet ordre passât par l'ambassadeur de France, j'en étais bien la maîtresse; que cet ambassadeur s'adresserait au landamman du canton de Vaud, qui renverrait M. Schlegel de chez moi En faisant faire ce détour au despotisme, j'aurais gagné dix jours; rien de plus. Je voulais savoir pourquoi Ton m'ôtait la société de M. Schlegel, mon ami et celui de mes enfants. Le préfet, qui avait l'habitude, comme la plupart des agents de l'empereur, de joindre des phrases doucereuses à des actes très durs, me dit que c'était par intérêt pour moi que le gouvernement éloignait de ma maison M. Schlegel, qui me rendait anti-française. Vraiment touchée de ce soin paternel du gouvernement, je demandai ce qu'avait fait M. Schlegel contre la France; le préfet m'objecta ses opinions littéraires, et entre autres une brochure de lui, dans laquelle, en comparant la Phèdre d'Euripide à celle de Racine, il avait donné la préférence à la première. C'était bien délicat pour un monarque corse, de prendre ainsi fait et cause pour les moindres nuances de la littérature française. Mais, dans le vrai,1 on exilait M. Schlegel parce qu'il était mon ami, parce que sa conversation animait ma solitude, et que l'on commençait à mettre en œuvre le système qui devait se manifester, de me faire une prison de mon âme, en m'arrachant toutes les jouissances de l'esprit et de l'amitié.
Je repris la résolution de partir, à laquelle la douleur de quitter mes amis et les cendres de mes parents m'avait si souvent fait renoncer. Mais une grande difficulté restait à résoudre, c'était le choix des moyens de départ. Le gouvernement français mettait de telles entraves au passeport pour l'Amérique, que je n'osais plus recourir à ce moyen. D'ailleurs, j'avais des raisons de craindre qu'au moment où je m'embarquerais, on ne prétendît qu'on avait découvert que je voulais aller en Angleterre, et qu'on ne m'appliquât le décret qui condamnait à la prison ceux qui tentaient de s'y rendre sans l'autorisation du gouvernement. Il me paraissait donc infiniment préférable d'aller en Suède, dans cet honorable pays dont le nouveau chef8 annonçait déjà la glorieuse conduite qu'il a su soutenir depuis. Mais par quelle route se rendre en Suède? Le préfet m'avait fait savoir de toutes manières, que partout où la France commanderait je serais arrêtée, et comment arriver là où elle ne commandait pas? Il fallait traverser la Bavière et l'Autriche. Je me fiais au Tyrol, bien qu'il fût réuni à un état confédéré, à cause du courage que ses malheureux habitants avaient montré. Quant à l'Autriche, malgré le funeste abaissement dans lequel elle était tombée, j'estimais assez son monarque pour croire qu'il ne me livrerait pas; mais je savais aussi qu'il ne pourrait me défendre. Après avoir sacrifié l'antique honneur de sa maison,3 quelle force lui restait-il en auoun genre? Je passais donc ma vie à étudier la carte de l'Europe pour m'enfuir, comme Napoléon l'étudiait pour s'en rendre maître, et ma campagne, ainsi que la sienne, avait toujours la Bussie pour objet. Cette puissance était le dernier asile des opprimés: ce devait être celle que le dominateur de l'Europe voulait abattre.
1 Pour: en réalité. 2 Bernadotte, alors prince royal de Suède.
1 Allusion au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon I".
KOTICE BIOGRAPHIQUE ET UTTÉRAIB^1
FRANÇOIS-RENÉ-AUGUSTE, vicomte de OHATEAUBIÛAND, naquit en 1768, à Saint-Malo, d'une ancienne famille de Bretagne. Ses premières années s'écoulèrent dans un vieux manoir bâti à peu de distance de la mer, dans un site agreste et sauvcge, dont la vue ne fut pas sans influence sur l'imagination ardente et rêveuse de l'enfant. Destiné d'abord à l'état ecclésiastique en sa qualité de cadet de famille, le jeune Chateaubriand fit ses études au collège de Bennes. Mais se sentant porté vers la carrière des armes, il brigua et obtint un brevet de sous-lieutenant. Les premiers événements de la révolution française le décidèrent à quitter le service. Agé de 23 ans, il s'embarqua, en 1791, pour l'Amérique; il voulait tenter la découverte d'un passage aux Indes par le nord-ouest de l'Amérique septentrionale. Cette expédition, dont il avait très mal calculé les chances, ne pouvant se réaliser, Chateaubriand s'enfonça dans les solitudes du nouveau monde, où devait se révéler en lui ce génie poétique qui a fait sa gloire. H les parcourut en artiste, recueillant partout ces inspirations ineffaçables qui ont exercé une si grande influence sur le caractère et le style de ses écrits.
Un fragment de journal anglais que le hasard fit tomber entre ses mains, dans une ferme américaine, lui apprit la tentative de fuite du malheureux Louis XVI et les premiers excès de la révolution. Ces graves événements le ramenèrent en France, où il aborda en 1792. Il ne tarda pas à rejoindre l'armée des émigrés que le prince de Condé organisait alors à Coblentz. Grièvement blessé près de Thionville, embarqué à Ostende et sauvé par les soins d'une pauvre femme de pêcheur de Jersey, Chateaubriand, convalescent et dans le plus complet dénûment, se rendit à Londres, où il gagna sa vie en faisant des traductions pour des libraires. Les lois sur les émigrés n'étant plus sévèrement observées depuis que Bonaparte était premier consul, il osa rentrer en France. En 1800 il publia Atala et René, deux épisodes d'un roman fantastique, les Natchez, dont il avait conçu le plan en Amérique et qu'il acheva plus tard. Atala eut un succès presque égal à celui de Paul et Virginie? ouvrage qui lui avait en quelque sorte servi de modèle et avec lequel le roman de Chateaubriand a plus d'une ressemblance, tant pour la conception poétique que pour la douceur et l'harmonie du langage.
En 1802 parut le Génie du Christianisme, livre destiné à restaurer, parmi les gens du monde, les croyances religieuses si fortement ébranlées parles écrivains du 18e siècle. Cet ouvrage excita un enthousiasme immense, et les contemporains sont presque unanimes à déclarer qu'il exerça une grande influence sur le rétablissement du catholicisme, que Napoléon étaya, de son côté, par le concordat conclu vers le même temps avec le pape. Plus tard il a bien fallu voir lès nombreux côtés faibles d'un ouvrage qui ne sonde nulle part les profondeurs de la
1 D'après les Mémoires d'oiUre-tombe et la biographie de Chateaubriand par Lamé Fleury. 2 Voyez page 403 de ce Manuel.
GÉNIE DU CHEI8TIAN18ME (LIVRE i). 447
croyance religieuse, mais qui, pour la réveiller et raffermir, se contente d'en appeler à la poésie, à la peinture et aux souvenirs historiques.
Le Génie du Christianisme avait attiré sur Chateaubriand l'attention du premier consul, qui l'envoya à Rome en qualité de secrétaire d'ambassade. Mais bientôt, en 1804, une protestation énergique que Chateaubriand eut le courage de publier, après le meurtre du duc d'Enghien,1 mit fin à sa carrière politique sous l'Empire.
En 1806, Chateaubriand visita la Grèce et la Palestine: t Itinéraire de Paris à Jérusalem et, quelque temps après, les Martyrs, poème en prose, furent le fruit de ce voyage. En 1811, l'auteur iïAtala fut élu membre de l'Académie Française.
La restauration de 1814 compta d'abord Chateaubriand parmi ses plus éloquents promoteurs. Sa brochure Bonaparte et les Bourbon» rendit un service signalé à la cause des princes légitimes, et lui ouvrit de nouveau la carrière politique. Après avoir rempli plusieurs missions diplomatiques importantes, il reçut, dans des circonstances difficiles, le portefeuille du ministère des affaires étrangères. Ce fut Chateaubriand qui dirigea, en 1823, l'intervention de la France en Espagne, en faveur de la monarchie absolue, intervention résolue en 1822 au Congrès de Vérone, dont il publia plus tard l'histoire. Cependant l'opposition prévoyante qu'il fit aux principes ultra-royalistes de ses collègues lui attira sa disgrâce. H sortit du ministère et rentra dans la vie privée.
La révolution de 1830 rappela pour un moment Chateaubriand sur la scène politique. Jl prit, à la chambre des pairs, la parole contre l'élection de Louis-Philippe, duc d'Orléans et pour les droits du jeune duc de Bordeaux, que l'abdication de Charles X et du Dauphin appelait légitimement au trône. Ses paroles éloquentes n'ayant point trouvé d'écho, il devint, sous la royauté de Juillet, absolument étranger aux affaires, et se consacra tout entier aux lettres, surtout à la composition de ses Mémoires <JC outre-tombe. Il mourut à Paris en 1848, après avoir vu encore la troisième révolution.
Le style de Chateaubriand est brillant et pittoresque, mais il sort souvent du naturel et devient maniéré. Nous reproduisons un morceau du Génie du Christianisme, un fragment à'Atala et un fragment de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, celui de ses ouvrages dont le style a le plus de simplicité et de naturel.