HISTOIRE GÉNÉRALE DE LÀ CIVILISATION EN EUROPE
c'est dans le cours de leurs guerres, à travers les chances de leur destinée, que, pour lit première fois, la noblesse, les bourgeois, les paysans, ont été réunis par un lien moral, par le lien d'un nom commun, d'un honneur commun, d'un même désir de vaincre l'étranger. Ne cherchez eneore là auoun véritable esprit politique, aucune grande intention d'unité dans le gouvernement et les institutions, comme nous les* concevons aiqourd'hui. L'unité, pour la France de cette époque, résidait dans son nom, dans son honneur national, dans l'existence d'une royauté nationale, quelle qu'elle fût, pourvu que l'étranger n'y parût point. C'est en ce sens que la lutte contre les Anglais a puissamment concouru à former la nation française, à la pousser vers l'unité. />**
En môme temps que la France se formait ainsi moralement, que l'esprit national se développait, en même temps elle se formait pour ainsi dire matériellement, c'est-à-dire que le territoire se réglait, s'étendait, s'affermissait. C'est le temps de l'incorporation de la plupart des provinces qui sont devenues la France. Sous Charles VU, après l'expulsion des Anglais, presque toutes les provinces qu'ils avaient occupées, la Normandie, l'Angoumois, la Touraine, le Poitou, la Saintonge, etc., devinrent définitivement françaises. Bous Louis XI, dix provinces, dont trois ont été perdues et regagnées dans la suite, furent encore réunies à la France: le Roussillon et la Cerdagne,1 la Bourgogne, la Franche-Comté, la Picardie, l'Artois, la Provence, le Haine, l'Anjou et le Perche.9 Sous Charles Vin et Louis XII,8 les mariages succsssife d'Anne avec ces deux rois nous donnèrent la Bretagne. Ainsi, à la même époque et pendant le cours des mêmes événements, le territoire et l'esprit national se forment ensemble; la France morale et la France matérielle acquièrent ensemble de la force et de l'unité. Passons de la nation au gouvernement; nous verrons s'accomplir des faits de même nature; nous avancerons vers le même résultat. Jamais le gouvernement français n'avait été plus dépourvu d'unité, de lien, de force, que sous le règne de Charles VI, et pendant la première partie du règne de Charles VII.4 A la fin de ce règne toutes choses changent de face. C'est évidemment un pouvoir qui s'affermit, s'étend, s'organise; tous les grands moyens de gouvernement, l'impôt, la force militaire et la justice, se créent sur une grande échelle et avec quelque ensemble. C'est le temps de la formation des milices permanentes, des compagnies d'ordonnance, comme cavalerie, des francs archers, comme infanterie. Par ces compagnies, Chartes VII rétablit quelque ordre dans les provinces désolées par les désordres et les exactions des gens de guerre, même depuis que fe guerre avait cessé. Tous les historiens contemporains se récrient
1 La Cerdagne, pays situé sur l'un et l'autre versant des Pyrénées» Ht ordinairement comprise dans le BoussiUon,
1 Le Perche, ancienne province de France entre la Normandie, le Maine, VOrUanaie et MI» de France.
' Charles Vffl (1483—1498), dernier roi de la branche de Valois, fils *t successeur de Louis XI. Son successeur, Louis XII (1498—1515) est le utl représentant, sur le trône de France, de Ycmcienne famille d'Orléans, ^ est une branche latérale de celle des Valois.
* Charles VI (1380—1422), Charles VH (1422—1461); voyez page 488.
490 GUIXOT (1787-1875).
sur le merveilleux effet des compagnies d'ordonnance. C'est à It môme époque que la tulle,1 l'un des principaux revenus du roi, devient perpétuelle; grave atteinte portée à la liberté des peuples, mais qui a puissamment contribué à la régularité et à la force du gouvernement. En même temps le grand instrument du pouvoir, l'administration de la justice, s'étend et s'organise; les parlements se multiplient; cinq nouveaux parlements sont institués dans un très court espace de temps; sous Louis XI,9 les parlements de Grenoble (en 1461), de Bordeaux (en 1462) et de Dtfon (en 1477); sous Louis XII. les parlements de Rouen (en 1499) et d'Aix (en 1501). Le parlement de Paris prit alors aussi beaucoup plus d'importance et de fixité, soit pour l'administration de la justice, soit comme chargé de la police de son ressort.
Ainsi, sous le rapport de la force militaire, des impôts et de la justice, c'est-à-dire dans ce qui fait son essenoe, le gouvernement acquiert en France, au quinzième siècle, un caractère jusque là inconnu d'unité, de régularité, de permanence; le pouvoir public prend définitivement la place des pouvoirs féodaux.
En même temps s'accomplit un bien autre changement, un changement moins visible, et qui a moins frappé les historiens, mais encore plus important peut-être, c'est celui que Louis XI a opéré dans la manière de gouverner.
On a beaucoup parlé de la lutte de Louis XI contre les grands du royaume, de leur abaissement, de sa faveur pour la bourgeoisie et les petites gens. 11 y a du vrai en cela, quoiqu'on ait beaucoup exagéré, et que la conduite de Louis XI avec les diverses classes de la société ait plus souvent troublé que servi l'État. Mais il a fait quelque chose de plus grave/ Jusqu'à lui le gouvernement n'avait guère procédé que par la force, par les moyens matériels. La persuasion, l'adresse, le soin de manier les esprits, de les amener à ses vues, en un mot, la politique proprement dite, politique de mensonge et de fourberie sans doute, mais aussi de ménagement et de prudence, avait tenu jusque-là peu de place. Louis XI a substitué dans le gouvernement les moyens intellectuels aux moyens matériels, la rose à la force, la politique italienne à la politique féodale. Prenez les deux hommes dont la rivalité remplit cette époque de notre histoire, Charles le Téméraire8 et Louis XI: Charles est le représentant de l'ancienne façon de gouverner; il ne procède que par la violence, U en appelle constamment à la guerre; il est hors d'état de prendre patience, de s'adresser à l'esprit des hommes pour en faire rinstrument de son succès. O'est au contraire le plaisir de Louis XI d'éviter l'emploi de la force, de s'emparer des hommes individuellement, par la conversation, par le maniement habile des intérêts et des esprits. Il a changé non pas les institutions, non pas le système extérieur, mais les procédés secrets, la tactique du pouvoir. Il était réservé aux temps modernes de tenter une révolution encore, de travailler à
1 La taille ou taille réelle; voyez page 854, note 1/ __
2 Louis XI (1461—1483), fils de Chartes VII et père de Charles VD1 8 Charles le Téméraire (1467—1477), dernier duc de Bourgogne de
la famille des Valois.
xémoibes pour servis jl l'histoire de mon temps. 491
introduire, dans les moyens comme dans le but politique, la justice ï la place de l'égoïsme, la publicité au lieu du mensonge. Il n'en &st pas moins vrai que c'était déjà un grand progrès que de renoncer iu continuel emploi de la force, d'invoquer surtout la supériorité intellectuelle, de gouverner par les esprits, et non par le bouleversement les existences. C'est là, au milieu de ses crimes et de ses fautes, in dépit de sa nature perverse, et par le seul mérite de sa vive intelligence, ce que Louis XI a- commencé.