H. FRAGMENT DE LA PREFACE DE CROMWELL
(1827.) LES UNITÉS. (Comptiez page 166.)
On voit combien l'arbitraire distinction des genres croule vite devant la raison et le goût. On ne ruinerait pas moins aisément la prétendue règle des deux unités. Nous disons deux et non trois unités, l'unité d'action ou d'eosemble, la seule vraie et fondée, étant depuis longtemps hors de cause.
Des contemporains distingués, étrangers et nationaux, ont déjà attaqué, et par la pratique et par la théorie, cette loi fondamentale du code pseudo-aristotélique. Au reste, le combat ne devait pas être long. A la première secousse elle a craqué, tant elle était vermoulue, cette solive de la vieille masure scolastique.
Oe qu'il y a d'étrange, c'est que les routiniers prétendent appuyer leur règle des deux unités sur la vraisemblance, tandis que c'est précisément le réel qui la tue. Quoi de plus invraisemblable et de plus absurde en effet que ce vestibule, ce péristyle, cette antichambre, lieu banal où nos tragédies ont la complaisance de venir se dérouler, où arrivent, on ne sait comment, les conspirateurs pour déclamer contre le tyran, le tyran pour déclamer contre les conspirateurs, chacun à leur tour, comme s'ils s'étaient dit bucoliquement: Altérais cantemus: amant alterna Camenœ.1
Où a-t>-on vu vestibule ou péristyle de cette sorte? Quoi de plus contraire, nous ne dirons pas à la vérité, les scolastiques en font bon marché, mais k la vraisemblance! Il résulte de là que tout ce qui est trop caractéristique, trop intime, trop local, pour se passer dans Fantichambre ou dans le carrefour, c'est-à-dire tout le drame, se passe dans la coulisse. Nous ne voyons en quelque sorte sur le théâtre que les coudes de l'action: ses mains sont ailleurs. Au lieu
1 Cette citation, dont Victor Hugo a modifié le texte pour l'adapter à sa plaisanterie, est tirée de la troisième églogae de Virgile:
Incipe, Damœta: tu deinde sequëre, Menalca.
Altérais dicetis: amant alterna Camenœ (III, 58.). Toi, Damète, commence; toi, Ménalque, tu suivras. Vous chanterez tour à tour: les Muses aiment ces chants alternés.
598 YICTOB HUGO (1802-1885).
de scènes, nous avons des récits; au lieu de tableaux, des descriptions. De graves personnages, placés, comme le chœur antique, entre le drame et nous, viennent nous raconter ce qui se fiait dans le temple, dans le palais, dans la place publique, de façon que, souvent» fois,1 nous sommes tentés de leur crier: „ Vraiment! mais conduisez-nous donc là-bas. On s'y doit bien amuser, cela doit être beau à voir!* A quoi ils répondraient sans doute: „D serait possible que cela vous amusât ou vous intéressât, mais ce n'est point là la question; nous sommes les gardiens de la dignité de la Melpomène française.0 Voilà!9
„Mais, dirait-on, cette règle que vous répudiez est empruntée du théâtre grec." — En quoi le théâtre et le drame grecs ressemblentils à notre drame et à notre théâtre? D'ailleurs nous avons déjà fait voir que la prodigieuse étendue de la scène antique lui permettait d'embrasser une localité tout entière, de sorte que le poète pouvait, selon les besoins de l'action, la transporter à son gré d'un point du théâtre à un autre, ce qui équivaut bien à peu près aux changements de décorations. Bizarre contradiction! le théâtre grec, tout asservi qu'il était à un but national et religieux, est bien autrement libre que le nôtre, dont le seul objet cependant est le plaisir, et, si l'on veut, l'enseignement du spectateur. O'est que l'un n'obéit qu'aux lois qui lui sont propres, tandis que l'autre s'applique des conditions d'être parfaitement étrangères à son essence. L'un est artiste, l'autre est artificiel.
On commence à comprendre de nos jours que la localité exacte est un des premiers éléments de la réalité. Les personnages parlants ou agissants ne sont pas les seuls qui gravent dans l'esprit du spectateur la fidèle empreinte des faits. Le lieu où telle catastrophe s'est passée en devient un témoin terrible et inséparable, et l'absence de cette sorte de personnage muet décompléterait dans le drame les plus grandes scènes de l'histoire. Le poète oserait-il assassiner Bizsrio ailleurs que dans la chambre de Marie Stuart?2 poignarder Henri IV4 ailleurs que dans cette rue de la Féronnerie, tout obstruée de haquets et de voitures? brûler Jeanne d'Arc* autre part que dans le Vieux-Marché? dépêcher le duc de Guise autre part que dans ce château de Blois où son ambition fait fermenter une assemblée populaire?6 décapiter Charles Ier et Louis XVI ailleurs
1 Souvenues fois ou bien en un seul mot souventefois, pour souvent, fréquemment, est un archaïsme. C'est une des particularités du style romantique d'aller à la recherche de vieux mots, de tours rares et peu usités, ou bien d'introduire dans le langage soutenu des expressions do langage familier. Dans le cas présent, l'auteur jette ironiquement ce mot à la face de ses adversaires.
2 Voilà (fo iff 81 placé à la fin d'un raisonnement, pour résumer en quelque sorte ce qu on vient d'expliquer, appartient au style familier et populaire. ""
* Rieeio, secrétaire et favori de Marie Stuart, natif de Turin. Henri Darnley, second mari de la reine, jaloux de lui, le fit égorger dans l'appartement même et sous les yeux de sa femme (1666).
* Henri IV, assassiné par Ravaillac, en 1610. 5 Jeanne d'Arc, voyez page 522, note 1.
* Henri de Guise, dit le Balafré, assassiné en 1588, à Blois, par l'ordre de Henri III. Le nom d'assemblée populaire donné par Victor Hugo aux états de Blois est étrange. — Dépêcher pour assassiner est très familier.