‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 408 sur 514 · IV. NOTRE-DAME DE PABIS · texte numérisé non relu

IV. NOTRE-DAME DE PABIS

(1881.) 1. PHYSIONOMIE DU VffiUI PABIS DU TEMPS DE LOUIS XI.

Le Paris d'il y a trois cent cinquante ans, le Paris du quinzième siècle, était déjà une ville géante. Nous nous trompons en général, bous autres Parisiens, sur le terrain que nous croyons avoir gagné depuis. Paris, depuis Louis XI, ne s'est pas accru de beaucoup plus d'un tiers. Il a, certes, bien plus perdu en beauté qu'il n'a gagné en grandeur.9

Paris est né, comme on sait, dans cette vieille lie de la Cité qui a la forme d'un berceau. La grève8 de cette île fut sa première enceinte, la Seine son premier fossé. Paris demeura plusieurs siècles à l'état d'île, avec deux ponts, l'un au nord, l'autre au midi, et deux tètes de pont, qui étaient à la fois ses portes et ses forteresses: le

1 Damas pour lame de damas.

1 Ces mots ont été écrits en 1831. En disant que Paris a perdu en haute, le poète entend parler de la beauté architecturale et pittoresque « Y ancienne ville, et, sous ce point de vue, il aurait eu raison de dire que les derniers restes de la beauté de l'ancien Paris ont été à peu près anéantis par les démolitions du second Empire.

* C'est-à-dire: le bord plat et sablonneux de la Seine, qui, dans ce temps, a'avaitpaa encore de quais. Il paraltque grève (&anbu\tt) est d'origine celtique.

602 YICTOB HUGO 0808—1885).

Grand-Châtelet sur la rive droite, le Petit-Ohâtelet sur la rive gauche. Puis, dès les rois de la première race, trop à l'étroit dans son île. et ne pouvant plus s'y retourner, Paris passa l'eau. Alors, au-delà du grand, au-delà du petit Châtelet, une première enceinte de murailles et de tours commença à entamer la campagne des deux côtés de la Seine. De cette ancienne clôture il restait encore au siècle dernier quelques vestiges; aujourd'hui il n'en reste que le souvenir et çà et là une tradition, la porte Baudets ou Baudoyer, rtwfa Baqauda. Peu à peu, le flot des maisons, toiyours poussé au cœur de la ville au dehors, déborde, ronge, use et efface cette enceinte. Philippe-Auguste1 lui fait une nouvelle digue. Il emprisonne Paris dans une chaîne circulaire de grosses tours, hautes et solides. Pendant plus d'un siècle, les maisons se pressent, s'accumulent et haussent leur niveau dans ce bassin, comme l'eau dans un réservoir. Elles commencent à devenir profondes, elles mettent étages sur étages, elles montent les unes sur les autres, elles jaillissent en hauteur comme toute sève comprimée, et c'est à qui passera la tête pardessus ses voisines pour avoir un peu d'air. La rue de plus en plus se creuse et se rétrécit, toute place se comble et disparaît. Les maisons enfin sautent par-dessus le mur de Philippe-Auguste, et s'éparpillent joyeusement dans la plaine, sans ordre et tout de travers, comme des échappées. Là, elles se carrent, se taillent des jardins dans les champs, prennent leurs aises. Dès 1367 la ville se répand tellement dans le faubourg, qu'il faut une nouvelle clôture, surtout sur la rive droite: Charles Y la bâtit.9 Mais une ville comme Paris est dans une crue perpétuelle. Il n'y a que ces villes-là qui deviennent capitales. Oe sont des entonnoirs où viennent aboutir tous les versants géographiques, politiques, moraux, intellectuels d'an pays, toutes les pentes naturelles d'un peuple: des puits de civilisation, pour ainsi dire, et aussi des égouts, où commerce, industrie, intelligence, population, tout ce qui est sève, tout ce qui est vie, tout ce qui est âme dans une nation, filtre et s'amasse sans cesse, goutte à goutte, siècle à siècle. L'enceinte de Charles V a donc le sort de l'enceinte de Philippe -Auguste. Dès la fin du quinzième siècle, elle est enjambée, dépassée, et le faubourg court plus loin. Au seizième, il semble qu'elle recule à vue d'oeil et s'enfonce de pins en plus dans la vieille ville, tant une ville neuve s'épaissit d^jà au dehors. Ainsi, dès le quinzième siècle, pour nous arrêter là, Paris avait déjà usé les trois cercles concentriques de murailles qui, du temps de Julien l'Apostat,3 étaient, pour ainsi dire, en germe dans le Grand-Ohàtelet et le Petit-Ohàtelet. La puissante ville avait fait craquer successivement ses quatre ceintures de murs comme un enfant qui grandit, et qui crève ses vêtements*, de l'an passé. Sons Louis XI on voyait,5 par places, percer, dans cette mer de maisons.

1 Philippe II, surnommé Auguste, de 1180 à 1223.

* Charles Y, le Sage, qui répna de 1364 à 1380.

8 Julien, neveu de Constantin, proclamé empereur en 361, renonça ouvertement au christianisme dans lequel il avait été élevé, ce qui le fit surnommer Y Apostat. Depuis 365 gouverneur des Gaules, avec le titre de César, il fixa sa résidence à Lutèce (Paris).

* Grever (crepare) berften madjen, aerfrrhtgen. 6 Louis XI (1461 à 1483).

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