‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 428 sur 514 · IL LETTRE (A UNE INCONNUE · texte numérisé non relu

IL LETTRE (A UNE INCONNUE

3 janvier 184S.

Il y a une douzaine de jours, j'ai dîné avec Mn* Rachel,1 chez un académicien. C'était pour lui présenter Béranger.2 U y avait là quantité de grands hommes. Elle vint tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises et les femmes en firent tant en la voyant, que je restai dans mon coin. D'ailleurs il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui dit qu'elle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Théâtre-Français, etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte d'Esther.* Il fallait quoiqu'on pour lui donner la réplique, et elle me fit apporter un Racine en cérémonie par un académicien. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans cette partie-là, les scanderaient bien mieux. Hugo4 s'excusa sur ses yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s'exécuta. Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement à vue a été fort amusant et très beau; cela a duré environs deux minutes, puis elle commença:

Est-ce toiy chère Élise ....

La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle continue. La porte s'ouvre derrière; c'est un domestique qui entre. On lui fait signe de se retirer. Il s'enfuit et ne peut parvenir à fermer la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait accompagnant Rachel d'un mélodieux cric-crac très divertissant Comme cela ne finissait pas, mademoiselle Rachel porta la main sur son cœur et se trouva mal, mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le temps d'arriver à l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Tbiers* se prirent de bec6 au sujet de Racine.7 Hugo disait que Racine était un petit esprit et Corneille8 un grand. — Vous dites cela, répondit Thiers, parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo prenait des airs de tète très modestes) d'une époque dont le Racine est Casimir Delavigne.* Je tous laisse à penser si la modestie était de mise. Cependant l'évanouissement passe et l'acte s'achève, mais fiascheggiando. Voilà mon histoire, ne me compromettez pas auprès des académiciens, c'est tout ce que je vous demande.

1 Rachel (1820—1868), célèbre tragédienne du Thèâtre-FramQ**, née dans lo canton de Thurgovie, fille d'un pauvre israélite du nom de Félix* Camille, Hermùme, Athalie, Lucrèce étaient ses meilleurs rôles.

2 Voyez page 472. 8 Voyez page 165. * Voyez page 491. 6 Voyez page 657. • Expression familière pour: se prendre de querelk.

V Voyez page 164. 8 Voyez page 1. * Voyez page 520.

ÀLBXANDEE DUMAS naquit en 1803 à Villers-Coterets, non loin de Parie. Il avait pour père le général républicain Davy-Dumas, *.jui était fils lui-même du marquis de là Pailîeterie et <}'une négresse. La vanité, qui était un des principaux traite de son caractère, lui fît plus tard reprendre le nom et le titre de son grand-père, qu'il* dédaignait au commencement de sa carrière littéraire. Après avoir reçu à Villers-Coterets une instruction très médiocre, le jeune Dumas vint à l'âge de vingt ans chercher fortune à Paris. Un ancien ami de son père le fit placer comme surnuméraire au secrétariat du duc d'Orléans, place modeete que lui valut sa belle écriture. A Paris il se mit sérieusement à l'étude, dévora les livres et commença à faire dee vers. Il débuta, en 1826, par un volume de Nouvelles et, f-n 1829, comme auteur dramatique, par Henri III et sa cour, drame historique qui eut un très grand succès et fût célébré comme un triomphe de plus remporté par le romantisme sur l'ancienne école classique.2 Depuis ce temps, Alexandre Dumas devint le favori du public parisien. Dans les quarante années qui suivirent cette époque, il fit représenter sur les différents théâtres de Paris plus de soixante pièces, drames et comédies, et publia plus de deux cents volumes de Romans, A' Impressions de voyage, etc., qui parurent presque tous deux fois, d'abord en feuilletons dans un des grands journaux, ensuite sous forme de livres. Il rédigea successivement plusieurs journaux remplis exclusivement des productions de sa plume, et ouvrit, pour les besoins de son répertoire une salle de spectacle à part, le Théâtre Historique, dont l'existence ne fut qu'éphémère.

Une pareille fécondité, qui nous met dans l'impossibilité de donner, dans ce Manuel, la nomenclature de ses ouvrages,3 paraîtrait miraculeuse, si quelques procès scandaleux et deux brochures indiscrètes n'en avaient révélé le secret au public. Dumas a eu, comme Scribe,4 de nombreux collaborateurs; seulement il a attendu, pour les avouer que les réclamations des critiques ou des sentences judiciaires l'y eussent forcé; puis il a fait les emprunts les plus audacieux aux vivants et aux morts les plus illustres, Schiller, Walter Scott,5 Augustin Thierry,* Barante,7 Victor Hugo,8 etc. Sur ce dernier point il s'est défendu au moyen de cette théorie commode que ^l'homme de génie prend son bien où il le trouve, qu'il ne vole pas, qu'il conquiert,*4 et en citant l'exemple de Shakespeare et de Molière.

1 D'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains* * V. page 592.

* Œtons pourtant les plus connues de ses productions: drames et comédies: Henri III et sa cour (1829), AnUmy (1831), la Tour de Ne*lc 0832), Mademoiselle de BeUe-Isle (1889), un Mariage sous Louis XV (1841), les Demoiedks deSaint-Cyr (1848). romans, voyages, etc.: Le Maître d'armes (1840), Impressions de voyage (1883 et 1841), les trois Mousquetaires (1844), Monte Christo (1841—46), la Reine Margot (1845). Ces trois derniers romans, qui ont le plus popularisé le nom de l'auteur, ont passé du livre à la scène. * Voyez page 508.

* Waiter Seott, né à Edimbourg en 1771, mort en 1882.

e Voyez page 684. 7 Voyez page 482. 8 Voyez page 691.

Il est presque inutile d'ajouter qu'un travail aussi précipité, que le mécanisme d'une fabrique littéraire organisée' sur une si grande échelle ont dû donner le jour à une foule d'ouvrages qui s'excluent de la littérature proprement dite. Néanmoins il est impossible de ne pas reconnaître l'immense talent d'Alexandre Dumas, qui consiste surtout dans l'arrangement et la disposition dramatique de l'ouvrage. Son style montre les plus belles qualités: il est naturel, vif, animé, entraînant même, et Alexandre Dumas compterait parmi les meilleurs prosateurs, si ses œuvres n'étaient pas si souvent déparées par des négligences de style. Son merveilleux talent de narration brille surtout dans les Impressions de voyage, dont nous reproduisons un petit fragment. H faut cependant bien se garder de le croire sur parole; les trois quarts des choses qu'il raconte comme véritablement arrivées ne sont que les créations d'une brillante imagination.

Alexandre Dumas est mort à Dieppe à la fin de 1870.1

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