‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 464 sur 514 · ACTE I, SOÈNE m · texte numérisé non relu

ACTE I, SOÈNE m

Rodolphe Quand on manque de tout.

On lutte quelque temps; puis le courage tombe, Le plus vaillant chancelle, et le faible succombe.

Geobge. Et moi, je n'admets pas que les privations Soient jamais une excuse aux lâches actions; Elles doivent plutôt exalter la bravoure; Oe sont d'âpres plaisirs que la vertu savoure.

Rodolphe. C'est bien facile à dire et moins à pratiquer. Dieu garde que jamais tout vienne à te manquer!

George. Je saurais être pauvre, et je m'en ferais gloire.

Rodolphe. Oe n'est pas impossible, et je veux bien le croire. Mais combien est-il, parmi les mieux famés, Que Ton verrait encor dignes d'être estimés, Si, passant tout à coup du luxe à la misère, Us étaient dépouillés même du nécessaire? Aisément, en parole, ils bravent le besoin; On est fort contre un mal que Ton n'éprouve point; Aux paisibles vertus la fortune les pousse, Et, par le grand chemin, les conduit sans secousse. Gomme la probité ne les prive de rien, Il leur en coûte peu de se conduire bien, Et, quand on est pourvu de tout ce qu'on souhaite, n faudrait être un sot pour n'être pas honnête. Va, la conditon où les hommes sont nés Les a, plu dune fois, absous ou condamnés: On voit dans es salons des gens fort honorables Qui seraient en prison, étant nés misérables, Et, par un sort inverse, on en voit en prison, Qui, nés riches, feraient honneur à leur maison. La fortune, selon qu'elle est meilleure ou pire, Jusque sur la pensée exeroe son empire: Tels sont amis de l'ordre, et se croient convaincus. Qui sont conservateurs pour garder leurs écus; Tels autres au progrès ont consacré leur vie, Que l'orgueil fit tribuns et novateurs l'envier, Donne tout à ceux-ci, rien à ceux-là; les uns Seront conservateurs et les autres tribuns.

Geobge. Queprétends-tuprouver? qu'iln'estpointà'honnètehomoie?

Rodolphe. Non, certes; il en est qu'à bon droit on renomme: U en est qui, les yeux fixés sur le devoir, D'un pas toujours égal, marchent sans s'émouvoir. Leur ferme probité, fière sans arrogance, ' Fuit les séductions et brave l'indigence; Aux honneurs mal acquis ils trouvent peu d'appas, Et les privations ne les fléchissent pas. Mais, pour ranger quelqu'un dans cette classe insigne,.

l'honreub et l'àbgent (acte I et acte n). 695

Je demande comment il s'en est montré digne, Et par quel sacrifice, au prix de quel effort Il a conquis ce nom, que Ton prodigue à tort.

— Tiens; je vais m'expliquer d'une façon plus nette: Toi-même, tu parais un garçon fort honnête?

George. Moi!

Bodolphe. Ton cœur est loyal, plein d'élans généreux; L'honneur trouve chez toi des accents chaleureux: La lâcheté t'irrite; un noble trait t'enflamme; Tu n'épargnes alors l'éloge ni le blâme; Enfin, je te connais par plus d'un beau côté,

— Et ne suis pourtant pas sûr de ta probité. George. Qu'est-ce à dire?

Rodolphe. Eh! mon Dieu! je n'en ai pas la preuve. Tu n'es jamais sorti triomphant d'une épreuve. Tu crois en ta vertu; mais, pour avoir ce droit, As-tu jamais souffert de la faim et du froid? Sais-tu, pendant les nuits où le souci s'éveille, Tout ce qu'à l'indigent le désespoir conseille? A ton chevet1 fiévreux, as-tu vu, comme lui, Un démon te montrer l'opulence d'autrui, Puis, en regard mettant ta misérable vie, Bans ton âme ulcérée introduire l'envie? Ah! ces rapprochements et ces comparaisons Déposent dans les cœurs de rapides poisons, Et celui qui résiste à leur œuvre malsaine Peut vanter, sans orgueil, sa probité certaine; Mais je ne suis pas sûr, mon cher, d'une vertu Qui n'a pas vaillamment et longtemps combattu; Celle-là seulement vaut qu'on la glorifie, Que la lutte grandit et le choc fortifie.

Geobge. Parbleu! de tous mes vœux j'appelle le combat, Et je voudrais, demain, être sur le grabat.

Rodolphe. Dors sur le lit de plume où le destin te berce, Et ne fais pas appel à la fortune adverse.

Geobge. Pour ta confusion, raisonneur obstiné, Puissé-je être pillé, dépouillé, ruiné!

Ces vœux téméraires de George sont exaucés plus tôt et plus complètement qu'il ne pense. Le jeune homme, qui a fait un voyage d'agrément en Allemagne, ne retrouve plus son père en revenant à Paris. Au second acte nous le voyons chez son notaire.

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