C. Plati, Mamtêl iê Littérature françaiiê. 10« éd
— Je ne m'en connaissais pas, répondit le capitaine et je veux que le diable m'emporte . . . Mais nous verrons bien. Faites entrer.
Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraître un jeune homme de vingt ans, d'une beauté presque enfantine. D était de taille raisonnable, mais si frôle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour d'eux avec une. sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la belle Éliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier. Le timbre de sa voix était doux, frais, limpide, presque féminin.
— Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane, quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous parler d'affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue, contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame n'en soit ennuyée.
— Vous avez tort de le craindre, monsieur, reprit Éliane en se rengorgeant: la marquise de Kerpry veut et doit connaître tontes les affaires de la famille, et puisque vous êtes un parent de mon mari . . .
— C'est ce que j'ignore, madame, mai snous le déciderons bientôt et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble y consentir.
Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie.
— Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue Saint-Dominique.
— Quel bonheur! s'écria étourdiment Éliane.
Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et cérémonieux. D poursuivit:
— Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la famille, vous excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry.
— Je n'avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se frottant les yeux.
— Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l'arbre généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques papiers de famille.
— A quoi bon? Les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait qui je suis.
— Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins pour établir une preuve solide; il suffit d'un acte de naissance, avec . . .
— Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté de 1794. Comprenez- vous?
— Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je conserve l'espoir d'être votre parent. Btes-vous né à Kerpry ou dans les environs? — Kerpry? . . . Kerpry? où prenez-vous Kerpry?
— Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dyon, sur la route de Paris.
— Eh! monsieur, que m'importe à moi? puisque Robespierre a rendu les biens de la famille . . .
— On tous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le château ont été mis en vente comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas trouvé d'acheteurs, et S. M. le roi Louis AVILI a daigné les rendre à mon père.
Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait acheva de le réveiller. U marcha, les poings serrés, vers son Mie adversaire, et lui cria dans le visage:
— Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpiy, et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.
Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d'Êliane, qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d'un ton dégagé: — Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dieu soient passés de mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente ici mon père, mes frères et toute une famille, qui aurait lieu de se plaindre, si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi donc de retourner à Paris. Les tribunaux décideront lequel de nous usurpe le nom de l'autre.
Làrdessus le comte fit une pirouette, salua profondément la prétendue marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eût songé à le retenir.
Lé procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre. Le sieur Benoît eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours entendu appeler marquis de Kerpry, il fût condamné à signer Benoit et à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il écrivit au jeune comte une lettre d'injures grossières signée Benoît. Le dimanche suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard, avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était battu, et l'épée du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui dormait encore, arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses adieux.
Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage témoignèrent une exaspération comique; ils auraient voulu reprendre à la fausse marquise les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve n'entendait pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits et grands, l'avaient à jamais corrigée du mariage, mais elle déplorait sa confiance trompée, son espérance perdue, son ambition condamnée à l'impuissance.
Quinze ans plus tard Éliane réussit à marier sa fille à un véritable marquis, excellent jeune homme qui rend sa femme très heureuse. Malheureusement pour la mère de la marquise, ce marquis est en môme temps un ingénieur, ancien élève de l'École polytechnique, qui trouve son bonheur à diriger lui-même les forges d'Arlange et que ni prières ni menaces ni ruses de sa belle-mère ne peuvent attirer à Paris au faubourg Saint-Germain. Aîniri la pauvre Éliane meurt comme Moïse, sans avoir mis le pied sur la terre promise.
HlPPOLYTE-ADOLPHE TAINE est né en 1828 à Vouziers (Ardennes). Brillant élève du Collège Bourbon (plus tard lycée Bonaparte), à Paris, il remporta le prix d'honneur de rhétorique au concours général de 1847, et, Tannée suivante, il fut admis le premier à l'École normale.2 Après avoir obtenu, en 1853, le diplôme de docteur es lettres, il renonça à la carrière de l'enseignement secondaire et se consacra entièrement aux lettres. Il publia un Essai sur Tite-Lwe (1854), couronné par l'Académie française. et, sous le titre les Philosophes français du XIXe siècle, une critique très vive des maîtres de renseignement officiel. En octobre 1864, Taine fut nommé professeur d'histoire de l'art et d'esthétique à l'École des Beaux-Arts. Voici les titres de ses principaux ouvrages: Essais de critique et d'histoire (1857), La Fontaine et ses fables (1860), Histoire de la littérature anglaise (4 vol. 1864), Nouveaux essais de critique et d'histoire (1865). La troisième édition de ce dernier ouvrage, parue en 1874, renferme un article intitulé L'Opinion en Allemagne et les conditions de lo pais, article écrit au milieu de la guerre (octobre 1870), et, comme il va sans dire, au point de vue français, mais avec une intelligence remarquable des choses et une modération très rare en France dans un pareil sujet. En 1872 il publia ses Notes sur F Angleterre, mais la principale de ses productions récentes est une étude historique et politique, publiée sous le titre Origines de la Franc contemporaine, qui permit à l'auteur de poser avec succès sa candidature à l'Académie française, où il entra en 1878. Nous reproduisons un fragment des Essais, relatif aux