AUGUSTE, CINNA
Auguste. Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose: Prête, sans .me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive; et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir; Sur ce point seulement contente mon désir.1
GnrRA. Je vous obéirai, Seigneur.
Auguste. Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon' père, et les miens: Aa milieu de leur camp tu reçus la naissance; Et lorsque après leur mort tu vins en ma puissance, Lear haine enracinée au milieu de ton sein Tarait mis contre moi les armes à la main; Tu fus mon ennemi môme avant que de naître,8 Et ta le fus encor quand tu me pus connaître, Et l'inclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti: Autant que tu Tas pu, les effets 4'ont suivie. Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie; Je te fis prisonnier pour te combler de biens: X* oour fut ta prison, mes faveurs tes liens;3 le te restituai d'abord ton patrimoine;4 Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et ta sais que depuis, à chaque occasion, Je sois tombé pour toi dans la profusion. Tontes les dignités que tu m'as demandées, le te les ai sur l'heure et sans peine accordées, Je t'ai préféré même à ceux dont les parents fat jadis dans mon camp tenu les premiers rangs, A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, Et qui m'ont conservé le jour que je respire. fo la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, k* vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.6
1 . . . Cinnam unom ad se arcessit, dimissisque omnibus e cubiculo, r^a ilteram pom Cinnae cathedram iussisset: „Hoc, inquit, primum a te ?to, ne me loqoentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; ^tttv tflri loquendi liberom tempus". seneca, i, 9.
2 Bp> te, Cinna, cum in hostium castris invenissem, non factum Uatta imAw^ aed natom, servavi. seneca i, 9.
1 Ellipse poétiqe. En prose il faudrait dire: Ma cour fut ta prison, *" fatwë furent tes hens.
* Patrimomum tibi omne concessi. seneca i, 9.
1 8amd0tium tibi petenti, praeteritis comploribua, quorum parentes »*Qa affitaverant, dedi — . . . Hodie tam felix es et tam divas, ut ^ fietares mvideaat. seneca i, 9.
44 COENHLLB (1606-1684).
Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,1
Après tant de faveur montrer un peu de haine,
Je te donnai sa place en ce triste accident,
Et te fis, après lui, mon plus cher confident.
Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue
Me pressant de quitter ma puissance absolue,
De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
Et ce sont, malgré, lui, les tiens que j'ai suivis.
Bien plus, ce môme jour je te donne Emilie,
Le digne objet des vœux de toute l'Italie,
Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.
Tu t'en souviens, Oinna: tant d'heur2 et tant de gloire
Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire;
Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,
Oinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.
Oinna. Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une ftme si traîtresse: Qu'un si lâche dessein ....
Auguste. Tu tiens mal ta promesse:
Sieds-toi,8 je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te justifieras après si tu le peux. Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.
Tu veux m'assassiner demain, au Oapitole,4 Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte, L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginien, Rutile, Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé; Le reste ne vaut pas l'honneur d'ôtre nommé: Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.
Tu te tais maintenant, et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance.
Quel était ton dessein, et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique? Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,5
* mécène. (0. Cilnius Maecenas), favori d'Auguste, protecteur des lettres et des arts, mourut vers l'an 8 av. J.-C. Virgile, Horace, Properce étaient ses amis et ses protégés. 2 Heur pour bonheur; v. page 13, note 4.
8 Archaïsme. On dirait aujourd'hui: Assieds-toi.
4 Cum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se ab esse dementiam: „Non praestas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne interloquerais. Occidere, inquam, me paras. ** seneca i, 9.
* Allusion à la première scène du 2* acte (v. page 85).
COTA (ACTE V, SCÈNE i). 45
Son salut désormais dépend d'un souverain
Qtri pour tout conserver tienne tout en sa main;
Et si sa liberté te faisait entreprendre,1
Ta ne m'eusses jamais empêché de la rendre;
Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'État,
San* vouloir l'acquérir par un assassinat. .
Qoel était donc ton but? D'y régner en ma place?2
D'nn étrange malheur son destin le menace,
Si pour monter au trône et lui donner la loi
Tu ne trouves dans Borne autre obstacle que moi,3
Si josques à ce point son sort est déplorable,
Que tu sois après moi le plus considérable,
Et que ce grand fardeau de l'empire romain
Xe puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.
Apprends à. te connaître, et descends en toi-même : Oi tîionore dans Home, on te courtise, on t'aime. Ctoun tremble sons toi, chacun t'offre des vœux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; Mais ta ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.4
Ose me démentir, dis-moi ce que tu Taux,
Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,
fit tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
Ha faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient:
EDe seule t'élève, et seule te soutient:
Cest elle qu'on adore, et non pas ta personne:
Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne,
Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui
Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.
J'aime mieux toutefois céder à ton envie:
Régne si tu le peux, aux dépens de ma vie;
Mais oses-tu penser que les Serviliens,
Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,5
Et tant d'autres enfin de qui les grands courages
Dca héros de leur sang sont les vives images,
Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux
Jusqu'à pouvoir souffrir que tu régnes sur eux?
Pfcrîe, parle, il est temps.
1 Te faisait agir, t'engageait dans cette entreprise. Voyez page 27,
* CTeat-i-dire: de régner à ma place dans Rame.
* -Quo, mquit, hoc animo facisr Ut içse sis princeps? Maie, merepublica agitur, ri tibi ad imperandum mhil praeter me
ga, x, ». — En prose on dirait: à" autre obstacle. ê jj& mot mérite est très usité, chez les écrivains du 17e et du 18* a, dans U sens de valeur personnelle.
* Ao 17* siècle et encore au 18', on aimait à franciser tous les noms On est revenu de cette manie, et l'on dirait aujourd'hui les les MsteUns. Si l'usage veut encore qu'on dise Pend- Emile et
i dit pourtant Fabius Maximus, de même qu'on dit les Gaéuê Gracchus, Tiberius Oracchus (pr. grok-kuce).
Cinna. Je demeure stupide;1 Non que votre colère ou la mort m'intimide: Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rôver, Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.
Mais c'est trop y tenir toute l'âine occupée: Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; Le père et les deux fils, lâchement égorgés, Par la mort de Oésar étaient trop peu vengés. C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause; Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, N'attendez point de moi d'infâmes repentirs,2 D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire: Vous devez un exemple à la postérité, Et mon trépas importe à votre sûreté.
Auguste. Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout: Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.
Emilie arrive et demande sa part du châtiment, puisqu'elle a participé au crime. Elle veut môme enlever à Cinna l'honneur de l'entreprise que celui-ci revendique. Maxime vient à son tour faire l'aveu de ses crimes envers Auguste, envers Cinna, envers Emilie. C'est alors qu'Auguste accorde à tous un généreux pardon.