Bernheim. Paris
/aires dans le côté opposé du corps, ce qui n'a pas lieu à l'état de veille. La lumière vient-elle à frapper l'un des globes oculaires, on peut voir tout le côté correspondant entrer en catalepsie; de telle sorte que le sujet est à la fois hémiléthargique et hémicataleptique. Si c'est l'œil droit qui a été ouvert, on peut constater de l'aphasie. Aussitôt la paupière baissée, la flaccidité des membres reparaît.
Catalepsie. — Si, au lieu d'ouvrir un œil on ouvre les deux yeux en présence d'une lumière vive, la léthargie est remplacée par la catalepsie. Le même résultat est parfois obtenu directement à l'aide d'un des procédés indiqués plus haut, surtout à l'aide de ceux qui agissent brusquement, tels qu'un bruit inattendu. Le sujet a alors les yeux ouverts, les membres ne sont pas contractures, mais ils conservent la position qu'on leur donne. Vient-on à soulever le bras, il reste étendu, sinon indéfiniment, au moins pendant longtemps. Grâce à cet état particulier des muscles, on peut donner au patient les positions les plus bizarres. L'anesthcsie générale est complète, les réflexes tendineux sont diminués ou abolis, le pouls est accéléré, mais la respiration n'est pas modifiée, tandis que chez le simulateur, sous l'influence de l'effort nécessité pour maintenir le bras dans la position qu'on lui donne, la respiration s'accélère, et les muscles en jeu deviennent le siège d'un tremblement qui dénote la fatigue.
En plaçant les membres dans une position qui répond à une attitude passionnelle, on suscite, on suggère une expression de la physionomie qui correspond au même sentiment ou à la même passion. Le système musculaire est dans un état qui est la contre-partie de ce qu'il est dans la léthargie : en frottant, en frappant légèrement un muscle, on développe une paralysie qui peut persister alors que l'expérience a pris fin.
Somnambulisme. — Le somnambulisme est l'état le plus fréquemment développé au cours des séances d'hypnotisme ; c'est à lui qu'on arrive avec le plus de facilité chez certains sujets. Il consiste en une sorte de torpeur intellectuelle avec
conservation de l'activité musculaire. Le patient en état de somnambulisme provoqué (Barth1) peut donc marcher et parler comme à l'état de veille, souvent il ne répond qu'aux questions de la personne qui l'a endormi. La sensibilité générale peut être abolie, mais souvent aussi il y a hyperesthésie cutanée, à tel point que le contact de certains métaux sur la peau peut déterminer une certaine brûlure; les diverses sensibilités spéciales sont bien plus souvent encore exaltées : un malade d'Azam entendait à neul mètres le tic tac d'une montre.
Il existe souvent chez les somnambules un état cataleptoïde des muscles ; dans ce cas l'hyperexcitabilité musculaire est aussi prononcée que chez le léthargique. On dit qu'il y a prise du regard, lorsqu'un somnambule ou un cataleptique à qui l'on dit de fixer un objet ne peut en détourner ses yeux ; un phénomène analogue se produit s'il s'agit d'une personne ; le somnambule la suit et imite tous ses mouvements.
Au point de vue intellectuel, le somnambule est un automate. On peut lui susciter, lui suggérer tel acte qu'on désire lui voir accomplir. Souvent il résiste, mais, si l'on insiste, il finit par céder. On provoque ainsi à volonté des illusions, des hallucinations, des troubles de la mémoire; on peut môme déterminer par suggestion des paralysies el des contractures. La suggestion, au lieu de porter sur un fait qui doit être exécuté immédiatement, peut se faire à longue échéance : on fait naître ainsi, soit des hallucinations, soit des impulsions irrésistibles, qui apparaisse! t longtemps après le récit et à l'insu du sujet. Cette question des suggestions est aujourd'hui à l'étude, elle n'est entrée dans le domaine scientifique que depuis quelques années (Bernheim, Pitres, Charcot, Dumontpallier, etc.). Au point de vue médico-légal, elle est grosse de conséquences ; c'est la responsabilité des sujets hypnotisables qui est en question, surtout si, comme l'a prétendu Bernheim, on peut,
i. ttarlh. Th ti'agréj;., 188G.
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chez certains individus exercés, faire naître des suggestions même à l'état de veille.
Quel que soit l'état hypnotique produit, il suffit d'ouvrir les yeux du sujet en expérience et de souffler vigoureusement à leur surface pour le réveiller. Une fois revenu à lui, il a perdu le souvenir de ce qui vient de se passer, des ordres qu'il a reçus pour les accomplir à une époque déterminée. Certains cataleptiques cependant se souviennent des scènes auxquelles ils ont assisté, mais avouent n'avoir pu. ni les empêcher, ni s'y soustraire.
On a beaucoup parlé dans ces dernières années des avantages que l'on pourrait retirer de l'hypnotisme au point de vue thérapeutique. Broca, Yerneuil, Pozzi, ont utilisé l'anesthésie de la léthargie pour pratiquer des opérations de courte durée, mais c'est là un moyen infidèle. Certaines paralysies ou contractures hystériques, des attaques hystéroépiicptiques, ont été guéries à l'aide des procédés que nous avons indiqués. Mais il faut agir avec circonspection, car les inconvénients pourraient être, à notre avis, plus grands que les avantages. La répétition des séances provoque une excitabilité très vive du système neiveux, et celle-ci détermine souvent des accidents hystériques.
§ G. PATHOMIMIE — HISTOIRE D'UN PAT HOTVI I ME.
Fait clinique. — Au mois d'avril 1908, un garçon d'une trentaine d'années venait à l'Hôtel-Dieu nous demander conseil pour une affection gangreneuse, qui durait depuis deux ans et demi avec une ténacité désespérante. 11 nous montre son bras droit. L'avant-bras, le bras et le poignet sont couverts d'escarres, de plaies et de cicatrices. Les plaques de gangrène sont de forme et de dimensions varia- 1 les; certaines ont l'étendue d'une pièce de 5 francs. Il s'agit ici de gangrène sèche sans la moindre odeur. L'ilot gangrené est noir et dur, il occupe toute l'épaisseur du derme. Autour
de l'îlot gangrené est un sillon d'élimination qui sépare nettement le tissu sain du tissu sphacélé, ainsi qu'on peut le voir sur la figure ci-jointe. En quelques endroits, l'escarre s'est détachée et a laissé à sa place une plaie ronge vif, bien bourgeonnante. Ces plaies ne suppurent pas. Les cicatrices récentes sont violacées; il en est qui sont blancl^itres et gaufrées. En d'autres points, on voit des cicatnces indurées, avec chéloïdes. Il est même arrivé, nous dit le malad*, que des cscharres nouvelles ont apparu en plein tissu cicatriciel. Abstraction faite de ces escarres et de ces phiies, on ne consla'c ni lymphangite, ni œdème, le bras est lertenient musclé.
Afin d'être édifiés sur la cause et sur la nature de celle affection gangreneuse, nous interrogeons noire malade, il répond avec précision à chacune de nos questions et voici ce qu'il nous apprend : 11 y a quelques années, il était sujet, nous dit-il, à ce qu'il appelle des crises de nerfs avec perte de connaissance. Ces crises de nerfs survenaient sans cause apparente.
Dans une chute contre un meuble, il se blessa au poignet gauche. La petite plaie fut pansée à l'eau phéniquée, mais peu à peu elle se transforma en une plaie gangreneuse, de mauvais aspect, qui n'avait aucune tendance à la cicatrisation. Un chirurgien fut consulté et fut d'avis qu'il y avait lieu de procéder sous chloroforme au grattage
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de cette plaie. Ce conseil ne fut pas suivi et ce fut un tort, nous dit noire jeune homme, car dans son idée, cette opération aurait peut-être enrayé la marche du mal. Bientôt après apparurent successivement à l'avant bras et au bras gauche un grand nombre de plaques gangreneuses suivies de plaies bourgeonnantes et de cicairices comparables à ' celles que nous venons de décrire au bras droit.
Cette affection n'était nullement douloureuse. La formation des plaques de sphacèle n'était précédée ni accompagnée d'aucune douleur. Le malade éprouvai! une forte cuisson ; c'était le signe qu'une plaque de gangrène se préparait. Et, en effet, très rapidement, une phlyçtène se formait, puis, en deux heures, en une heure, et même plus vite, une escarre grisâtre ou noirâtre était constituée. Ainsi, la dernière plaque était apparue en une heure de temps, pendant une traversée de la Seine en bateau. En quelques jours, un sillon d'élimination se faisait autour de l'escarre, le tis->u sphacélé mettait une ou deux semaines à se détacher, la plaie bourgeonnait et, quinze jours plus tard environ, la cicatrisation était complète. Il n'y avait aucune règle dans l'apparition des escarres; elles survenaient tantôt coup sur coup, tantôt à quelques jours d'intervalle, le jour ou la nuit, mais au total, une cinquantaine d'escarres, petites ou grandes, avaient envahi le bras gauche en moins de six mois.
Le malade était fort inquiet de son état. Il avait consulté une quinzaine de médecins ou chirurgiens dont il a conservé avec soin le nom et le diagnostic. On lui parlait de troubles trophiques, de névrite, de polynévrite, de myélite, d'hystérie, d'ulcérations syphilitiques ou tuberculeuses, de gangrène spontanée, etc., on le soumettait aux traitements les plus divers, il se prêtait aux médications les plus variées, il avait dépensé beaucoup d'argent, en désespoir de cause il avait même consulté des herboristes et des charlatans, mais on ne le guérissait pas. La santé générale ne périclitait pas, c'est vrai, mais, au point de vue moral, cet homme était profondément affecté et il était bien décidé à accepter
n'importe quel traitement pourvu qu'on le débarrassât de son mal.
Sur ces entrefaites, au commencement du mois de mai 1906, il est examiné par un chirurgien, qui porte le diagnostic de troubles trophiques consécutifs à des névrites. Après mûre réflexion le chirurgien conseille l'élongation des nerfs du plexus brachial. Le malade accepte l'opération, espérant trouver dans cette intervention une guérison à ses maux.
L'opération est pratiquée le 21 juin; l'aisselle est incisée et les nerfs du bras sont soumis à l'élongation.Mais, à la suite de cette opération, des douleurs terribles se déclarent dans tout le bras, à tel point qu'on est obligé de faire jour et nuit des injections de morphine. De plus, un début de griffe apparaît aux doigts, notamment à l'annulaire et à l'auriculaire. Tel était le résultat opératoire.
L'élongation des nerfs avait-elle eu, du moins, une influence favorable sur le développement de la gangrène? Nullement, l'élongation n'avait remédié à rien, car bientôt sans la moindre modification, de nouvelles escarres apparaissent sur le bras. Le malade, de plus en plus inquiet sur son état, va de nouveau trouver le chirurgien qui avait pratiqué l'élongation; celui-ci l'examine et lui déclare que Yamputation du bras est le seul moyen d'éviter la reproduction des escarres.
Le pauvre garçon est un peu ahuri de ce verdict, car, en somme, il se sert de son bras gauche comme de son bras droit; alors pourquoi l'amputer? 11 se dit, en somme, que sa gangrène est superficielle, elle ne lui cause aucune douleur, elle lui laisse la liberté de ses mouvements, elle ne compromet en rien sa santé; aussi avant de se résigner à l'amputation demande-t-il à réfléchir.
A quel mobile a-t-il obéi? Nous reviendrons plus loin sur cette question ; mais ce qui est certain, c'est que sa décision est bientôt prise, et sans arrière-pensée, en homme énergique et courageux qui sait prendre une décision, il donne au chirurgien son bras à couper.
Le 7 août 1906, l'amputation est faite au tiers supérieur du bras ainsi que l'indique la photographie ci-dessous.
Les suites de l'opération se passent normalement et le moignon se cicatrise bien. Alors le pauvre manchot va faire sa convalescence dans un sanatorium. Plus tard, il rentre à la Compagnie d'assurances où il est employé depuis plusieurs années, et il. reprend son travail avec assiduité, à la satisfaction de ses chefs.
Les choses vont bien pendant quelques mois, mais dans le courant de février 1907, plusieurs plaques de gangrène apparaissent coup sur coup au bras droit. Elles ont la même
évolution que les plaques de gangrène qui se produisaient au bras gauche avant l'amputation. Pour essayer de remédier à cette nouvelle poussée gangreneuse, cet homme va consulter d'autres médecins et chirurgiens, et plusieurs traitements sont mis en usage. Mais rien n'y fait. En dépit de tous les traitements, les escarres se renouvellent avec la même ténacité et la vie devient de plus en plus pénible.
Alors le patient va de nouveau trouver le chirurgien qui lui avait amputé le bras gauche et il lui demande un conseil pour le bras droit. Le chirurgien l'examine et parle de pratiquer sur le bras droit l'élongation des nerfs du plexus brachial, telle qu'elle avait été pratiquée sur le bras gauche. Cette fois, le malade refuse net, car il n'a pas oublié les terribles douleurs et l'insuccès qui avaient suivi la première élongation.
Les escarres continuant à se former, cet homme est adressé à l'un de mes chefs de clinique, M. Crouzon, et il nous arrive à l'Hotel-Dieu le 25 avril 1908. Nous constatons alors au bras droit les escarres, les plaies et les cicatrices dont j'ai parlé plus haut. A cette date, et en deux ans et demi, le malade avait compté 98 escarres aux deux bras.
Quelques jours plus tard survient un pénible accident. Le membre inférieur, qui jusque là avait été indemne de toute gangrène, se prend à son tour, et de larges escarres se forment au pied gauche, aux malléoles. On constate par place des traînées rosées qui ont un aspect de lymphangite. Dans ces conditions, la marche est difficile et très douloureuse. On était vraiment pris de compassion pour cet infirme sur qui le mal s'acharnait presque sans répit, et l'on s'intéressait d'autant plus à lui qu'on avait afTaire a un homme intelligent et très doux de caractère.
Diagnostic. — Le malade nous demandait de rechercher la cause de son mal et il nous suppliait de le guérir, car, nous disait-il, l'existence dans ces conditions n'est plus supportable. Pouvait-on enrayer le mal, et d'abord pouvait-on arriver à faire un diagnostic? C'est ce que nous allons examiner. S'agissait-il de lésions syphilitiques? Non. Notre
homme n'est pas syphilitique, et puis ce n'est pas ainsi que procède la syphilis. La syphilis, par des mécanismes divers, peut aboutir a une lésion gangreneuse, mais elle n engendre pas en une heure de temps des escarres ayant les caractères que ie viens d'indiquer, escarres qui se sont reproduites, en pleine santé, une centaine de fois en deux ans et demi. Il fallait donc rejeter l'hypothèse de la syphilis.
SVissait-il de lésions diabétiques? Non. D'abord cet homme n'est pas diabétique, et, du resle, les lésions du diabétique, qu'il s'agisse de mal perforant, de phlegmon gangreneux, rie gangrène des extrémités, ces troubles trophiques n ont aucune0 analogie avec l'apparition pour ainsi dire subite et récidivante des plaques de gangrène dont je viens de donner la description. t ,
S'agissait-il de troubles trophiques consécutifs a des névrites? Non; cet homme n'a eu ni névrites, ni polynévrites. 11 n'est ni alcoolique ni saturnin. Et, d'ailleurs, les quelques troubles trophiques qu'on peut mettre sur le dos des névrites et des polynévrites n'ont aucun rapport avec ces plaques de gangrène qui apparaissaient tout a coup, et qui en moins d'une heure momifiaient la peau dans toute son épaisseur. S'agissait-il de troubles trophiques consécutifs au tabès? Non. D'abord cet homme n'est pas tabetique, et, du reste, les troubles trophiques du tabès, y compris le mal perforant, ne peuvent, en aucune façon, être assimilés à cette pléiade de plaques dangereuses qui pendant si longtemps ont ravagé les deux bras et l'un des pieds de
notre malade. ,,-„*>.« * a„
Restent les troubles trophiques de l'hystene. Il est de notion vulgaire qu'à l'hystérie sont associés des troubles trophiques variés. On a décrit le pemphigus hystérique, l'herpès hystérique, les phlyctènes hystériques, la gangrené hystérique, les ulcérations hystériques des membres et du sein, etc. Mais les soi-disant troubles trophiques de l'hystene sont en train d'être démolis. Pour en être convaincu, il suffit de lire les travaux de M. Babinski, les communications faites récemment à la Société de Neurologie et le
chapitre que j'ai consacré à l'hystérie. Les, soi-disant troubles trophiques de l'hystérie ont fait leur temps, et je ne crois pas utile d'entreprendre une discussion pour démontrer que les gangrènes de notre homme, qui du reste n'est pas hystérique, n'ont rien à voir avec l'hystérie.
Alors, cet homnTe n'étant ni diabétique, ni tabétique, et ses escarres ne pouvant être dues ni à des névrites, ni à l'hystérie, ni à la syphilis, à quelle cause fallait-il les attribuer? Nous n'avons pas hésité à poser le diagnostic suivant : Cet homme est un simulateur et il fait lui-même ses escarres au moyen de la potasse caustique. Comment, dira-t-on, un simulateur, ce malade qui, pour guérir, donne toute sa confiance à un chirurgien, accepte deux opérations et consent à se laisser amputer le bras! Voilà un paradoxe bien difficile à soutenir. Paradoxe ou non paradoxe, peu importe. Je dis que cet homme est un simulateur et je dis qu'il fait lui-même ses escarres au moyen de la potasse caustique. C'est par la clinique, c'est par une bonne séméiologie que nous sommes arrivés à cette conclusion.
Un premier fait domine toute l'histoire des escarres de ce simulateur : c'est la rapidité avec laquelle elles se produisent. En moins d'une heure, nous a-t-il dit, l'escarre est formée. Or, il n'y a que des substances chimiques qui soient capables de produire une mortification aussi rapide, et parmi ces substances, il en est une que nous connaissons particulièrement parce que nous l'employons souvent dans notre service de l'Hôtel-Dieu : c'est la potasse caustique, qui entre pour une part dans le cautère à la pâte de Vienne. Entre les escarres de ce simulateur et l'escarre produite par l'application de la pâte de Vienne, l'analogie est complète.
Pour ces différentes raisons, il nous fut possible d'affirmer que nous avions affaire à un simulateur. Mais comment arriver à savoir la vérité? Surprendre le simulateur en flagrant délit, il n'y fallait pas compter. Cet homme, n'étant pas hospitalisé et vivant chez lui, échappait ainsi à toute surveillance. D'autre part, l'analyse chimique des escarres ne donna aucun résultat,
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Restait la question des aveux. Mais cet homme qui à notre avis du moins, trompait tout le monde depuis deux ans et demi, cet homme à qui sa supercherie faisait éprouver une satisfaction tellement grande qu'il n'avait pas hésité aAse laisser amputer le bras, allait-il maintenant, sans intérêt pour lui, entrer dans la voie des aveux? C'était peu probable. r F
Toutefois, j'instituai la mise en scène suivante. 11 fut convenu avec le directeur de la Compagnie d'assurances que sous prétexte d'affaires de service, il convoquerait notre homme un matin dans son cabinet. Nous nous trouverions a ce rendez-vous avec mon chef de clinique, M. Crouzon On ferait alors comparaître le soi-disant malade, et le directeur lui adresserait paternellement la parole en lui demandant d'avouer sa supercherie. Ne se doutant de rien le malade est introduit dans le cabinet du directeur ; il nous trouve là, tous trois réunis. Sa physionomie ne trahit ni surprise, ni émotion; le sourire aux lèvres, et en homme qui est tout à fait à son aise, il nous adresse un : « Bonjour, messieurs », et il s'assied.
« Nous vous avons convoqué, lui dit le directeur, dans votre intérêt et pour votre bien. Il est temps de cesser une simulation qui, depuis deux ans et demi, bouleverse votre existence; ma bienveillance vous est acquise et elle ne vous fera pas défaut, mais soyez loyal, nous voulons savoir quelle est la cause de vos escarres. -Mais, monsieur le directeur il m est impossible de vous répondre. Pendant cette longue maladie, j'ai vu plus de quinze médecins ou chirurgiens et ils n'ont rien connu à mon mal ; alors, comment voulez vous que moi j'en sache plus qu'eux? — Vous avez l'air de ne pas comprendre notre question, lui dit le directeur et vous savez fort bien à quoi je fais allusion. Du reste il est inutile de simuler plus longtemps, car nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Allons, un bon mouvement et dites-nous la vérité. Comment fabriquez- vous vos escarus? - Moi, fabriquer mes escarres! Mais, monsieur le directeur, a quoi pensez-vous? Depuis deux ans et demi je mène
une vie de tourments, la gangrène qui avait envahi mes deux bras s'est mise maintenant à mon pied, je souffre et je peux à peine marcher, j'ai subi deux opérations, j'ai été amputé de mon bras gauche et vous pouvez supposer un instant que je suis un simulateur? Mais c'est fou, c'est /nsensé! — Une dernière fois, en reconnaissance des bontés que j'ai eues pour vous, et qui ne vous feront pas défaut à l'avenir, cessez de mentir et dites-nous la vérilé. —Eh bien, messieurs, écoutez-moi bien : sur ma parole d'honneur, sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde, sur la tête de mon petit enfant que j'adore, je vous jure que je suis faussement accusé, j'ignore absolument quelle est la cause de mes escarres. » Ce garçon venait de prononcer ces paroles avec une telle émotion et avec un tel accent de sincérité que nous en étions nous-mêmes tout émus.
Supposons qu'à ce moment, il y ait eu là un médecin expert pour prendre la défense de l'accusé. Supposons que ce médecin expert nous eût tenu le langage suivant : « 11 existe une maladie que Kaynaud a décrite sous le nom de gangrène symétrique des extrémités. Dans celte étrange maladie, pendant des mois, pendant des années, sans cause connue, la gangrène s'attaque aux extrémités des doigts, aux extrémités des orteils et ailleurs. Direz-vous que ces gangrènes multiples, dont vous ignorez la pathogénie, sont le fait d'un simulateur? Non i cette singulière variété de gangrène, vous le savez fort bien, n'est pas le fait d'une simulation, c'est une réelle maladie. Et, ajouterait le défenseur, qui vous dit que ce garçon que vous accusez actuellement de simulation n'a pas, en réalité, une variété de gangrené en plaques, à marche progressive, envahissant d'abord les membres supérieurs et plus tard les membres inférieurs? Pouvez-vous affirmer qu'il ne s'agisse pas là d'une maladie non encore classée, qui rentre, faute de mieux, dans le lot des gangrènes dites spontanées et qui, un jour, trouvera peut-être sa place dans le cadre nosologique? »
Ces raisonnements, je me les étais faits, et, maigre tout, rien n'avait pu ébranler ma conviction . pour nous, cet
homme était un simulateur. Alors, je me place bien en face de lui, mon regard ne quitte pas son regard, et je lui dis ces quelques mots: « Jusqu'à ce jour, vous n'avez été qu'un malade qui était le jouet d'un état mental particulier; vous obéissiez à une impulsion irrésistible, vous étiez sous le coup d'une obsession à laquelle vous ne pouviez vous soustraire ; en un mot, vous n'étiez pas responsable, et nous venons à votre secours pour faire cesser vos tourments ; mais à dater de cet instant, prenez garde, si vous persistez encore dans vos dénégations, vous devenez un fourbe et un imposteur, vous devenez un malhonnête homme et les honnêtes gens se détourneront de vous. Choisissez. »
A mes paroles, cet homme est transformé, sa physionomie se contracte, ses yeux se mouillent de larmes, on sent qu'il se fait en lui une lutte terrible; enfin, il éclate en sanglots et il nous fait ses aveux : « Pardonnez-moi, dit-il, pardonnez-moi, mais j'aime mieux vous dire la vérité. Oui, j'ai menti; oui, c'est bien moi qui, depuis deux ans et demi, me suis fait aux bras et à la jambe toutes ces plaques de gangrène. » Nous le félicitons de sa franchise, nous lui serrons la main (la seule qui lui reste), et aux quelques paroles que lui adresse le Directeur, sa figure s'illumine, il remercie avec une douce émotion. Il nous raconte alors en détail tout ce que nous voulions savoir et il signe sa déposition. Ainsi que nous l'avions pensé, c'est bien avec la potasse caustique qu'il fabriquait ses escarres. Dans sa famille et auprès de ses amis il était un objet de compassion; sa femme, ellemême, si malheureuse de le voir en proie à un pareil mal, ne s'était jamais aperçue de rien.
Depuis le jour de ses aveux (il y a maintenant deux ans), cet homme est venu nous voir souvent; il ne cesse de nous remercier du service a immense » que nous lui avons rendu. Il est heureux, il n'est plus sous le coup de cette obsession qui le tourmentait jour et nuit et, suivant son expression, « il est exorcisé ». « J'étais, dit-il, dominé par une idée fixe dont je ne pouvais me débarrasser, je m'étais laissé amputer le bras, et je crois bien qu'un jour serait
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venu où, pour continuer la simulation, je me serais laissé amputer la jambe. »
Cette histoire est vraiment étonnante. Voilà un homme intelligent, sans lare nerveuse, qui, sans raison appréciable, commence à se faire des escarres à la potasse, et pendant deux ans et demi rien ne l'arrête; il trompe médecins et chirurgiens; on lui parle de troubles trophiques, il laisse dire; on lui propose une première opération avec élongation des nerfs, il laisse faire; on lui conseille l'amputation du l>ras gauche, il le laisse amputer; son bras gauche une fois enlevé, il s'attaque à son bras droit, puis à son pied gauche, avec la même ténacité et avec la même suite dans son système de simulation. Quelle place doit occuper la maladie de cet homme dans le cadre nosologique; dans quelle catégorie faut-il la ranger?
11 a menti pendant deux ans et demi, et en cela il est un mythomane. Sous le nom de mythomanie, mon collègue, M. Dupré1, a fait une étude psychologique et médico-légale des plus remarquables. Mais notre malade est plus qu'un mythomane; chez lui, le mensonge était accompagné de voies de fait; il fabriquait ses escarres pour simuler une maladie qu'il n'avait pas. Cette catégorie de simulateurs mérite une dénomination à part. J'ai prié mon ami M. Paul Bourget de vouloir bien rechercher le mot qui conviendrait le mieux à cet état morbide. Il m'a proposé le mot de pathomimie (de ttaQoç, maladie, et u.cu.sou.at simuler). Cette dénomination m'a paru excellente. Notre homme est un pathomime; il est atteint de pathomimie.
Je divise les pathomimes en deux catégories : il y a les pathomimes qui simulent une maladie avec une intention frauduleuse2, parce qu'ils y trouvent un intérêt, un profit; et les pathomimes qui ne simulent une maladie que pour leur seule satisfactisn, on dirait presque pour leur plaisir.
1. Dupré. La Mythomanie. Étude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation moi^bides. Paris, 1805.
2. Les auiomutilateurs Ulondel, Paris, 1906. — La chroîiique médicale, 1" mai 1908,
Noire malade fait partie de cette seconde catégorie On en trouvera du reste d'autres exemples dans mes Cliniques de IHotel-DieuK Quand on scrute à fond l'état mental de ces pathomimes, dont le but n'est ni la fraude, ni le lucre ni . i appât du gain, on est fort embarrassé pour trouver une explication à leur état mental. Ainsi une jeune fdie dont bewontin a rapporté l'observation se fait des escarres pen dant deux ans et va jusqu'à se défigurer (ce qui est le comble pour une jeune fille), sans qu'on puisse trouver une raison capable d'expliquer pareille aberration Une lemme, dont j'ai publié l'histoire, fabrique elle-même les ulcérations de sa jambe et se laisse amputer la cuisse avec idée qu'on lui fera peut-être un jour une nouvelle amputation. Un malade de Thoinot et Mosny se fait ouvrir trois fois le ventre et il fait tout ce qu'il peut pour se le faire ouvrir une quatrième fois, et cela sans rime ni raison
Notre homme subit l'élongation des nerfs du plexus brachial avec une superbe indifférence; il se laisse couper le bras sans dévoiler son secret, alors qu'il n'avait qu'un mot a dire pour arrêter le couteau du chirurgien et pour réduire a néant la séné des diagnostics erronés qui avaient été buts. Il a du avoir une assez piètre idée de la science médicale. U aura.t pu se payer un joli coup de théâtre si une fois sur la table d'opération, il avait raconté son histoire au chirurgien ébahi. Mais non. il a préféré se taire Et cet homme n'est ni un dément, ni un dégénéré, ni un alcoolique; il n'est pas neurasthénique, i! n'est même pas hystérique, il n'a pas de tare héréditaire, il est intelligent et d esprit cultivé. Les patho.nirnes de cette catégorie ne retirent de leurs actes aucun profit, mais ils éprouvent une joie intime à se rendre intéressants et à se faire plain dre, ils ont une grande satisfaction à mystifier leur prochain, ils n'ont pas de confidents, ils gardent leur secret pour eux, avec un soin jaloux, comme un avare garde son
1. Clinique médicale de f Hôtel-Dieu, 1909, 6- volume. - BkMre d'un palhomune, 5* leçon. """"" " '"'
trésor, et, une fois engrenés dans cette voie néfaste, ils s'y complaisent, ils n'en peuvent plus sorlir, ils n'ont pas de volonté, ils n'ont pas leur libre arbitre.
Les faits de ce genre sont bien faits pour troubler la conscience du médecin légiste. Dans l'acte impulsif que commettait notre homme, peut-on admettre qu'il était responsable de l'acte commis? Non, il n'en était pas responsable. Ainsi qu'il nous l'a dit lui-même après la guérison de son état mental, pendant deux ans et demi il a obéi à une idée fixe, « comme une machine, sans savoir pourquoi». Or, cette absence de responsabilité quand il s'agit d'un acte commis sur soi-même, elle peut exister quand il s'agit d'un commis sur autrui, et on voit alors combien la question est complexe. En un mol, au point de vue médico-légal, où commence et où finit le libre arbitre; où commence et où finit la responsabilité? Ce qui est certain, c'est qu'après avoir été pendant deux ans et demi le jouet inconscient d'une impulsion irrésistible, le malade a été suggestionné par nous et a instantanément guéri.
Alors comment expliquer l'aberration transitoire qui en avait fait un pathomime au point qu'il n'a pas hésité à sacrifier son bras? — Nescio.
§ 7. NEURASTHENIE
En 1869, Beard1 donna le nom de neurasthénie à un état particulier qui jusque-là avait reçu une foule de dénominations ; irritation spinale (Frank2), névralgie générale (Valleix3),nervosisme (Bouchut4), hyperesthésie générale (Monneret5), etc. C'est dans ce cadre également que rentre, avec quelques restrictions, la névropathie cérébro-cardiaque