Manuel de philologie classique
J’étais élève de l’École Normale, et, clans la position privilégiée où je me trouvais, à portée d’une bibliothèque classique admirablement composée où d’éminents érudits provoquaient et dirigeaient mes recherches, je songeais souvent aux maîtres d’études de nos lycées, aux professeurs de nos collèges communaux, à tant de jeunes gens laborieux qui, leurs années scolaires terminées, sont arrêtés au seuil d’études nouvelles, moins par le manque de connaissances premières que par l’ignorance des sources où la science se puise et des recueils où ses résultats s’accumulent* C’est pour eux que j’ai travaillé, pendant les heures de loisir de mes deux dernières années d’École ; c’est à eux surtout que je m’adresse, et c’est leur approbation qui sera ma meilleure récompense. Je ne prétends pas leur apporter la science : je dis où elle est et où elle en est ; je ne leur offre pas les matériaux, mais les instruments de leurs travaux futurs1.
1. M. Fuslel de Coulanges a dit très justement : « La science ne se transvase pas d’un esprit dans un autre; il faut qu’elle se fasse dans chaque esprit. C’est chaque esprit qui est le véritable auteur de sa science. » ( Revue des Deux-Mondes , 15 août 1879.) On a souvent besoin de protester contre cette illusion puérile, qu’il suffit, pour être un grand savant, d’avoir des cahiers bien tenus et un nombre incalculable de notes. Assurément, la science est tout autre chose que cette suffisance purement livresque dont s’est moqué Montaigne; mais la science se fonde sur une réunion de faits et de toxles, et, pour épargner à chaque espr it de refaire à grand’peine le travail des siècles passés, il est toujours utile de lui faire connaître quels sont les résultats déjà acquis, et à l’aide de quels instruments il peut en acquérir de nouveaux.
„ PRÉFACE
J’ai parfois regretté, au cours de mes études, de n’avoir pas sous la main, à côté de mes lexiques et de mes grammaires, un manuel de philologie, une grammaire des sciences philologiques. Il est vrai que j’avais des dictionnaires, dont quelques-uns ne manquent pas de mérite : mais un manuel, même médiocre, a toujours sur un dictionnaire, même excellent, l’avantage d’être en même temps un memento. On 11e lit pas un dictionnaire, on le consulte : un manuel peut se lire, et, s’il est bien fait, il doit pouvoir se relire avec plaisir. Le manque d’un recueil de ce genre m’a causé autrefois quelques ennuis, dont je me consoie en pensant qu’ils seront peut-être épargnés aux jeunes gens qui profiteront de mon labeur.
La difficulté de composer un précis embrassant tout l’ensemble des sciences philologiques aurait sans doute découragé mon bon vouloir si je 11’avais trouvé, pour me servir de guide et de modèle, l’excellent manuel du docteur Wilhelm Freund , le Triennium Philologicum. Pendant la seconde année de mon séjour à l’École Normale, mon attention fut attirée sur ces six volumes remplis de science, qui ont paru à Leipzig de 1874 à 1876. Je pris tant d’in¬
substantiel en 500 pages ; ce résumé tomba sous les yeux de mes camarades, qui voulurent bien m’en envier la possession. C’était là le cadre tout trouvé du manuel que je croyais nécessaire. J’écrivis à M. Freund, à Breslau, pour l’entretenir de mon dessein. lime répondit avec infiniment de bonté qu'il me concédait tous les droits possibles sur le Triennium Philologicum, et qu’il serait heureux que j’en pusse tirer parti pour écrire un livre utile aux progrès des études classiques en France. Je veux répéter ici à M. Freund, dont notre public universitaire a déjà tant eu à se louer1, combien
1. M. Freund est l’auteur de l’excellent Dictionnaire latin-français, trad. en français par M. Theil, 3 vol. in-4°, 1865.
PREFACE
ni
j’ai été touché de sa bienveillance; il n’est rien de plus digne d’un vrai savant ayant fait ses preuves que de seconder ainsi les efforts d’un jeune homme qui veut rendre service à des jeunes gens l.
Je ne saurais trop dire, en effet, tout ce que je dois au travail de M. Freund. En général, j’ai fait effort pour donner au mien une forme plus vive : je n’ai pas craint parfois d’écourter le développement de faits bien connus, pour insister sur des détails moins familiers à la plupart des lecteurs. J’ai traité avec complaisance les matières qui n’avaient pas encore été exposées sous une forme élémentaire, du moins en français. L’épigraphie, la numismatique, le droit privé des Grecs, la bibliographie générale2, surtout la grammaire et la mythologie comparées, ont reçu ici des développements dont j’espère qu'on ne se plaindra pas. Par contre, j’ai dû sacrifier complètement l’histoire littéraire et l’histoire politique, qui ne. peuvent être résumées d’une manière convenable en un petit nombre de pages. Toutefois, j’ai pris soin d’indiquer les livres vraiment sérieux auxquels on peut demander avec confiance une connaissance exacte de ces deux branches de la philologie. Je cite de préférence les derniers ouvrages parus, et je les accompagne souvent d’une courte appréciation.
Outre les étudiants avancés et les jeunes maîtres, à qui' j’ai pensé tout particulièrement, j’ai voulu que ce Manuel pût servir aux gens du monde, et même aux jeunes filles, le jour où la France sera dotée de hôhere Tôchterschulen dignes d’elle. Pour cela, j’ai
1. Je profite de l'occasion pour exprimer ma reconnaissance à M. Benoist, professeur à la Faculté des Lettres, qui m’a soutenu à diverses reprises de son crédit et de ses conseils. C’est aussi pour moi uu plaisir et un devoir de remercier M. Henri Rouch, dont l’érudition obligeante et sûre m’a été d’un perpétuel secours dans la correction des épreuves de ce livre.
“2. Pour cette partie de mon Manuel (principalement le livre II), j’ai tiré grand parti de V Encyclopédie des sciences philologiques publiée en 1877 par Braluscheck d’après les cours de l’illustre Boackb, et où la partie bibliographique a été mise au courant par les meilleurs savants de l’Allemagne.
,V PRÉFACE
presque toujours relégué dans les notes la partie philologique, les discussions, les renvois aux sources, les complications de tout genre. Le texte, qu’on peut lire seul, comprend deux parties : l’Une, imprimée en petit caractère, traite des questions plus difficiles ou moins importantes ; l’autre est une sorte de memenlo , un aperçu de l’ensemble, pouvant servir de programme à des développements oraux dont les notes et le petit texte fourniraient la substance. Je m’assure que les lecteurs plus instruits trouveront encore à glaner dans les notes, où j’ai comme déversé (peutêtre avec trop d’abondance) le résultat de plusieurs années de lectures. Mais, là encore, je n’ai pas oublié que mon ouvrage est élémentaire, qu’il ne doit pas remplacer les livres savants, mais leur servir de préface ; et je me suis tenu en garde contre beaucoup de nouveautés, qui auraient pu paraître à plusieurs ou mal
autorisées, ou prétentieuses, ou l’un et l’autre.
Malgré l’exemple de M. Leconte de Lisle, j’ai conservé aux noms grecs leur forme latine : l'inconvénient du système contraire est qu’on ne sait pas au juste où s’arrêter, et qu’à prodiguer sans besoin des noms en os et en ès, les moins pédants risquent un peu de le paraître.
Je donne les titres des ouvrages en abrégé, toujours en français ou en latin, mais assez explicitement pour qu’un libraire expérimenté ne s’y trompe pas. Les abréviations ail. ou angl. signifient : écrit en allemand ou en anglais. Quand ces indications manquent, le livre est en latin, en italien ou en français. Je mentionne en général les traductions françaises ou anglaises, quand elles offrent des garanties d’exactitude. Dans les notices bibliographiques sur chaque science, j’ai surtout songé aux exigences et aux ressources de la classe de lecteurs la plus nombreuse. Je ne crois pas avoir oublié de grand ouvrage reconnu excellent ; mais j’ai conscience d’en avoir cité beaucoup d’un mérite moyen, par la seule raison qu’ils
PRÉFACE
m’ont semblé commodes et qu’ils sont courts. Les philologues écrivent tant et il est si difficile de rester bien informé, qu’on ferait sagement peut-être d’accorder aux résumés bien faits un peu de la considération trop exclusivement réservée aux livres savants.
J’appelle sur ce petit volume toutes les sévérités de la critique. S’il vaut quelque chose dès à présent, c’est à cause du respect que j’ai pour elle ; s’il doit devenir plus tard un ouvrage solide, c’est grâce aux rigueurs salutaires qu’elle aura pour lui. Je profiterai avec plaisir de tout compte rendu sérieux, de toute lettre où
l’un de mes lecteurs me signalerait une omission ou une faute. J’attends ces communications de la part des professeurs et des élèves de nos lycées. Comme j’ai beaucoup travaillé pour eux, il n’est que juste qu’ils travaillent un peu pour moi : et je les remercie d’avance de toute observation que l’intérêt de nos chères études leur dictera.
Le savant Walckenaer disait qu’il y a aujourd’hui trop de choses pour qu’on puisse les connaître toutes, mais qu’on peut savoir où elles se trouvent l. J’ai écrit ce Manuel dans l’espoir de faciliter à quelques-uns l’acquisition de cette science indispensable dont parlait Walckenaer. On pourrait même, sans prétendre à l’impossible, demander aux hommes lettrés un peu plus qu’une bibliographie. Les esprits encyclopédiques paraissent dans les civilisations primitives et reparaissent dans les civilisations très complexes : Homère et Éralosthène, Jean de Meung et Diderot, sont, à leur façon, des génies encyclopédiques. Notre temps exige à la fois que les études spéciales soient approfondies, et que des connaissances générales précises ne fassent défaut à personne. 11
1. Je tiens ce joli mol de mon excellent maître, M. Ernest Desjardins.
PREFACE
me sen.ble que le génie français, si on lui vient en aide, est tout à fait propre à recevoir celte double culture. Savoir beaucoup d'une chose et un peu de tout, voilà ce qui devrait s’appeler aujourd’hui : Savoir à la française.
P. S. Ce livre était imprimé, lorsque l’Ecole Normale a vu mourir le meilleur et le plus aimable des hommes, le sage qui la dirigeait depuis neuf ans, M. Ernest Bersot. Qu’il me soit permis d’inscrire ici un suprême hommage au maitre vénéré qui m’a encouragé dans mon travail, qui a souri à mes espérances, et dont le souvenir reste un lien indissoluble entre tous ceux qui Font connu et admiré.
TABLE DES MATIÈRES