‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 2)Chapitre 29 sur 33 · ÉCOLE RATIONALISTE. — TROISIEME SECTION · texte numérisé non relu

ÉCOLE RATIONALISTE. — TROISIEME SECTION

INFINIE MULTIPLICITÉ DE l'ÊTRE. — LEUUPPE ET DÉMOCRITE.

I. Nous rangeons la plus ancienne école atomistique de la Grèce parmi celles qui suivirent la méthode rationaliste ; il y a pour cela deux raisons : l'une est tirée de la nature même des systèmes , l'autre est historique; et celle-ci confirme la première, en ce qu'elle met en évidence la filiation des idées. 11 est impossible, en premier lieu, de rejeter les qualités sensibles des êtres comme illusoires, en tant qu'elles appartiennent à ces êtres mêmes, et de construire le monde eulier avec deux idées abstraites, celle du vide et celle de Tatome, sans renoncer à la croyance commune du peuple et des empiriques. Il est vrai que le rationalisme se présente plus net, plus rigoureux chez les philosophes, qui, réduisant tout à l'unité , font un pur jeu de la physique et du monde lui-même; mais sitôt qu'on reconnaît la pluralité des êtres comme réelle, il faut nécessairement qu'on lui conçoive un mode de relation; toute relation a lieu naturellement, par la voie des sensations; on est conduit alors à mettre ce rationalisme,

d'abord si sévère, au service de la sensation : on lui demande* d'expliquer ce qu'il y a de réel dans les phénomènes sensibles. Telle est Torigine logique de l'atomisme. De même que, dans l'eufance de la méthode, les pythagoriciens transformèrent le nombre idéal en objet réel, extérieur, il ne faut pas s'élonner de voir les atomistes tomber dans une erreur opposée, dont la cause est la même, et se faire de l'objet ou un nombre ou une figure; mais on ne peut trop admirer la force et l'ampleur de ces systèmes enfantés dans l'indépendance de la raison par les premiers des penseurs. On doit, d'ailleurs, distinguer essentiellement les atomistes anciens, qui, partisans de la spéculation rationnelle, accordèrent la première place de la science à la forme intelligible des phénomènes, de tous les atomistes des temps postérieurs, jetés par Épicure dans les contradictions du plus honteux empirisme. L'origine rationaliste de l'atomisme ne présente en histoire aucune difficulté. Leucippe est universellement nommé par les anciens créateur de cette doctrine; carie Phénicien Moschus, antérieure la guerre de Troie, n'est quelquefois regardé comme tel que d'après le témoignage de Posidonius, suspect à Cicéron, son disciple {^). Que dire , d'ailleurs, de ces atomes de Moschus, aussi nus et isolés par eux-mêmes que l'est le document qui les rapporte ? Or , Leucippe dont la patrie est incertaine, mais qu'Âristote nomme le compagnon de Démocrite et dont la doctrine ne pourrait être sérieusement distinguée de la sienne, Leucippe est certainement un disciple des éléates (2). Démocrite, grand admirateur de Pythagore auquel il avait consacré l'un de ses ouvrages, nous est donné comme auditeur de Philolaiis ; il nommait Parménide et Zenon dans ses écrits; il n'avait eu de relations avec Anaxagoreque pour les rompre avec humeur (3). L'histoire de la philosophie nous a aussi conservé la tradition d'une sorte de passage de la doctrine pythagoricienne à l'atomisme : Ecphante de Syracuse

(1) Posidonius, dansStrabon, Gécgr.y xvi; et dans Sextus, Adv. physic, i, 363. Ce Moschus a été, par quelques syncrétistes, identifié avec Moïse !

(2) Aristote, de Gen. et corrupl., i, 8; Diogène, Vie de Leucippe, et Simplicius, Phya.y i, 6. Aristote rapproche seulement l'idée de Leucippe de celle des Éléates; mais en paraissant regarder l'u e comme une dépendance de l'autre et comme un développement critique.

(S) Diogène, Vie de Démocrii^.

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fut, dit-on, le premier des pythagoriciens qui regarda les monades comme corporelles, et qui enseigna Texistence du vide et d'une infinité de corps atomes dont il donna la direction à la providence (4). Il est impossible enfin de méconnaître un rapport intime entre la critique des perceptions sensibles poussée si loin par Démocrite, ainsi que l'exposition va nous le montrer, et la même critique amène , impitoyable dans Xénophane, dans Parménide et chez un ancien sage peu connu de la même secte , Xéniade de Corinlhe. Cet homme niait la vérité de toute notion reçue par les sens; il prétendait, contrairement à Topinion des physiciens de l'Ionie , que tout ce qui naît, naît de rien, que tout ce qui périt retourne à rien (2).

II. Démocrite, d'Abdère, ville de Thrace, vivait du temps de Socrate (3), mais il ne visita pas Athènes ou ne s'y fit pas connaître. Comme il vécut très-vieux , on peut aisément supposer que Platon, dont la doctrine différait de la sienne à tant d'égards, et notamment par la forme et par les procédés , voulût l'ignorer ou l'oublier comme on ignore ou comme on oublie un système contemporain opposé , et d'ailleurs lointain , que la célébrité n'a pas encore consacré. Il est donc inutile d'imaginer que l'envie, cette passion des esprits bas, inféconds ou médiocres, ait pu pousser Platon, même un seul instant, à brûler les écrits de Démocrite, ainsi qu'un ancien l'en a accusé (4). Aristote, venu plus tard , cite fréquemment Leucippe et Démocrite ; encore ne fait-il connaître que la partie physique de l'atomisme; mais il attaque ouvertement le philosophe , que d'immenses et d'universelles recherches scientifiques devaient lui faire considérer comme son plus grand antagoniste et comme son futur rival en gloire. En effet , la célébrité de Démocrite paraît avoir commencé vers cette époque, mais elle augmenta bientôt démesurément. Ce qu'il y avait d'obscur dans la tradition de ses idées, peut-être même dans leur expression originale, la forme orientale que ses voyages et sa qualité d'étranger à la Grèce avaient pu le porter à

{1) Stobée, Eclog. phys., i, p. 27 et 48.

(2) Démocrite, dans Scxtus, Adv. logic, i, 53 et 399. Il s'agit sans doute des composés, en tant qu'ils ont une certaine Torme sensible.

(3) A.-Gelle, Noct. aUic.y xvii, 21, 18 ; et Diogène, VU de Démocrite, IX, 40.

(4) Aristoxène, dans Diogèue, loc. cit.

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leur donner , enfin le grand nombre de ses ouvrages et la facilité que leur profusion donnait aux falsificateurs , toutes ces raisons tendirent à poser le sage d'Abdère comme un des héros du syncrétisme. Ainsi s expliquent la renommée de sorcier , de magicien et d'extracteur d'e?sences que le monde romain fit à Démocrite, et les fables souvent absurdes qui furent débitées sur sa vie^ et les secrets bizarres dont on lui attribua la connaissance (4). Avant celte époque, qui est celle de toutes les exagérations, Platon, Aristote, Epicure et Zenon avaient seuls occupé le^ esprits. La doctrine de Démocrite avait été falsifiée par un infidèle disciple; et cette philosophie qui n'avait pas obéi à la loi de la centralisation athénienne, dans un temps où celleci devait livrer à l'oubli tous les éléments qu'elle ne s'appropriait pas, se trouva reléguée dans le domaine des contes.

Démocrite avait entrepris de grands voyages : « Entre tous » les hommes de mon temps, écrivait-il quelque part , j'ai par- D couru bien des régions, cherchant les choses éloignées; j'ai » souvent changé d'air et de terre et j'ai entendu beaucoup » d'hommes savants; mais pour la combinaison des lignes par » démonstration, personne ne m'a surpassé, pas même les Egyp- » tiens qui se nomment arpenteurs. Parmi eux j'ai habité cinq ans » la terre étrangère. » Après l'Egypte, on nomme la Perse et la Babylonie comme ayant eu part aux explorations de Démocrite (2); et on lui attribue un ouvrage intitulé : Discours moraux de la Babylonie (3). Enfin , dit-on aussi, le roi Xerxès accueilli par le père de Démocrite à son passage en Grèce , lui donna quelques mages pour servir à l'instruction de re!ifant(4]. Quoi qu'il en soit,

(1) Pline, Hist, nat., passim ; et Coinmclle, de Re rtistica, xi, sub fin. Un des plus intelligents compilateurs de l'antiquité a réclamé contre cet entassement de fables sur la mémoire de Démocrite. A. -Celle, Nocl. attic, X, 12. On trouv» dans le Satyricon de Pétrone un témoignage de la renommée de Démocrite comme botaniste et médecin empirique : Omnium herborum succos Democrilus èxpreseil, et , ne lapidum viguUorumqne vis Intérêt , œlatem in expérimenta consumpsit. — On sait enfin que Talchimie en fit un de ses apôtres, V. G. Naudé, Apolog. pour les gr. homm. ace. de magie, c. xii.

('2} Clément d'Alex., Stromnta, p. 104. Nous substituons 5 ans i 80, que porte le texte corrompu. Quelques critiques ont pensé, en vlTet, que le signe z d'un an« cien manuscrit aTait dû prêter à la méprise.

|3) Id., ibid., p. 303.

(4) Diogène, Vie de Déviocrilc, ix, 34.

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la philosophie de Démocrite se place trop bien dans le cycle des doctrines grecques, et en même temps elle leur ouvre une issue trop nécessaire pour qu'il faille chercher dans TOrient la source des idées d'un disciple des pythagoriciens et des Eléates, d'un ami d'Hippocrate , d'un penseur original et passionné qui eût préféré la connaissance d'une cause unique à l'empire desPerses (\ ), d'un homme enfin qui écrivait en langue ionienne, d'un style éloquent et poétique, comparable à celui de Platon (2). «Je parle ici de toutes choses, » disait Démocrite, au début d'un de ces livres qui le font placer par Cicéron au-dessus de tous les petits philosophes des temps inférieurs (3). La liste interminable de ses écrits, conservée par Diogèné, répond à la même idée et nous oblige à considérer ce philosophe non comme une exception au milieu du génie grec , mais bien plutôt comme la pensée encyclopédique du temps où il vécut (4).

IIL La méthode de Démocrite peut être irrécusablement établie par le rapprochement et par l'accord d'Âristote et de Sextus. Aristote après avoir analysé les diversités que l'organisation , les circonstances , les maladies nous révèlent dans les perceptions sensibles, après s'être demandé lequel est le vrai de l'amer et du doux, d'une opinion ou d'une autre, nous apprend comment Démocrite avait résolu cette difficulté : « Rien n'est vrai, selon » lui ; ou, si quelque chose est vrai, nous ne le savons pas. Et ce- D pendant comme la sensation n'est que la pensée et qu'en même » temps elle n'est qu'une modification du sujet, il faut nécessairei> ment que l'apparence sensible soit vraie (5). » De là une double conséquence : aucune réalité certaine ne correspond à la sensation,

(1) Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, Prépar. évang.^ xiv, 27.

(2) Cicéron, de Oralore^ i, 11 ; et Oratoty 20.

(3) Id., Académiques, iv, 23.

(4) Élien [var. hisl., iv, 20 ) fait visiter l'Inde à Démocrite. Il est tout simple que la logique du syncrétisme ait ajouté les gymnosophistes aux mages et aux autres précepteurs du philosophe. Au surplus, le systtème atomistiqne hindou de Kanada diffère très-essentiellement 'de celui de Démocrite, en ce qu'il attribue des qualités aux atomes; et il en diffère encore, ainsi que de la doctrine des ha^ maomérits d'Anaxagorc, en ce qu'il donne une grandeur finie aux éléments ( y. Colebrooke, Philos, des Ind., p. 71 de la trad. franc. ). On voit combien la Grèce dépasse l'Inde en profondeur philosophique. En quel temps vivait Kanada 1 Nous ne savons.

|5} Aristote, Mt'l., iv, 5, passage défigure par les traducteurs français.

et la sensation est vraie en tant qu'elle est un état de la pensée. Ainsi, nous voyons apparaître pour la première fois dans l'histoire de la philosophie le grand principe de toute physique rationnelle, le principe de Descartes. Sextus développe avec étendue cette idée de la méthode : « Démocrite, dit-il, et ses élèves, » suppriment comme Platon tout ce qui est sensible (1 ) ; Démocrile » analyse les anomalies de la sensibilité et il dit comme les scepti- » ques : plus ceci que cela (3); rien de sensible, suivant lui, n'est » vraiment objet pour nous ; nos perceptions sont des affections » vides ; et il n'y a extérieurement ni doux ni amer, ni chaud ni » froid , ni blanc ni noir , mais ce ne sont là que des noms de » passions (3). Ainsi les choses intelligibles sont seules vraies (i) ; » et en un mot la vérité n'est pas dans le phénomène, mais dans » ce qui est, c'eât-à-dire dans les atomes et dans le vide. » Voici les propres paroles de DémoCrite : « Selon la forme existe le » doux , selon la forme l'amer, selon la forme le chaud , selon la i> forme le froid, selon la forme la couleur, mais au fond les » atomes et le vide. Les choses sensibles que l'opinion suppose » n'existent pas en vérité, mais il n'y a que les seuls atomes, et le » vide (5).» «Dans ses Confirmatoires , dit encore Sextus, Démo- » crite commence par déclarer qu'il veut accorder aux sens une « force pour nous convaincre ; cependant il arrive à les con- )) damner; il affirme en effet que nous ne pouvons aborder en soi » rien de ce qui est réellement, de ce qui est inébranlable : nous )) pénétrons cela seul, qui vient â tomber en nous, suivant la )) disposition de notre corps ; nous connaissons les choses qui » nous frappent ainsi et qui nous sont opposées (6) ; mais au

(1) Sextus, Adv. musicot^ 63, et Adv. logid^ n, 365.

(2) Id., Hypotyposes, ij 213.

(3) Id., Adv. logîc, ii, 184. Sextus oppose Épicure à Démoctite. Cf. Théophraste, de Sensu, 63.

(4) Id., ibid., ii, 6 et 66.

(5) Id., ibid., i, 136. Nous avons cru rendre par le mol formé le sens particulier de v^jAw dans ce passage. Quant i iTtij, au/ondy en/ait^ dans le vrai, voyez Fâbricius,'dans Sextus* Hypot., i, 213.

(6) Ces choses sont apparemment les idoles, dont nous parlerons au n° 6. Quant à la contradiction relevée par Sextus, elle s'explique par le passage d*Âristote (ci-dessus). Les sens ne se trompent pas quand ils jugent des seules apparences au lieu de vouloir pénétrer l'essence de l'objet.

» fond , ce qu'est chacune d'elles , ou ce qu'elle n'est pas , nous j» ne le pénétrons point (4). »

Toutes les assertions de Démocrite doivent se rapporter uniquement aux données des sens, puisque, à les prendre à la lettre et dans toute leur extension, on devrait aussi renoncer au vide et aux atomes ; encore même n'est-ce qu'à ces données, sous leur forme élémentaire, car, en son livre des ConfirmatoireSj cité par Sextus, par Diogène et par Suidas, il paraît que le philosoplio s'était proposé pour objet d'établir le fondement de de la certitude sur l'expérience acquise par les sens (2). Mais c'est moins la méthode que Démocrite voulait établir dans ce livre, qu'une confirmation de la méthode empruntée à l'explication des phénomènes par les atomes. L'expérience n'était pas pour lui le critérium du vrai ; c'était plutôt le principe intellectuel qui domine et qui régit l'expérience. 11 ajoutait aux sens ou à la connaissance que les sens produisent immédiatement, [méconnaissance réfléchie (3), ou, comme il le disait lui-môme, légitimement engendrée, qu'il oppo • sait à la connaissance illégitime et obscure, X cette dernière appartiennent la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat, le tact ; l'autre en est extraite. Et, après ce passage, que nous citons littéralement, Démocrite ajoutait : « La connaissance illégitime et obscure ne » peut arriver à voir le plus petit, ni à l'entendre, ni à le flairer, » ni à le goûter, ni à le palper. » Sextus ne se trompe donc pas en donnant le nom de raison à la connaissance légitimement engendrée ; car c'est la raison qui nous enseigne un plus petit au delà de tout ce qui est sensible (4). On voit aussi que Dénaocrite déduisait des données sensibles le contenu de la raison, mais qu'il distinguait profondément cette raison engendrée ou réfléchie de ces données aveugles, qui ne contiennent pas la vérité.

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