INTRODUCTION
1 . La philosophie moderne dont nous nous proposons d*esquisser Thistoire à grands traits relève dans son ensemble de la doctrine originale enseignée, au dix-septième siècle, par un de ces hommes à qui la Providence a donné le génie pour embrasser à la fois dans une seule pensée, et les siècles écoulés et les siècles à venir : nous voulons parler de Descartes. Mais cette doctrine qui signala la venue d'un nouveau monde intellectuel fut aussi comme le couronnement et Faccomplissement imprévu d'une grande époque, où le moyen âge et Tantiquité, de nouveau remis en présence après leur plein développement, se combattirent, se mêlèrent, et, dans leur conflit, donnèrent naissance à Tère moderne. Nous devons donc aborder cette époque, et,
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avant elle encore, le moyen âge et Tantiquité ; nous le ferons en peu de mots.
2. La doctrine de la diversité des races universellement reçue dans Tantiquité, et Tinstitution de l'esclavage qui en découlait naturellement, au moins en prîncipe, suffisent pour établir une grande différence entre la science des anciens et la nôtr«. La culture scientifique, le mode et le but de sa propagation ont changé de caractère depuis Tavénement du christianisme-
Qu'on jette les yeux sur la société antique telle que ses monuments écrits nous la représentent, et Ton sera d'abord émerveillé de Fisolement du sage au sein des masses populaires ; déjà la religion qui parle à chaque homme pour le gouverner plus que pour Tinstruire, qui lui remplit Tunivers de divinités et le met en contact avec quelqu'une d*elles à tout instant de sa vie, la religion ne le lie pas à ses semblables, mais elle le fortifie plutôt dans son égofeme. G*est à peine si elle semble se proposer de donner à tous une même croyance, un même Dieu ; elle ne leur livre la divinité que morcelée : chaque cité, chaque maison, chaque individu a la sienne, et avec les dieux changent aussi le dogme et la morale, les lois et les usages. Une seule unité domine toutes ces disparités choquantes, et celle-là c'est l'intérêt sacré du dieu ou du prêtre, du noble ou du fils de dieu, du riche, de l'homme libre surtout ; c'est le mépris commun de toutes ces castes pour le vulgaire et pour l'esclave.
S'il est au-dessus de tous ces fragments de religion qui constituent le paganisme, une seule religion-mère que l'antiquité ait reconnue , c'est dans les mystères qu'elle se tenait cachée ; et mystère c'est tout dire, car le vulgaire en est éloigné, car le profane y est maudit, et quelques privilégiés seuls occupent le sanctuaire et l'exploitent. Gomment la philosophie qui n'est d'abord que la protestation de l'individu contre la science religieuse commune, et, par conséquent, la recherche d'un nouveau savoir par des voies individuelles, comment livrerait-elle à tous les hommes Dieu et la vérité que la religion leur voile ou leur dérobe?
3. Le philosophe ancien des premiers temps est l'homme qui, à l'époque où se perd le sens des plus antiques symboles, où lu guerre commence à n'être plus tout, où les cités se donnent des lois, où les sociétés s'assoient sur l'esclavage, où les pas-
sions se polissent, c'est l^homme, disons- nous, qui, noble, riche, intelligent, interroge un sacrificateur incapable de lui répondre, et dès lors entreprend de se faire lui-même savant et raisonneur. Il regarde autour de lui et se trouve isolé dans le monde ; dès lors il voyage pour retrouver les traditions perdues ; il voit rÉgypte et quelquefois Tlnde ; il revient érudit, mais discret, habitué à cacher ses connaissances sous des énigmes, ou à n'en répandre quelques-unes que d'après une juste mesure dans rintérét de sa sûreté, de sa réputation ou de l'organisation des villes nouvelles. Cet homme enfin a son système à lui, quelques disciples, une vie fort simple et souvent pacifique ; il se fait petit centre au milieu des choses qui s'agitent autour de lui, tient toujours quelques maximes prêtes pour l'occasion, et professe d'ailleurs la plus grande estime pour le vieux culte et pour les dieux. Tel est à peu près le sage de la Grèce, une puissance tout individuelle dans TÉtàt et dans la religion, et plus tard, quand les doctrines philosophiques se forment, se précisent et s^agrandissent en s'éloignant de leur confuse origine, on a des 4 puissances dans la raison, des sectes parmi les heureux du monde; mais ce n'est pas là cette sagesse qui aime à se donner à tous, dût-elle, pour tous, se faire un peu petite, et qui ouvre son sein à cette pauvre humanité combattue dans le choc incessant des opinions et des principes; en un mot, la philosophie des anciens a ses profanes aussi, et, sous le nom de l'opinion, les sages livrent au mépris toute connaissance née des sens et de la croyance naturelle dans les âmes vulgaires, de même qu^ils rejettent sous le nom de passion tout ce qui tend à arracher l'homme à l'égoîsme.
Mais eux, parcimonieusement recrutés parmi les esprits les plus vigoureux et les plus indépendants, se transmettent les uns aux autres leur forte science ; ils se plongent dans la solitude profonde de leur raison, ils s^élèvent jusqu*à la haute vérité qu'ils ont rêvée, et pleins de dédain pour cette pauvre humanité qui ne peut les suivre, condamnée qu'elle est à errer sans cesse en proie aux opinions et aux passions, ils s^éloignent du monde et ne vivent plus qu'avec leur divine chimère et face à face avec elle. Où ne trouve-t-on pas des traces de ce carac-^ tère antique, depuis les austérités monacales et le dogme secret des Pythagoriciens, les élucubrations des Ëléates, la science supra-mondaine de Platon, les abstractions d'Âristote, et l'oubli
complet de rhuinanité sacrifiée par Ëpicure ou par Zenon, soit à la Yolapté, soit à Timmuable vertu de chaque égoîsme, jus- (|u'aux plus beaux vers des poètes ?
...NU dnleiot est bene qnam muni ta tenere Edita doctrioa npientam templa Mrena.
Despicere, nnde, queas alioB, pa«imque Tïdere Errare, atqoe viam palantes quacrere vitœ !
4. Certes ces immenses efforts de Tiiomme isolé ne furent pas perdus; mais il fallait que la société tout entière s'ébranlât pour suivre les progrès de Thomme ; il fallait que les éléments antiques de religion et de philosophie fussent mêjés, refondus et ordonnés d'après un principe nouveau, de telle sorte que la religion devînt universelle, selon ce mot catholique qui n'est pas le moins beau de ceux que le christianisme a adoptés, et que la philosophie elle-même trouvât dans la religion successivement formée, interprétée, enseignée, à la fois, un point de départ, un appui et un but pour les efforts de la raison.
5. Ce principe fut celui de la fraternité ; quand il s'annonça dans le monde, il put sembler que Thomme allait renaître tout entier devant le but moral nouveau qui lui était proposé : mais alors ntéme tout rentra dans le chaos, un orage gronda pendant plusieurs siècles au sein du(]uel apparurent seulement, comme de prodigieux éclairs, la rénovation de la race humaine, la disparition de Tesclavage, et Tinstitution d'une classe cléricale savante, recrutée dans tous les rangs de la société, depuis les plus élevés jusqu'aux plus intimes. Un but apparut dans la reconstitution du monde social, un but pratique, un but de charité qui fut marqué à toutes les intelligences ; et il est permis de croire qu'au milieu de ces grandes controverses philosophiques où furent condamnés sous tant de formes et Pélasge, et le fatalisme, et la doctrine des deux principes, il y eut quelque préoccupation du caractère pratique des dogmes repoussés ou consacrés.
6. Dans ce cliaos des sentiments et des idées de tout le monde antérieur, chaos d'ailleurs plein de sève et de vie qui constitue le moyen âge, la science et la société durent nécessairement s etabUrsurla loi de l'autorité, et sur les deux testaments comme bases. De là d'immenses et fructueux efforts à l'aide de Tinter-
DB PHILOSOPHIB MODERNE. 5
prétation symbolique spirîtualiste, pour élever uo monument nouveau sur les vieux fondements judaïques.
7. Il fallait aussi que la science antique fût représentée dans ce congrès rénovateur, tout à la fois progressif et fidèle à la tradition qui se tint pendant plusieurs siècles en Europe. Aristote et Platon y parurent à ce titre : le dernier dans cette Ion* goe série des Pères de TÉglise qui introduisirent sa gloire et sa philosophie dans les canons des conciles et dans la vaste encyclopédie de leurs écrits ; le premier, d'abord obscur, debout an seuil de Tancien monde et du nouveau dans quelques livres de Porphyre et de Boêce 1 1). Mais bientôt une brillante végétation poussa sur ce vieux tronc, et Aristote fut Toccasion des premiers efforts de la liberté humaine à son réveil. Abélard même et Pierre Lombard furent accusés par leur siècle de n'avoir ftit que céder à Tesprit aristotélique, en faisant irruption sur Timmuable terrain de la vieille théologie (3). Ce fut bien autre chose encore quand les Arabes eurent jeté sur Aristote une plus vive.lumière.
8. Alors, au treizième siècle, une première renaissance de la science antique eut lieu sur le sol de la France. L'antagonisme de la raison et de la foi, de la philosophie et de la théologie, d' Aristote et de TËglise, naquit et fît fortune dans le monde. Aristpte seul représenta, dans ce dualisme, toute Tantiquité, Pélasge renaissant, et la libre raison de l'homme. Il fut d*abord condamné, du moins pour tout ce qui n'était pas le pur instrument dialectique (3); mais enfin il fallut que l'Église composât avec ce violent mouvement des esprits, ou plutôt qu'elle s'en emparât pour le diriger. Albert le Grand parut, et saint Thomas ; et il y eut un commentateur orthodoxe d' Aristote (^).
Dès ce moment, Aristote tint dans la science rationnelle la plaee que la Bible avait tenue et tenait encore dans la science révélée ; il fut l'autorité dans laraison, comme les Écritures dans lafpi. Ses ouvrages présentaient un canevas philosophique complet, une méthode, et des doctrines assez obscures, ainsi passées au crible de plusieurs langues (5), pour qu il fût permis de
(t) Cot»MD,yiieL, introd.t paj;. 50
(2) Launoj, De var. Arisl*Joit.t chap. 7.
(3) Id., cliap. 4 et 6.
(4) Id., 7, pag. 66 ; et Campanella, Prod. inst. scient.
ib) M. Jourdain, Recherches sur CSge des Irad. d'Aristole.
les abandonner souvent en paraissant les professer. Ainsi, lorsqu'après les grandes hérésies vaincues, l'Eglise romaine constituée et lés grandes nationalités formées, l'homme, promenant un long regard autour de lui, entreprit de refaire avec les dé* bris du passé le monde de la raison, toute la science du moyen âge découla de trois sources : les Écritures, les Pèresde l'E^^lise, Aristote ; mais la lettre morte était sans cesse animée par l'esprit nouveau, et Tinerte matière du passé revêtait de nouvelles formes.
9. Il fallait aussi que Tantiquité qui avait assisté aux origines du moyen âge, et que le moyen âge avait souvent ignorée ou combattue en croyant la suivre, et suivie en croyant la fuir, ressuscitât, pour ainsi dire, tout entière, et vînt apposer le sceau à sa fin. Alors seulement, après cette nouvelle et immense fusion, les temps modernes devaient naître avec leur véritable caractère. Alors seulement on pouvait reconnaître tous les débris épars du passé, faire le départ du bon et du mauvais, étudier, comparer et choisir; enfin déblayer largement le terrain et poser de nouveaux fondements.
L^antiquité ressuscita doncj un instant le monde fut saisi de vertige. Lois, mœurs, institutions, religion même, tout fut oublié. On put croire que le moyen âge s'abîmerait et que Julien allait renaître. On écrivit des hymnes au soleil, on pronostiqua le retour du paganisme. La république de Platon entra dans les têtes savantes en même temps que la phrase cicéronienne, et y tint l'Evangile en échec; pendant que la physique et la métaphysique d'Aristote, enfin mieux connues et expliquées , luttaient, de leur côté, contre les dogmes des Pères et des conciles.
L'esprit chrétien était cependant assez ardent encore , la croyance assez vive et universelle, en Allemagne surtout, pour qu'un grand mouvement pût avoir lieu, dans ce temps si fécond en révolutions, au sein du christianisme lui-même. La réforme fit diversion à la renaissance, peu après les esprits se calmèrent, une véritable fusion s'opéra, et au bout de deux siècles l'ère moderne put s'ouvrir.
iO. Pour la première fois, depuis la décomposition de rempire romain , les hommes se prirent à avoir quelque opinion d'eux-mêmes et cessèrent de se croire condamnés à commenter l'cternelle supériorité de leurs devanciers. En unmot, Descaries
pouvait venir, quand déjà l'un de ceux qui terminent en quelque sorte la renaissance philosophique, un homme, sous quelques rapports nouveau, mais, à son insu, presque entièrement soumis encore à des traditions mal unies d'antiquité et de moyen âge, s'écrie dans la préface d'un de ses livres : « L'im- « primerie n'a-t-elle pas été découverte dans les temps chré- « tiens I Colomb n'a-t-il pas trouvé un nouveau monde inconnu <• ou nié des anciens !... Et les étoiles nouvelles de Galilée, et le é mouvement du soleil de Copernic et de Purbach, et le tour « du monde des Portugais,^ et la réforme du calendrier et de « l'astronomie, et le canon, et la boussole, et les moulins à vent, <i et la broche à fumée et tant d'autres arts admirables!... Les << réformes déjà tentées dans la philosophie doivent faire pré- « voir de même son complet renouvellement; et quiconque nie « que le génie chrétien puisse surpasser le génie du paganisme « doit aussi nier le nouveau monde, et les étoiles et les planètes ; « les mers, les animaux, les colonies, et les sectes modernes et « la nouvelle cosmographie (1). »
Alors, en effet, le génie de Thomme prit un développement nouveau ; le christianisme commença une autre ère de ses conséquences et de ses applications^ interprété à la vérité par Tesprit laïque. L'imprimerie fut inventée et fonda peu à peu sa prodigieuse puissance ; tout homme put prétendre à la communication des connaissances de ses semblables, et la vieille autorité fut secouée. La réforme mit la Bible entre toutes les mains, comme la renaissance y mettait Âristote et Platon. Bientôt aussi les modernes envahirent la presse : Luther pour prêcher à coups de pamphlets, Galilée pour populariser Copernic, Kepler pour annoncer les lois de l'univers, et Bruno, BacoU) Campanella pour tenter la philosophie avec l'esprit nouveau.
M, Cependant rien de ce dont le christianisme a doté le monde ne doit périr ; tout est remis en question, les pièces de l'étemel procès des intelligences sont sous tous les yeux, mais aucun des grands principes de la tradition évangélique n'est effacé des esprits. Une société chrétienne, une philosopliie chrétienne devront donc prévaloir, mais quelque chose aussi sera désormais acquis, c'est le droit sacré de l'homme, la liberté de l'esprit, la chute délinitive du principe de Tesda-
(IJ Campanclia, D'sputnlic in prologum iHslaimitarum scicnliarnm.
vage et des castes sous toutes ses formes, rintervention de droit et de fait de tous les hommes dans ce qui est de l'intérêt suprême de tous : la religion, la philosophie, le gouvernement, la loi.
12. Nous devons résumer Thistoire de cette lutte et en montrer la fin, Taccomplissement le plus complet, dans la révolution pliilosophique qui marqua le commencement du dix-septième siècle en France; sans oublier cependant les travaux collatéraux qui préparèrent quelques éléments pour une époque postérieure.
Or, on peut répartir en trois séries assez distinctes la succession des intelligences actives dans cette période :
D'abord se présentent les auteurs passionnés de la renaissance, érudits , commentateurs, restaurateurs de philasophie antique, péripatéticieus purs, ou néoplatoniciens, tous ceux enfin qui ont puisé la science à une source traditionnelle ;
Puis ceux qui, partis de la même origine, ont ensuite volé de leurs propres ailes, et, nés dePythagore, de Platon, d'Anstote, ont dérivé leurs idées à de profonds systèmes purement individuels, souvent très-beaux, tr^s-grands, très-vrais, mais où l'avenir de Thumanité ne pouvait se trouver encore, du moins entièrement ;
Ceux enfînqui, doués d'un esprit plus critique, ont sapé les fondements d'une chose ancienne quelconque, d'une idée, d'une autorité, et tendu au scepticisme ou à l'indépendance personnelle; et à côté d'eux, ces autres hommes qui, doués, au contraire, de l'esprit qui invente et organise, ont sur le terrain des sciences, alors nouvelles, accumulé des découvertes et des faits, et préparé de la sorte une réorganisation scientifique sur de nouvelles bases.
§ II
PHILOSOPHIE D£ LA RENAISSAINCE.
1. La première renaissance philosopliique eut lieu en France par suite de Tintroduction des travaux des Arabes dans l'université de Paris ; mais elle y fut bientôt masquée par l'esprit ihéologique qui entreprit de la régler, et par le mouvement original de la science scolaslique qui ne larda pas à se poser
ses quesiions propres et à suivre une marche et des lois à elle. C'est en lUiie que la seconde et la grande renaissance se produisit. Llt^lîe, plus qu'aucune autre nation, était eu communication continuelle avec rOrient, c'est-à-dire avec les Arabes qu'elle allait trouver chez eux et qui même abondaient sur son propre sol où leurs traces se voient encore, et avec les Grecs, par le commerce de Pise, de Gènes, de Venise. Dante est déjà, ou, pour mieux dire, encore, pénétré de science antique, car ritalie n'a jamais pu l'oublier complétemen^t. Quoi qu'il en soit, au treizième siècle, les sculpteurs pisans s'exerçaient d'après les bas-reliefs des sarcophages grecs, et successivement l'algèbre et plusieurs des grands arts modernes sortaient de quelque essai grec, arabe ou chinois, développé par le génie propre de la nation italienne (1).
Le point culminant de ce brillant mouvement des esprits doit naturellement coïncider avec une de ses principales causes, l'arrivée des Grecs de Constantinople en Italie. Les textes originaux d'Aristote et de Platon arrivèrent avec eux, et furent comme les lettres de recommandation dont ils se prévalurent pendant près d'un siècle; ils en tirèrent tonte leur valeur et toute leur gloire, combattirent les uns contre les autres autour de ces deux belles proies, etse disputèrent, comme érudits, commentateurs et professeurs, le service des princes et l'institution classique de l'Italie.
2. Parmi tous ces Grecs, G. -G. Plethon semble un de ces hommes qui portent en eux quelques-uns des plus brillants caractères d'une époque. Il fut l'afiôtre zélé de ce néoplatonisme alexandrin, qui s'était formé, mille ans auparavant, du mélange des mêmes éléments qui devaient constituer le catho- Ucisme. Cette sorte de religion philosophique devait convenir admirablement à cette autre époque où le catholicisme se décomposait dans les esprits sous l'influence de la philosophie ; aussi Plethon fut-il considéré comme un païen, et il pouvait bien l'être au même degré qu'Ammonius et que Porphyre et que Julien lui-même ; car son manuel des dogmes de Zoroastre et des platoniciens n'est qu'un de ces systèmes généraux, gênésiaques et théologiques, à l'aide desquels les derniers païens cherchaient à relever l'édifice croulant de l'antiquité, et à expli-
(1) Libri. Hist. dti sciene. math, en Italie.
()uer ses traditions. On y trouve même des traces de la doctrine orientale des deux principes. Plethon fut donc accusé d'avoir chanté le soleil et d^avoir promis l'avenir à une loi qui n'était ni celle de Mahomet ni celle du Christ ; et Tun des livres de l'ardent et poétique centenaire fut bnllé par un patriarchs péripatéticien de Constantinople.
5. En effet, les péripatéticiens ne virent là qu'une occasion d'enterrer Platon à leur profit, et ils commencèrent à laccabler de concert, avec ce torrent d'injures et de calomnies quie nous réservons d'ordinaire à nos contemporains. Un autre Grec, qui parvint aux plus éminentes dignités de l'Église latine et fit une importante figure dans les conciles, lettré lui-même, et traducteur de la métaphysique d'Aristole, se jeta alors entre les combattants, et, sans sacrifier Aristote, vint en aide à Platon. C'était un esprit impartial et souple, peu passionné, sans doute, mais intelligent, éclairé, tourné au point de vue pratique et à la considération nette des choses de ce monde. Il releva soigneusement Platon de la mêlée et le représenta à peu près tel qu'il est, sans cependant abandonner Plethon qu'il admirait et qui avait été son maître ; il sut avec esprit et finesse montrer Platon plus orthodoxe qu'Aristote en bien des points , et d'ailleurs les rapprocher l'un de l'autre, les concilier, et essayer dé construire un système fusionnaire. La querelle continua ainsi quelque temps ; et l'on traduisit Aristote ; et Platon lui-même, rendu à une célébrité en quelque sorte actuelle et vivante, devait avoir bientôt de nouveaux interprètes.
4. On comprend aisément la prééminence d' Aristote sur Platon pendant la seconde partie du moyen âge. Elle tient à la méthode, à l'art individuel de raisonner, dont son organon dotait les hommes. Avec cette méthode arrivait le libre examen, la raison entrait dans les choses de la foi, on éludait Tautorité si on ne la combattait (1). Aussi quelle tactique employa l'Église contre Aristote, à Tépoque de sa première invasion ? Elle l'affubla lui-même de tout l'appareil de l'autorité, l'amenda au nom de la révélation, chose singulière, tout en le considérant comme infaillible ou à peu près, et par là elle lui retira mo-
(1) Ravtnoiid Lulle, De lamcntatione philotophitt af/ud regcm Fi-aneitr : Ce n'csl p» moi philoiophie, c*est Aristote, c'est Arerroës qui combattent la th<fologie.
Dfi: PHILOSOPHIE UOOEJINE. ^ I
mentanément quelque chose de sa puissance (i). Nous ne voulons pas dire que celte manœuvre ait été exactement calculée, et certes il doit entrer beaucoup de na!veté dans la manière de procéder de saint Thomas, qui, sur cliaque question, appelle à son aide et pour ainsi dire ex œquo^ le philosùphe et la Bible. Mais c'est ainsi qu'à cet éloignement, les faits et les résultats nous apparaissent. Aussi, lorsque Arlstote reparut, en quelque sorte, en personne, au quinzième siècle, en Italie, dépouillé des habits d'emprunt dont les Dominicains l'avaient couvert, il devint de nouveau le centre de toutes les opérations, et le dief de la guerre sourde contre la foi catholique.
5. On se pose, dans certaines histoires (2) , et avec nn grand appareil de conscience, la question de sincérité ou de mensonge des péripatéticiens tels que Pomponazzi,Ce8a1pini,etc.Onsecroit presque obligé, pour leur honneur, de prendre au sérieux ces humbles soumissions à TÉglise qui terminent les tournois aristotéliciens, où la Providence et l'immortalité deTâme sont attaquées. Il doit en être de cela comme de ces feintes soumissions à l'ordre et au pouvoir établi, qui arrivent toujours à propos dans les colonnes de certains journaux, pour faire passer des hardiesses. Mais alors il s'agissait du bûcher : pouvait-on faire consister l'honneur à être brûlé ? Sans doute il y a eu des martyrs et Ion peut nommer Bruno, mais ces ardentes convictions et ces pleins dévouements peuvent-ils être imposés à tous les combattants? Quant à cette question môme de la sincérité des philosophes de la renaissance, l'état bien connu de l'Italie au quinzième et au seizième siècle permet-il d'attribuer aux pliilosophes plus de foi qu'aux prêtres eux-mêmes?
0. Platon ne pouvait pas, au même d^é, servir de ralliement aux ennemis de l'Église, du moins Platon fidèlement interprété, sans écart et sans passion. D'ailleurs le cortège des théories néoplatoniciennes le suivait invariablement. Les imaginations les plus vives de l'Italie durent s'y jeter, pendant que les esprits sévères et durs, portés à l'analyse et aux méthodes positives, occupaient le terrain péripatéticien. Le néoplatonisme était un monde immense d'où les esprits, une fois lancés, ne pouvaient
(1) Campanella, Di^piU. inpvol. Instaurât, /icient. ad scolas christianas : Albert et faint Thomas donuèrent la ibëologie h boire au monde dans celte cotipe aristotélique qu'il aimait tant, etc.
^2) Dulile, Hist. de la phil. mod., lom. 5. pag. 2.
plus descendre. Ces hommes pleins de force et d'ardear, qui vîviKaient de leur jeune sève le vieil arbre d'Alexandrie, n'étaient pas tentés de porter ailleurs ce feu de Fâme qui s'alimentait assez des hautes conceptions platoniciennes et au milieu de cette multitude de créations si consolantes pour l'homme, qui font converger vers lui la nature tout entière, ou plutôt le mêlent à elle, et le délivrent d'un isolement odieux. Aussi, bientôt oubliaient-ils la terre, et, comme les vieux rêveurs de l'Inde ou les solitaires de la Thébaîde, ils perdaient de vue notre pauvre monde, pour s'élever à Dieu, aux anges et à l'harmonie des sphères.
7. Peut-être est-ce là l'une des grandes raisons pour lesquelles les princes politiques, notamment à Florence, protégèrent si efficacement le néoplatonisme renaissant (1). Ces Médtcis qui favorisaient aussi le retour de l'art antique et les recherches de l'érudition, et tout ce qui peut distraire l'homme de la politique et de la religion ; ces princes, rudes comme des hommes de guerre, épais C(Hnme des marchands enrichis, ambitieux, avant tout, de richesse et de pouvoir, qu'avaient-ils donc à faire de ces sculpteurs et de ces philosophes? Ils avaient leur politique à suivre ; ils endormaient les esprits par l'art et par la science qui sont de si puissants enchanteurs. Ils éloignaient les âmes de l'ardent christianisme de Savonarole et de la froide recherche politique et métaphysique des péripatéticiens, pour les plonger dans les rêves innocents et dans l'oubli de la vie réelle.
8. Quoi qu il en soit, une académie platonicienne était organisée à Florence, en 1460, sous le patronage des Médicis ; et Marsile Ficin, qui en était l'âme, passait pour leur favori. Ficin entreprit une restitution complète de Platon; il le traduisit et le livra, pour la première fois, au monde latin ; mais l'interprète et Térudit le cédèrent bien au philosophe-poète quand il fallut exposer, de toutes pièces, le système platonicien. Alors Tétemité de la matière disparut comme une concession faite au public païen dans des écrits exotériques, et Ficin entrevit un développement philosophique continu dans les prétendus systèmes acroatiques de Zoroastre, d'Hermès, d'Orphée, de Pythagore, de Platon et des académies. La cabale et la philo-
(1) Vojei Hist. (les seienc, mathém. en Italie ^ tnm. 2.
DE PHILOSOPHIE UODEHNE. ^5
Sophie chrétienne servirent à compléter les idées rarement explicites et souvent symboliques de Platon. Dieu apparut dans Féternité, créant, on plutôt émanant lumineusement, do centre à la circonférenee, de Tétre et du bien au néant et an mal. Nous, hommes, intelligences, lumières finies, dans le séjour du tempis et du mouvement, nous aspirons vers Timmobile lumière dont nous sommes les mobiles émanations. La mort, en nous délivrant du corps, nous rapprochera d'elle et de ces autres lumières angéliques , purs esprits dont le repos fait la félicité. La mort est donc un plaisir, et c'est dans la mort que le philosophe se plonge chaque jour en laissant le corps pour voler sur les ailes de Tâme. On trouve dans cette philosophie les graves défauts des extases religieuses les plus mystiques. L'homme ne tient plus à la terre, et son esprit même, placé devant un but de contemplation et d'immobilité, perd toute force et tout ressort.
Dante aussi, dans son vol admirable, avait aperçu les intelligences célestes comme de vives lumières (1); mais Dante, dans le ciel, était homme encore, et voyait avec l'imagination plutôt qu'avec l'esprit pur ; d'ailleurs le monde du quinzième siècle n'était déjà plus le monde de Dante, les esprits voulaient le réel, et conmiençaient à l'atteindre. Nous insistons sur ce vice commun à la plupart des philosophies du quinzième et du seizième siècle, parce que la plus grande gloire de Descartes, fondateur de la philosophie moderne, fat peut-être de Téviter. Parti de la considération de l'homme, il posa Tâme comme la pensée même, et fit de Tactivité sa première vertu (2).
9. Pic de la Mirandole fnt Pascal dans son siècle. Ce que les mathématiques, dévorées de si bonne tieure, furent pour Pascal, le néoplatonisme et la cabale le furent pour Pic. Instruit par Ficin, il crut que la philosophie de Platon était sortie de la Chaldée et de la Judée, et que celle d'Aristote était encore la même, dans le fond. A dix-neuf ans, il publiait les neuf cents thèses, puis il commentait cabalistîquement la Genèse, et, avant trente, entrevoyant la critique moderne, il contestait l'authenticité de plusieurs écrits de Zoroastre, de Platon, d'Aristote même ; revenant enfin de la cabale au mysticisme pur, à la
(t) Danle, Ptiridiso, passim.
(2) Descaries, Lettres^ tom. % Ict. iC,—Obj\ 5, tu'ponsrs i, 4 — MêdU. 2, «rt. 7.
morale et au christianisme pratique, il distribuait son bien aux pauvres avant de mourir.
10. Jean Reuchlin eut la mission d'introduire en Allemagne les études littéraires et le mouvement philosophique de Tltalie ; il y porta la cabale qu'il tenait de Pic, et Fétude de Thébreu qui livrait aux laïques loriginal des Écritures. Rempli cependant de cet esprit critique qui éclatait alors dans son pays, il fut Fun de ceux à qui Fon attribua ces epistolœ obseurorum virorum^ où sont flagellés les moines et la scolastique, et la manie des controverses.
1 1 . Le néoplatonisme et la cabale se propagèrent ainsi pendant tout le seizième siècle et jusque dans le dix-septième, maintenant toujours leur école, et suscitant de temps à autre un homme éminent, Zorzi en Italie, Agrippa, Paracelse et Bœhm en Allemagne, Fludd et Pordage en Angleterre; car tous ces enthousiastes n'ont composé que des mélanges plus ou moins mystiques où les philosophies d'Adam et d'Abraham se rencontrent avec celles de Pythagore, de Platon, de Proclus et de Ficin ; là s'épanchent d'abondantes veines de religion et de poésie.
12. Pendant ce même temps, on étudiait, on interprétait la doctrine d'Aristote. On l'opposait à la scolastique, ainsi privée de Fautorité, qui était son principal appui dans les esprits ; on l'opposait même franchement à la foi catholique, sous prétexte de liberté philosophique, et sauf à opter en toute occasion pour la foi. Si Hermolaûs Barbarus, Ange Politien, Laurent Valla en Italie, Agricola et Sturm en Allemagne, Faber et Ramus en France, furent les antagonistes de la scolastique et préparèrent sa ruine complète, les uns en préconisant Aristote lui-même, les autres en exaltant les études classiques, Pomponazzi et son école, et ses ennemis même, et l'étonnant Cardan, furent, comme philosophes, les ennemis acharnés de l'Eglise, et douèrent la raison d'une complète liberté. Ainsi, au nom d'Aristote, Pomponazzi nia proprement Fimmortalité de Fâme (1), c'est-à-dire l'immortalité avec couscience, établit que tout se fait en ce monde par voie de génération, suivant des lois nécessaires (2), et osa fonder la morale
(f) Pomponazzi, De immortalitate aniinar.
^2) 1(1., De falo et liber, arbitr.
DB PHILOSOPHIE MODRRNE. ^r*)
sur elle-même, sans intérêt, crainte ni espoir pour une autre vie. Il voulut même expliquer tout fait merveilleux, ncUurellemenl/ c'est-à-dire par le gouvernement des sphères célestes, les unes par les autres, par Faction des astres, et par Tinfluence de rhomme sur Thomme à Taide d'un fluide, esprit ou gaz, (|ui semble être, par sa nature et par ses effets, celui que les magnétiseurs ont cru inventer depuis (1).
Diverses écoles se chargèrent donc de restituer Aristote, suivant Averroês ou Alexandre d'Aphrodisée, ou leurs propres inspirations. £n tant qu'ennemi de l'Eglise et dépourvu de toute foi, même philosophique, l'aristotélisme vint enfin aboutir à Jules-César Yanini, qui donna le plus triste exemple de légèreté et d'indécision. Avec une très-vaste érudition et une imagination de poète, il exposait souvent un aristotélisme embelli par de brillantes idées pythagoriciennes (-2), puis il plaisantait sur lui-même et sur tous ceux qui pouvaient se confier , à de pareilles idées (3) : railleur dans ses livres, il fut orthodoxe devant les juges, haineux et méchant au moment de la mort (4), et les admirables facultés de son esprit, perdues dans Fanarchie philosophique de ce temps, allèrent se heurter misérablement au bûcher du parlement de Toulouse, dix-huit ans avant le discours de la méthode.
(1) Pompomxù, De incanttUionlbus, %
(2) Amphilheatruntt cbap. 1 et 2. — Dialog,, pag. 234.
(3) Dialog. t pag. 428. — ^Multa in eo Jibro(amphith., «te.) acripla luntqiiibiu a me nulla praestatnr. fides ; cosi va il mondo. — Non miror nam qoeato mondo i una gabbia de matti : principes tamen ezcipio et pontifices.
(4) On sait qne G. Bruno, dont noua parlerons bientAt, dit 2i ses juges cette admirable parole • « Vous êtes moins calmes qne moi, tous qui me condamnes ; a nuis Yanini disait, en insultant au Christ martyr comme lui : « Il sua de crainte et de faibleSM en allant )i la mort, et moi je meurs intrépide. » L'Église se rengea cruellement. Citmis ici, car il est quelquefois bon d'inspirer de rborreur p6nr des choses qui se passaient encore il y a trois sièdes, aux applaudissements universels; citons cet effroyable passage d'un historien -■ « Avant qu'on mit le feu au bûcher, on lui oi-douna de présenter sa bngue pour être coupée, il la refusa ; le bourreau ne put l'avoir qu'avec des tenailles dont il se servit pour la saisir et pour la couper : on n'a jamais entendu un cri plus horrible, vous l'aïu-iex pris pour le rugissement d'nn bœuf. Le reste de sou corps fut consumé au fen, et ses cendres jetées au vent. Telle fut la fin de Lncilio Yanini. » Grammond, ffist. Gall. ab excess. Henr. lY.
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§ III