ÉCOLE EMPIRIQUE. — TROISIÈME SECTION
INFIME MULTIPLICITÉ DE l'ÊTRE. — ANAXAGORE , ARCHKLAUS.
I. Nous avons considéré jusqu'ici la notion générale de l'ètie comme le fondement des doctrines des anciens philosophes grecs ;
(1) Archytas, dans Cicéron, de Seneetute, cli. 12.
(2j Aristoxène, dans Stobée, Sermones^ xliii, 49 ; Phitarque, d'Isis ci d'OsiriSf 81 ; de la Musique^ 37 ; Porphyre, Vie de Pylhagore, etc , etc.
(a) Versdorés, V, 40.
[A.) Plutarque, des Oracles qui ont cessé, 7, e' de la Supeisliiion, 9.
(.5) Versdorés, à la fin. — Que ces vers appartiennent ou non en propre à l'école pythagoricienne, ils n'en expriment pas moins, ceux du moins que nous citons ici, la pensée de cette école. 8i quelques-uns ont été attribués à Kmpédocle, c'est que la partie mystique de la doctrine d'Empédocle est évidemment d'origine pythagoricienne, et que quelques vers ont bien pu lui être empruntés parle compilateur des Paroles d'or. Nous ne croyons pas, on le voit, que ce poème soit du temps de l'ancienne école; mais il nous semble conçu dans un esprit assez fidèle à la tradition morale qu'elle avait laissée. — Nous n'avons fait nu-, un usage, dans ce (hapitre, ni du traité de Timéc de Locres, ctpl ^o/Sç xitma parce qu'il est à peu près démontré aujourd'hui que cet ouvrage n'est qu'une copie du Timée de Platon, copie avec quelques variantes, mais non pythagoriciennes (V. Henri Martin, Eludes sur fr. Timée de Plafnn, rr, 390) ; ni du truite d'Ocellus, lîiçi ToO ««vT-iç, qui est partout marqué de Tcmprcinte des idées et
tout concourt à nous montrer dans cette notion le véritable et dernier objet des spéculations, en même temps que la plus simple ex* pression d'une vue indépendante et primitive de la nature. Thaïes, Heraclite, Diogène, aperçurent l'unité vivante révélée par les sens ; Ânaximandre et Ëmpédocle convaincus de la multiplicité des choses, mais ne les apercevant, eux aussi, qu'en tant que sensibles, attribuèrent la production des êtres finis au mécanisme des combinaisons de certains éléments premiers. Mais Ëmpédocle, réduisant ces éléments à quatre ou même à deux , se rapprocha d'ailleurs des écoles italiques, au milieu desquelles sa pensée s'était développée , de sorte que nous ne saurions le considérer comme le vrai successeur d' Anaximandre : le philosophe qui tient celte place, c'est Anaxagore. Il est vrai que la conception qui lui appartient de l'intelligence pure et séparée, par opposition à l'infinité ou à l'indétermination des éléments^ semble devoir faire considérer cet ionien comme un penseur dualiste (1) ; mais outre que ce dualisme est d'une tout autre nature que celui d'Ëmpédocle, et tend à rapprocher son auteur , comme le dit Aristote , des penseurs plus récents, il faut se rappeler aussi l'importance prédominante de la conception de l'infinie pluralité de l'être dans la doctrine d'Anaxagore.
Plus ancien qu'Empédocle selon le temps, mais plus récent par la pensée (2) , il suffît d'ailleurs qu' Anaxagore ait vécu dans une autre contrée, et dans le même siècle, et du temps même d'Ëmpédocle (3) , pour que nous devions exposer sa doctrine après celle du Sicilien et la placer immédiatement avant la révolution socratique. Ce fut lui qui apporta à Athènes la tradition ionienne (4) ; comme maître de Périclès et d'Euripide, il eut
des termes des écoles postérieures , et en particulier de celle d'Aristote. Ce petit traité est, du reste, assez pauvre, et n'a rien d'original. Nous avons la même remarque à faire sur les fragments moraux d'Ârchyta4, extraits par T. Gale des Sermones de Stohée ; ils n'ont rien que de commun, et sont d'ailleurs abandonnés par la critique moderne.
(1) Aristote, Métaphygique, i , 7 ; et Théophrastc, dans Simplicias , Phy^ sique, i, 32.
(2) Ici., ibid., I, 3. Sur ce passage équivoque, nous adoptons l'interprétatioB de M. Ravaisson, Essai sur la métaphi/siquey i, p. 121.
(3) Ëmpédocle florissait vers la 84'^* olyirp. (Diogène, Vie d'Emp.), et Anllxilgore mourut durant laSS™*". (Ménage, in Diog., Vie d'Atiaxag.]
(4) Clément d'Alex., Slromala, i, p. 301. Cf. Diogène, Vie d'Aiiaxagnc II ne
DE PHILOSOPHIE ANCTENNE. 219
rinfluence la plus marquée sur Tesprit athénies à cette époque ; il fut enÛQ le dernier grand représentant de Tempirisme, c'est-à* dire de la plus ancienne école de la Grèce, et il 6t avancer Tem* pirisme mécanique jusqu'à ses plus extrêmes et à ses plus rigou* reuses conséquences: c'est cet excès même, ainsi qu'il sera aisé de le voir, qui porta Anaxagore à parler le premier de la supériorité , de la pureté de Tintelligence : de sorte qu'il parut , suivant Aristote, le premier qui ne fût pas ivre entre tous les vieux diseurs de riens (i).
II. Nous devons examiner d'abord, suivant notre usage, quelle ftit la méthode d'Anaxagore ; non que les philosophes de ce temps se posassent une pareille question comme la règle de toutes les autres , ou même qu'ils l'examinassent à part; mais parce que cette solution, très-importante pour nous, était nécessairement engagée dans leurs doctrines et qu'elle doit s'y retrouver encore aujourd'hui. On peut démontrer qu'Anaxagore regardait toute connaissance comme dérivée des sens. Il est vrai qu'il accusait les sens de faiblesse, et qu'il regardait, dil>-on, la raison comme juge (2). Mais la preuve de cette faiblesse , il la reconnaissait dans l'impossibilité où se trouve la vue de* discerner toutes les nuances réellmient objectives , par lesquelles passe un mélauge de noir et de blanc (3), et, en général, dans l'inaptitude des organes à démêler tous les éléments des composés. Le caractère spécifique de ces éléments ne laissait pas d'être sensible, suivant lui, déserte que le rôle de la raison n'était que secondaire et consistait dans Tapplication de l'intelligence aux données des sens. C'est ainsi que les empiriques de tous Les temps ont opiné. Cette doctrine, qui se déduira évidemment de la définition des éléments d'Anaxagore, ce philosophe l'énonçait en propres termes , quand il enseignait que le critérium de la connaissance des choses non apparentes se trouve dans les choses qui apparaissent, dans les phénomènes (4).
faut pas prendre le terme d'école à la rigueur dans le passage de Clément; car Técole ionienne ne cessa pas d'exister en lonie par le fait du voyage d'Anaxagore à Athènes. Y. Bayle, art. Anaxagore, noie a.
(1) Aristote, Mélapk., i, 3.
(2) Sextus, Adv. logic, T, 90 et 91.
(3)Id., ibid., 90.
(4) Id., ibid., 140.
EnSn , quand il considérail la neige comnne noire , parce que Teau est noire et que la neige est de Teau concrétée (4) , il ne renonçait an témoignage des sens que pour le mieux subir , et il n'employait sa raison à choisir que pour choisir sans raison.
Fidèle à la méthode physiologique toujours suivie dans les écoles ioniennes , Anaxagoro porta une attention curieuse sur la manière dont les êtres organisés se forment, se composent, se dissolvent. Certain de leur multiplicité, persuadé qu'aucune chose ne naît ou ne périt, mais qu'elle se mêle seulement aux choses qui sont ou s'en sépare (2) ; convaincu que le nombre de ces choses ne peut augmenter ni diminuer, qu'aucune d'elles n'est en dehors de toutes , et qu'aucune ne peut disparaître (3) ; porté pour ainsi dire à répandre et à disséminer l'être et la connaissance comme la sensation même, il ne détermina pas comme Empédocle quelques éléments primitifs et fmis, mais il considéra comme élément en soi lout ce qui parait. Ainsi , tandis que les empédocléens prenaient pour éléments l'eau, la terre, etc., plus simples , selon eux , que les os , la chair et autres parties semblables, les anaxagoréens au contraire prirent ces divers éléments pour simples et regardèrent les autres comme des composés pleins des semences des premiers : les vrais éléments ce sont les os, la chair, la moelle, disaient-ils, et chacune des choses qu'on appelle toujours du même nom (4). Quant à l'air, à l'éther qui est même chose que le feu, ils ne sont, ajoutaient ces philosophes , que les mélanges de ces éléments et de toutes les autres semences ; chacun d*eux est formé de la réunion de toutes les parties semblables invisibles, et tout naît d'eux par conséquent (5). Ces parties semblables ou synonymes^ qui résultent, on le voit, d'une croyance aveugle à la réalité du fractionnement de l'être suivant le témoignage de sa sensibilité , sont connues' dans l'histoire de ta philosophie sous le nom d'homœoméries. On a proposé aussi, non sans raison, de les nommer homogénéi-
(1) Id., Hypotyposes, i, 33 ; Cicéron, Aeeulémiques, ii, 31, etc. Il y a dans ce dernier passage un mot inintelligible : uNe albamvideri quidem n [aquam). (*2) Simplicias, Phyt., i, comm. 33.
(3) Id., ibid.
(4) Aristote, de Centrât, el cornipl., t, l.
(5) Id., d^ Cfrlo, m, 33.
tés [Vj, parce que le système qui leur a donné naissance établit partout , et notamment dans ce qui sert de nourriture aux êtres organisés, des parties homogènes aux parties constitutives de cha* que plante et de chaque animal. Ainsi, disait Anaxagore, comme aucune chose ne peut s'engendrer de ce qui n'est pas, ou devenir ce qui n'est pas, et comme nous voyons une nourriture simple et uniforme, Feau et le pain, par exemple, fournir à la composition des cheveux, des ongles, des veines, des nerfs, etc., il faut que toutes ces choses y soient contenues et que chaque partie du corps s^augmente par Taddition de son semblable (2). De cette manière les os se forment de menues parcelles d*os , le sang de gouttes de sang, Tor de l'or, et la terre de la terre (3) : chaque chose est nommée d'après les éléments qui dominent sensiblement en elle (4), et tout étant dans tout, tout est réellement ce qu'il paraît être à chacun (5), et il existe toujours un milieu entre deux opinions contraires (6).
III. Quel que soit l'auteur du mot homœomérie dont se sert Aristote, il est certain que ce mot, de lui-même un peu vague, n*est pas employé par Anaxagore dans les fragments qui nous sont parvenus de son ouvrage : les parties élémentaires des corps y sont nommées choses et semences. Ce sont bien, en effet, les choses en elles-mêmes et les semences de celles qui sont composées , que les éléments d' Anaxagore. Voyons comment il présente luimême sa vue de la nature et comment il conçoit la cosmogonie philosophique : « Toutes les choses , dit-il , au commencement » de son livre , étaient ensemble , inânies en nombre et en peti- 9 tesse ; et de toutes ces choses qui étaient ensemble , aucune
(l) Bayle, Dictionnaire critiquey art. Anaxag., note c. J2)Ps-Plutarqiie, Opin. des philos., i, 3 ; et Diogène, Vie d' Anaxagore. Cf. Aristote, de Gêner, anim., l, 18.
(3) Lucrèce, I, v. 830. II serait absurde d'entendre littéralement que les os se composent de petits os, et les veines de petites veines, ainsi que semble Tavoir compris BayIe,loc. cit. Les formes, dans le système d' Anaxagore, sont composées par Tintelligence.
(4) Id., I, V. 876 ; et Simplicins, PAy»., i, 6.
(6) Aristote, Métaph., iv, 5. De là une explication empirique très-simple des effets du délire et de la fièvre, et en général de toutes les diversités qui peuvent se rencontrer dans la sensation d'un même objet.
(6i Aristote, ibid., iv, 7.
» n'était évidente à raison de leur petitesse. L^air et l'éther, tous » deux infinis, les contenaient toutes. » Plus k>in, il ajoute: « L'air et l'élber sont séparés de la pluralité environnante , qui » est une infinie multitude (4) ; » et plus loin encore ; « Il faut » penser , puisqu'il en est ainsi , que beaucoup de choses y et de » tout genre , sont dans la totalité de ce qui est séparé et con- » dense ; qu'il y a les semences de toutes choses, et, dans ces se- » mences , toutes les espèces et les qualités intérieures et exté- » rieures des êtres, liais avant que ces choses fussent séparées » » tout étant ensemble, aucune qualité extérieure ne pouvait être » évidente. L'empêchement provenait du mélange universel de » l'humide, du sec, du chaud, du froid, du lumineux, de l'obscur» » de la terre, qui abondait, et de la multitu,de des semences inô- » nies dissemblables les unes des autres (2). »
On comprend que dans ce méli^i^gie d'une infinité d'éléments infiniment petits il nV ait pas de place pour le yide, et que la division de la matière ne puisse avoir de fin. C'est aussi ce qu'enseignait Anaxagore (3), et il parait ques^ disciples faisaieut des expériences avec des outres et des clepsydres pour montrer que l'air est quelque chose et qu'il a de la force (4). Anaxagore étendait même si loin sa théorie de l'infini, qu'il voyait tous i^es éléments dans la moindre parcelle d'un corps ; de là cet axiome : Tout e$t dans tout, a II n'y a pas de minimum, disait-il, mais » toujours unpZtts petit; car ce qui est ne peut pas ne pas être (5) ; » et, de même, il y a toujours un plus grand que le grand, et » pas de maximum. La multitude est égale au petit, et chacun » est en soi le grand et le petit; car si tout est dans tout, et si » tout est extrait de tout, même de ce qui paraît le plus petit, or » pourra tirer un plus petit encore, et ce qui parait le plus grand » pourra se tirer aussi d'un plus grand que lui. 9 Anaxagore développe encore ainsi son idée : « Y ayant égalité de parties dans
(1) II faut penser, d'après ce passage, qu' Anaxagore admettait, avant la séparation des semences, celle de l'air et de l'éthcr, deux réservoirs qui contiennent encore tout le mélange, mais qui commencent k se distinguer de Tinfinie pluralité, et qui préparent une distinction plus sensible.
(2) Anaxagore, dans Simplicius, Phys.^ i, 32.
(3) Lucrèce, l, v. 843.
(4) Aristote, Phys., iv, 6.
(5) Cette idée sans doute implique pour complément : u Cn qui est est divisible.»
» le petit et dans le grand, la multiplicité existe; tout est dans )> tout, rien n'est séparément, et tout participe en partie de tout. » Ainsi, le plus petit n'étant pas, rien ne pourra être séparé et » devenir entièrement en lui-même; mais, comme au commence- » ment, encore à présent tout est ensemble; dans toute chose il y » a pluralité, et des choses séparées il y a nombre égal dans lea » petits et dans les grands (4). » On voit donc qu'une seule chose est en soi dans celle doctrine, c'est l'infini, dont Anaxagore dit : « Il se fixe lui-même, il est en lui-même, il ne contient rien d'é* tranger à lui-même (2). »
IV. Ainsi cette idée de l'infini, par laquelle Anaximandre avait caractérisé la nature, parvint à une grande précision dans la doctrine d' Anaxagore. Les deux infinis, le grand et le petit, furent conçus rigoureusement etenvisagés dans l'objet matériel de la connaissance (3). Pour expliquer comment les qualités sensibles naissent et se développent dans l'infini , Anaxagore identifia les éléments qui le composent avec ces qualités en elles-mêmes, de sorte qu'il n'était plus besoin que de supposer une évolution locale pour la création du monde. C'est là un parti pris d'une grande originalité, dont il n'y a pas d'autre exemple dans l'histoire de la philosophie, et qui avait incontestablement une grande valeur à cette époque, où la nature spirituelle de la sensation n'était encore apparue à aucun penseur. Mais ce qui élève surtout Anaxagore au-dessus des philosophes qui vécurent avant lui, c'est que, s'il identifia la matière et la sensation, l'objet et la qualité, du moins il ne méconnut pas l'indépendance de la pensée et la nature distincte de la cause de la connaissance et du mouvement dans l'univers. Il enseigna que le hasard n'est qu'une cause inconnue à l'homme (4), et que rien n'arrive par la fatalité, parce que la fatalité est un pur nom (5) ; c'élait dirç sans doute que l'intelli-
|l) Anaxagore, dans Simplicius, Phys., i, 35.
(2| Aristote, Phi/s.y m, 6.
(31 On comprend peu, quand on a sons les yeux les passages qaq nous venons de traduire littéralement, qu'il ait pu être dit que Tinfini d'Anaxagore n'était que le très-grand. Mais on peut croire que le même mot infini, appliqué au nombre des espèces ou qualités, n'exprime que l'indéterminé. II suffit qu'il y ait une infinité d'éléments de chaque genre.
(4) Ps-Plutarque, Opin. des philos. ^ i, 29. '
(6) Alexandre d'Aphrod., de Fato^ 2.
nh MANUEL
génce seule explique Tordre et les convenances dans les dévelop^ pements cosmiques.
Il ne paraît pas qu'Anaxagore ait été le premier^ en Grèce, à établir une absolue distinction entre la nature et le principe pensant. Un autre citoyen de Clazomène, Hermotime, l'avait précédé dans cette voie (4). Cet Hermotime était sujet à des attaques de catalepsie durant lesquelles son âme, abandonnant un corps devenu insensible, passait pour voler au dehors et pour rapporter, à son retour, des nouvelles des pays les plus éloignés. Sa femme le trahit, disait la tradition, et livra son corps sans âme aux Cantharides, ses ennemis, qui le brûlèrent. Les Clazoméniens lui élevèrent des autels (2). Ainsi ce fut peut-être un extatique qui , le premier convaincu de la dualité de Tbomme et de l'indépendance de la pensée par rapport aux organes , appliqua sa découverte à la nature, et reconnut Texistence d'une intelligence ordonnatrice. Quoi qu'il en soit, Anaxagore exprima cette idée avec la netteté la plus parfaite :
« Les autres choses renret*ment une partie de tout, mais Fin- » telligence est infinie, autocratique et sans mélange d'aucune >) autre chose; seule, elle est en soi, car si elle n'était pas en » elle-même, mais mêlée à quelque autre, elle participerait » ainsi de toutes, puisque en tout il y a partie de tout, comme » je l'ai déjà dit; et les choses ainsi mêlées l'empêcheraient de )> commander à aucune. L'intelligence est ce qu'il y a de plus » pur et de plus subtil entre toutes les choses, et elle a toute » connaissance do tout et la plus grande puissance. Toutes l'es » choses qui ont une âme, grandes ou petites, l'intelligence les » gouverne, et c'est elle qui mène la circulation universelle des » choses et qui en enveloppe le principe. D'abord elle partit du » petit pour commencer à envelopper; puis elle enveloppa davan*
(1) Aristote, Méiaph.f i, 3.
(2) Pline, Hist. natur., vu, 52. Si le philosophe Hermotime est le même, et cette opinion est probable, que THermotime, dont l'àmo de Pythagorc anima le corps durant Tune de ses apparitions terrestres, on peut croire que la tradition des extases d'Hermotime flt entrer cet ancien penseur comme un élément trèsnaturel dans rhistoire de formation plus moderne des métempsycoses de Pythagore. Cette explication est un renversement de celle de Carus rapportée par M. de Gérandn, Hisf. enmp. de» sy$i., deuxième éiit., 1. 1, p. 3S9.
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A tage. et elle enveloppera plus encore. Et Tintelligence connut D toutes choses, celles qui sont mêlées et celles qui sont séparées » et distinguées; et ce qui devait être, ce qui était, ce qui est » et ce qui sera, Tintelligence ordonna tout, ainsi que les révo- » lutions encore exécutées par les astres, le soleil, la lune, l'air » et réther, qui sont les corps séparés. Cest grâce à cette cir- » culation même que s'effectua la séparation, et que le dense fut }> distingué du rare, le chaud du froid, le lumineux de l'obscur » et le sec de l'humide. Mais dans la plupart des choses il y a )> pluralité de parties, et aucune d'elles n'est entièrement séparée » d'aucune autre, excepté l'intelligence. Celle-ci seule est toute » semblable, soit en grand, soit en petit, tandis qu'aucune autre » n'est semblable à aucune autre ; parmi ces choses, dont la » pluralité compose l'unité, chaque unité est et était, à la fois, » chaque partie qui s'y révèle (4). »
y. Ainsi, malgré ces expressions pur et sublii qui semblent indiquer une matière raffinée, il est bien certain qu'Anaxagore regardait l'intelligence comme une substance uniquement définie parla faculté de connaître et par celle de mouvoir. C'est, d'ailleurs, ce que constatent d'irrécusables témoignages. Tout est mêlé selon lui, dit Aristote, excepté l'intelligence, qui seule est pure et sans mélange (2). L'intelligence est pour lui le premier principe, seule simple et nette entre toutes choses, et à ce principe il donne deux attributs , la connaissance et le mouvement : l'Intelligence, dit-il, a mu r&nivers (3). Ailleurs, enfin, Aristote prête celte belle parole au philosophe : a Ce qui pense doit être sans mélange, afin » de commander, c'est-à-dire afin de connaître (4). » Cette unité suprême, cause de l'ordre et de la création, on la nomma plus tard Dieu, entendement divin (5). Mais Anaxagore la nommait intelligence, esprit, vou;, et il lui resta, comme on sait, un glorieux sobriquet de ce nom qui dominait son ouvrage (6). Cepen-
(1) Anaxagore, dans Simplicius, Phys.^ i, 32.
(2) Aristote, Métaph., i, 7. Cf. Cicéron, de Nalur, deor.f î ; et Platon, Cratyle^ p. 85.
(3) Id., de Anima, i, 2.
(4)Id.,ibid., 111,4.
(6) Cicéron, Aeadémiq'ues, n, 37; Augustin, Cité de Dieu, vin, 2; Ps-Plutarque, Opin. des philos,, i, 7, etc., etc.
(6) Timon, dans Diogène, Vie d'Anaxagore; et Platarqne, Vie de Pi'ricUs.
2M MAKUEi.
dank le fnrogfrèft de cette grande idée fut si prompt, qo'après la révolution soeratiqoe ^ dont un des principaux caractères fut, comme on le verra, de pousser au mépris des explications physiques, on reprociia à Anaxagore de n'avoir appelé Tesprit que comme une extrême nécessité et sauf ensuite à se passer de lui le plus possible. Platon fit dire à Socrate, dans un de ses dialogues, que, séduit d'abord par la pompeuse annonce d'Ânaxagore, il avait cru apprendre de lui en quoi consiste le bien de chaque chose et de toutes, et quel est ce mieux que rinteltigence ordonnatrice s'est proposé de construire ; mais qu'il avait été bien désappointé lorsque, au lieu de la science du bien et du mal, il ne s'était vu offrir que la science de Tair, de Téther et de l'eau et des autres niaiseries de ce genre : ainsi ferait un savant qui, pour expliquer l'état de Socrate assis et attendant le supplice, étudierait la construction des os et des muscles de Socrate (4). Arislote, à son tour, prétend qu'Anaxagore emploie bien l'intelligence comme une machine pour la génération du monde, mais que, du reste, il ne l'appelle à son secours que pour les cas indispensables, et quand il n'aperçoit pas d'autres causes (2).
On peut conclure de ces accusations que le but du philosophe ti'était pas de montrer le bien absolu dans toutes choses, mais seulement d'expliquer la naissance et la marche graduelle de l'ordre dans le monde. En quoi, certes, il s'est placé bien mieux que ses contradicteurs au vrai point de vue de la nature. D'ailleurs une fois que la séparation est intervenue dans les éfément», une fols surtout que la circulation s'est établie, l'esprit n'a pas à refaire ce qui est fait. « Ce que l'esprit a constitué, dit Anaxagore, » persiste dans l'existence afin que l'esprit puisse s'attacher aux » autres choses unies ou séparées de l'univers (3).» Et « après que » l'esprit eut commencé à mouvoir, dit-il encore, par le mouve- » ment, il effectua la séparation, et tout ce qu'il fit mouvoir il le » rendit distinct ; mais la circulation de ces choses mues et distin-
(1) Platon, Phédony p. 276.
(2) Aristote, Mélaph., i, 4.
(3) Anaxagore, dans SimpUc., Phy»., i, 32. Nous re»titaoiis ce fragment suivant les autorités indiqaées par Ritter, HitiL de la philos, anc,., t. I, pag. 261, art. 4.
» guées les fit bien plus distinctes encore (4). » Cette circulation, nous l'avons vu plus haut, reconnaît d'abord Tesprit pour sa cause; seulement elle continue d'elle-même, une fois causée; et nous trouvons ainsi dans la doctrine d'Ànaxagore un principe tout à fait analogue au principe d'inertie de la physique moderne : la matière mue conserve son mouvement après que le moteur s'est retiré d'elle. C'est là cependant que les théologiens des temps poâ« teneurs ne surent aperc>evoir autre chose que d'aveugles révolu*» tions indépendantes de l'esprit qui pense et qui agit (^).
VI. Ânaxagore, qu'un critique a nommé le physicien par excellence (3), était plus curieux d'expliquer Tordre physique que l'ordre moral ; il fallait qu'il perdît bientôt de vue son premier moteur pour suivre dans leur destinée les éléments séparés et les germes contenus en eux ; il fallait qu'i^ abanéORnât la genèse pour le monde un peu machinal qui en était sorti. Celte genèse même, l'essence de l'esprit étant de connaître et de mouvoir, et l'esprit étant infini aussi bien que la matière, ne devait pas e'étre «ignalée, suivant lui, par un commencement réel et brusque dans la matière désordonnée. Il faut penser qu'aifisi que les pythagoriciens et que beaucoup d'autres philosophes, Anaxagore croyait à une extension progressive et indéfinie, dans le passé et dans l'avenir, de l'ordre sur le chaos, et qu'il ne voulait que satisfaire aux conditions de la parole et de l'enseignement dogmatique, lorsqu'il disait : « Toutes choses existaient ensemble et en repos depuis » un temps infini , l'intelligence donna le mouvement et les se- » para (4) ; » ou plus simplement : « Toutes les choses étaient » ensemble ; l'intelligence survint et les mit en ordre (5). d
Occupons-nous donc de la séparation en elle-même et de sosi résultats. D'abord nous avons vu que.cette séparation n'est jamais entière ou absolue; de plus, une chose quelconque n'est pas sé-
(1) Id., dans Simplicius, Phys.^ ii, 22.
(2) Clément d'Alex., Slromata^ IT, p. 364.
|3; Sextus, Adversus logicoSy^^ 90.
(41 Aristote, Phi/s.y viii, 1 ; et Ps-Plutarque, Opin. des phitos.t î, T.
(5) Diogène, Vie d'Anaxagore. Cf. Eudème, dans Simplic, Phi/s., vlti, 14j diitrc ce reproche d'avoir cru à un commencement dn monde, Eudème en fait un autre à Anaxagore, qui n'est pas de liature à prouver sa propre péuétratioat
parée d'une autre quelconque, mais seulement les contraires de leurs contraires (1). EnGn, à cause de sa doctrine du plein, Anaxagore disait : « Le froid n'a pas été séparé du chaud ou le » chaud du froid à coup de hache ; car rien n*est pur et simple en » soi (2) ; » et «les choses qui sont dans un monde unique ne se sépu- » rentpas, ne se disjoignent pas, avec la hache ; elles sont comme » unies les unes avec les autres et les unes dans les autres (3). » Le mouvement et la séparation ne sont donc qu'un simple changement dans les positions respectives de certains éléments, qui n'en restent pas moins tous unis par contiguité. La séparation devait fournir à Ânaxagore l'explication des principaux faits natiirels ; mais un petit nombre de renseignements nous est parvenu. Nous savons que les météores, la foudre, l'éclair et les tourbillons ignés se rapportaient dans son système à la chute de quelques parties de l'éther dans l'almosphère (4). Il expliquait les étoiles filantes à peu près comme les éclairs (5), et les tremblements de terre par la chute du feu dans les cavités de la terre et par les efforts qu'il fait pour remonter à son lieu naturel (6). Mais il se rapprochait des théories modernes , quand il attribuait la cause des vents à la raréfaction de l'air (7), et celle de Tarc-en-ciel aux rayons brisés que nous renvoient les nuages opposés au soleil (8).
L'astronomie d'Anaxagore est très-remarquable : la lune y est considérée comme une terre habitée et le soleil comme un corps pierreux (9), enflammé, brûlant d'un feu réel (10), et plus grand que le Péloponnèse [W), Les astres, en général, y sont donnés pour
(1) Simplicius, PAys., I, 38.
\2) Anaxagore, dans Simplic, ibid., i, 39.
(3) Anaxagore, ibid.) i» 39.
(4) Ps-PIatarque, Opinions des philosophes y m, 3 ; et Btobéc, Eclog.pht/sic.y f, p. 64.
(6) Ps-PIutarque, loc. cit., m, 2.
l6) Aristote, Météorologie^ il, 7,
(7) Diogène, loc. cit., il, 9.
(8) Ps-Piutarque, loc. cit , m, 5. S'agit-il d'une réflexion oa d'une réfraction! c^est ce que nous ne saurions déti rminer, car le mot àvàxXaot.; n*arien de technique. Anaxagore expliquait les parhélies d'une manière analogue.
(9) Platon, Apologie^ p. 85 ; et Diogène, loc. cit., Il, 8.
(10) Xénophon,.lfemo</-e«5tt/' HocraU.
\\\] Diogène, loc cit.
des corps pierreux et pesants situés dans les régions du feu, autrefois arrachés de la terre par l'effet de la véhémente révolution du ciel, maintenant entraînés et tenus à leur place par cette révolution même, et brillant à nos yeux du feu qu'ils réfléchissent (1). Ce système conduisit le philosophe à une explication très-naturelle de la chute des aérolithes , phénomène déjà observé et mis hors de doute par les anciens. Il suffisait qu'une de ces pierres emportée par la rotation de la voûte céleste fût ébranlée par une cause inconnue pour qu'elle pût tomber à la surface de la terre. Aussi supposa-t-on, par une induction très-naturelle qui prit bientôt la forme d'une tradition, qu'Ânaxagore avait prédit la chute d'une de ces pierres arrivée de son temps près de la ri^ mère de la Chèvre. Les Chersonésiens vouèrent un culte à cet aérolithe (2). On voit que dans cette hardie doctrine le ciel se trouve brutalement ramené à la nature terrestre. Le divin éthcr n'est que du feu , Apollon qu'une pierre énorme, et la force centrifuge est découverte.
Anaxagore croyait la terre pesante et supportée par l'air au centre du monde (3). Avant qu'elle se fût inclinée, le pôle, pensait-il , coïncidait avec le zénith (4). Non-seulement , il connaissait la cause des éclipses de soleil, enseignée déjà par Thaïes, mais même celle des éclipses de lune, quoiqu'il supposât avec les pythagoriciens que certains corps sublunaires pouvaient aussi l'éclipser (5). Il regardait sa lumière comme empruntée du soleil (6). Avec une telle doctrine, qu'il répandit sans mystère, ce philosophe délivra les Grecs éclairés de la crainte superstilieuse des phénomènes célestes : Périclès put imiter familièrement une éclipse et rassurer son armée en jetant un manteau sur la tète d'un pilote effrayé de l'obscurcissement du soleil (7). C'est à l'invasion rapide de Vesprit fort, ainsi né de la physique ionienne
(1) Id., ibid. ; et Plutarque, Vie de Lyaindre.
(2) Plutarque etDiogène, loc. cit.; Pline, Hist. natur., li, 58.
(3) Aristote, de Cœlo, il, 13.
(4) Ps-Plutarque, Op. des phil.y ii, S.
(&) Stobée, Eclog. phys., i, p. 60 i et Plutarque, Vie de Niclas, 23.
(6) Platon, Cralyle, p. 74. Il faut interpréter ou corriger, conformément à ce texte irrécusable, les passages des Opinions des philosophes, n, 25 et 30, reproduits dans Stobée, p. 59.
|7) Plutarque, Vie de Périclès.
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et triomphaot par l'explication mécanique du monde, qu'il faut attribuer lapersécuiiôocélèbred'Âaaxagore,«iccuséd'impiété, sauvé de la mort par les larmes de Périclès, emprisonoé, exilé d'Athènes (4). Peut-être des haines pdiiiques firent-elles mettre le philosophe en jugement ; mais elles ne durent j>as causer sa condamnation ; et il n'eât pas été en vain défendu par la puissance de son disciple s'il n'avait pas eu k religion ponrennemie. Le polythéisme était tolérant pour Les dieux nouveaux, ponr les superstitions, pour tous les appendices et tous les déveloi^»ements de la fd païenne ; mais il ne Tétait pas, il ne pouvait pas l'être pour un enseignement qui tendait à reovei^r cette foi et les intérêts de tout genre qui s'appuyaient sur elle. Les temples étaient ouverts au caprice en quelque aorte ; ils ne l'étaient ai à l'atliéisme, ni à quelque divinité une et exclusive que ce put être. L'intolérance chrétienne eut un autre caractère ; elle ajouta quelque didse à Tiotolérance antique, parce qu'elte tendit à fixer et à ^ém&r la croyance. L'Église, née à peine, put à son tour accuser d'athéisme Ânaxagore (%) ; ^ie accusa aussi d'impiété l'ancienne neligion et les nombreuses hérésies qui partageaient sa propre origine^
VIL Toutes les l'eligions auraient cru sans aucun doute avoir le même intérêt à lancer l'anathêffle sur cette philosophie d'Âaaxagore, qui, la première, échappait au dogme pour dogmatiser â sa façon ; mais cet anothème n'est que le foudre dont parle Lucien : il manque son but. Jupiter lance son tonnerre pour pulvériser l'insolent philosophe ; mais Périclès étend la main ; le tonnerre dévie, et il va s'émousser en ébranlant le temple de Poiiux (3). Du reste, il y avait un abîme entre la physique anaxagoréenne et le platonicisme chrétien. La doctrine de la vie de la nature, de la préexistence des semences, de la raison dans les animaux etdu mécanisme des combinaisons secondes maintenait Anaxagore au rang des penseurs des plus vieilles écoles, bien que ses opinions fussent quelquefois voisines de tels systèmes philosophiques qui ne
(1) Diogènc, Vie d* Anaxagore ; Plutarque, Vie de Ni/»as, 23 ; de l'BxU, sue. fin., et de la Superstition, li ; Diodore de Sicile, xil, 38. Suivunt ce dernier passage, Phidias et Périclès lui-même auraimt failli èire accusés avec Anaxagorv.
(2) Irénée, Adv. hareseSj ii, 19.
(3) Lucien, Timon.
devale&l naître qn^après deox mille ans écoulés. Mai» no\i§ paHons de vie dans la nature et de raison dans les animaux ; il faut expliquer comment Anaxagore entendait ceite doctrine ; il faut exposer ce qu'il pensait en général de la genèse animale et de Tessence des intelligences particulière».
Nous avons vu que les éléments des aulres philosophes ii'étaietU que les i^épinières des éléments d' Anaxagore. Parmi les germes de toutes choses contenus dans Tair, quelques-uns, abandonnés sans doute, puis portés par des courants d*ean, donnaient suivant hii naissance aux plantes (4). De même, certaines semences tombées du ciel en terre lui paraissaient devoir engendrer les animaux (2). En général, de Tintînifté des germes, le philosophe déduisait Texiâtenee d'une multitude de genres d'animaux de toute organisation dans l'univers, ainsi que d'autres hommes qui auraient comme nous un soleil, une lune, une terre féconde, deshabitations qu'ils se seraient construites (3). A tous ces êtres il attribuait une raison active (4), c'est-à-dire apparemment une énergie vitale, résultat d'une sorte de verbe intérieur. Il rangeait même les plantes au nombre des animaux , il leur accordait l'intelligence , la connaissance, l'appétit, et dans l'accroissement ou le dépérissement des feuilles il voyait des signes de plaisir ou de douleur (5). Si Ton se rappelle maintenant que l'intelligence était pour Anaxagore la cause et la cause unique de la connaissance et du mouvement , on comprendra qu'il ait dû nécessairement apercevoir dans la nature organique entière des modes d'être divers de cette cause. Ainsi tout en regardant l'intelligence comme cause du droit et du bien , tout en la posant comme le principe de toutes choses, il ne laissait pas de confondre souvent cette intelligence en général avec l'âme, principe moteur d'un être particulier ; il ks em^ ployait toutes deux comme une seule et même nature^ et il les reconnaissait dans tous les animaux , grands et petits , estimés ou
(1) Théophraste, de PlanlU, m, 3.
(2) Irénée, loc. cit. Cette opinion se rapporte trop bien aa système général d'Anaxagore pour qu'on lui préfère celle dont Diogène fait mention, et que nous retrouverons dans Archélaiis. (Ci-dessous n** 9)
(3) Anaxagore, dans SimpHcius, Phys., I, 6 et 32.
(4) Ps-Plutarque, Op, det phiL, v, 20.
(5| Aristote, de Planliâ, i, ï ; et Platarquc, Queil. natur., I.
méprisés, mais non pas présentes en eux, ou manifestées au même degré (i).
Ainsi, partout où quelque instinct se découvre, où quelque mouvement spontané se produit, là aussi doit être Tesprit, cause de toute action pourtant ou pour si peu qu'elle s*étende. Quant au rapport de la force particulière avec la force générale dont elle émane, il semble qu*on peut se le représenter en imaginant tout phénomène vital comme une sorte de trouée, comme une apparition plus ou moins indépendante ou liée de l'intelligence à travers le chaos qu'elle a pour objet d'animer éternellement et de plus en plus. Il faut donc concevoir l'esprit d*Ânaxagore comme une force plastique opposée à la matière et qui se spécialise en se mettant à la travailler ; il n'y faut pas chercher une conception de la pensée ou du verbe dans sa véritable essence. Toute dégagée, toute pure qu'elle puisse être, l'intelligence est retenue, enfermée dans les éléments, et aucune de ses productions ne participe de sa pureté propre ; mais il n'est possible à l'esprit d'apparaître et de commander, qu'autant que la matière elle-même est mue et ordonnée. Cette doctrine, vraie en elle-même, fut poussée par le philosophe à une grande extrémité , si l'on put avec justice lui reprocher d'avoir enseigné que l'homme est le plus sensé des animaux parce qu'il a des mains (2).
Vin. Le caractère de la morale d'Ânaxagore se marque surtout à ces deux traits : la contemplation de la nature, une résignation sévère à l'ordre du monde. Dans les belles maximes qui lui sont attribuées , se révèlent , comme dans toute l'antiquité , le sentiment de la puissance des choses et de la faiblesse de l'homme , et en même temps l'indomptable fierté de la pensée, la puissante personnalité du sage. La patrie même, cet idéal suprême de l'homme ancien, n'était rien pour Ânaxagore : quand il eut quitté ses parents et ses biens pour se livrer tout entier à l'étude , il montra du doigt le ciel à celui qui lui reprochait d'oublier son pays : « L'homme est né, d*sait-il, pour contempler les astres. » 11
(1) Aristote, de Anima, i, 2.
(2) Id., de Parlihus anintalium, iv, 10; et Plutarque, de V Amitié fraiernelle, 2, Cf.. id., de la Fortune, 3. Ce dernier texte attribue à Anaxagore une opinion évidemment restrictive de la première, sinon tout à fait contradictoire.
exprimait la puissance du temps et Tinstabilité des choses, en répondant à cette question : « La mer couvrira-t-elle un jour les montagnes de Lampsaque? — Oui, si le temps ne lui manque pas. » Condamné à mort, comme certains historiens Tont rapporté, il prononça cette parole : « La nature nous a depuis long-temps con^ damnés, mes juges et moi. » Et quand ses fils moururent et qu'il les ensevelit de ses propres mains : « Je savais , dit-il, que je les avais engendrés mortels. )> Après son exil, ou plutôt, selon sa pensée, quand les Athéniens se furent exilés de sa personne, Anaxa-gore se retira à Lampsaque, où il mourut, âgé de 7^ ans, en demandant que le jour de sa mort et les anniversaires de ce jour fussent des temps de congé pour les écoliers (4).
Anaxagore avait écrit un livre De la Nature , qui se conserva long-temps dans Tantiquité et dont nous avons cité quelques fragments. L'esprit méthodique et la netteté de l'exposition semblent avoir manqué surtout à cette œuvre; mais on peut reprendre le même défaut dans tout ce qui nous est parvenu de Técole ionienne. Anaxagore écrivit aussi un traité de la quadrature du cercle, pendant que les Athéniens le retenaient en prison (2), et il fut compté au nombre des mathématiciens de l'antiquité (3). Enfin, et ce dernier fait est important pour l'histoire des idées anciennes, ce philosophe conçut le premier la pensée d'un système de religion raisonnée, auquel plus tard les stoïciens et les néo-platoniciens donnèrent une grande extension. Il chercha la morale dans les poésies en quelque sorte sacrées d'Homère, et voulut pénétrer le sens allégorique des noms des dieux (4). Cet essai de Symbolique légué par Anaxagore à Métrodore de Lampsaque, son disciple, dut être inspiré naturellement au philosophe qui avait fait du Phœbus physique une pierre et tenté d'expliquer naturellement les prodiges sacrés (5).
IX. On peut nommer Archélaiis à plus juste titre qu'Anaxagore, comme le dernier représentant de l'ancienne école de la nature.
(1) Diogène, Vie d* Anaxagore, passim.
(2) Plutarque, de l*Exil, sub fin.
(3) Froclus, Commentaire du premier livre d'Euclide, il, 4.
(4) Diogène, Vie d' Anaxagore; et le Syncelle, Chronique, p. 149, édit. Paris.
(5) Voir, pour ce dernier trait, Thistoire du bélier à une seule corne ( Plutarque, Vifi de Périelh),
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Par lui-même, incapable de soutenir le poids d*ane doctrine originale, on dirait que ce philosophe s'efforça de combiner les opinions des penseurs auxquels il se voulait rattacher^ Anaiimandre, Ânaximène, Ânaxagore et Diogène d'ÂpoUonie. Une oeuvre si lourde et déjà hors de saison attira peu Tattention, sans doute, en un temps où le génie sophistique venait d'éclater dans la Grèce, en un temps où se préparait déjà la critique de Socrate. Cette supposition d'un syncrétisme par lui-même peu attrayant, qu'Archelaiis aurait essayé de composer , est seule propre à nous rendre compte à la fois et du peu de précision des témoignages qui se rapportent à sa doctrine , et de leur désaccord apparent, et de la faible importance qu'on y attachait. Disciple d'Anaxagore, Milésien ou Athénien, car ce poiixt même est incertain (4), Archélaiis enseigna d'abord à Lampsaque , puis à Athènes (2) ; il admit en général la doctrine physique d'Anaxagore (3) , mais il ne comprit pas dans toute sa rigueur le principe que tout est dans tout , puisqu'il adopta l'air pour principe ainsi que l'avait fait Anaximène (4), et qu'il ne vit dans le feu qu'une raréfaction, dans l'eau qu'une condensation de l'air (5). N'est-ce pas là revenir à l'unité de la vie et abandonner le mécanisme ? D'un autre côté , en assimilant l'esprit à l'air, comme Diogène, Archélatis refusa à cet élément la faculté ordonnatrice (6) pour ne lui aborder que celle d'animer, d'inspirer (7) ; encore ici la doctrine d'Anaxagore paraît abandonnée. Archéiaiis semble se rapprocher un peu de son maître quand il nomme la genèse une séparation ; mais cette séparation primitive est celle du froid et du chaud, dont l'un est le principe de l'immobilité, l'autre le principe du mouvement (8). D'après lui ^ la fluidité de l'eau provient de la chaleur, et
(1) Sextus, Adv. logic.f 1, 14. Simplicius, Plutarqiie et Clément, dans les pa»> sages cités ci-dessous, le font Athénien ; Piogène ne décide pas.
(2) Eiisèbç, Prépar. évang.y X, 14. Cette circonstance semble devoir faire pencher à donner Miiet pour patrie, plutôt qu'Athènes, à Archéiaiis.
(3) Simplicins, Phi/siq., i, comm. .6 ; Clément d'Alexandrie, Admonit. ad gent.y p. 43 ; Augustin, Cilé de D/eu, viii, 2 ; Ps-Origène, PAilosophoumena, C. 9.
(4) Sextus, Adv. phys.^ I, 3ô0.
(5) Ps-Plutarque, Op. desphil., 1,3.
(6) Stobée, Eclog. phi/s,y p. 2.
(7) Id., ibid., p. 49.
(8) Ps-Origène, loc. cit. Cf. Diogène, Vie d'ArchélaUs^ IT, 16 et 17.
saîvant que Teau demeure unie à la chaleur ou s'écoule tout autour elle donne naissance à la terre ou à l'air (1) ; la terre est alor» maintenue par la circulation de Tair, et Tair parcelle du feu (2). Ainsi Tair semble avoir été pour Archélaiis Télément primitif et mitoyen, ('et élément est-il vivement mû et raréfié par la cha-leur, on a le feu qui, ainsi formé, devient une limite à Tépanche^ ment de l'air qui reste. Se condense- t-il , au contraire , il pro-^ duit Teau, qui cependant est encore tenue liquide par la chaleur, de telle sorte qu'en s'écoulant autour d'elle- môme par l'effet de cette chaleur elle régénère l'air, et en s^e fiiant avec elle elle donne naissance à la terre, que l'air déjà formé contribue à retenir et à limiter. Cette doctrine absurde mais intelligible cependant, est probablement celle qu'imagina Archélaiis et à laquelle il dut de pouvoir passer pour original en quelque chose (3). Il enseigna d'ailleurs que Tair et la terre, ainsi séparés de l'eau qui coule liquide vers le milieu, s'étaient, l'un élevé, l'autre abaissée, que la terre était immobile, que le soleil était le plus grand des astres ; et il suivit le système astronomique d'Anaxagore (i).
La formation de la terre est liée, dans le système d' Archélaiis, à la génération du règne animal. Nous avons vu que cet élément, suivant lui, retient une forte chaleur à l'état de condensation ou d'union avec ses propres principes. Telle est certainement cette terre échauffée, ou ce mélange de chaud et de froid, ce limon semblable à du lait, qui lui semble à la fois le principe originel et la première nourriture des animaux et des hommes. Un grand nombre d'animaux différents les uns des autres furent ainsi produits; ils vécurent peu d'abord, puis ils acquirent la faculté de se reproduire par eux-mêmes, et les hommes se séparèrent des autres, et ils eurent des chefs, des lois, des arts et des villes. Le même esprit était inné dans tous ces animaux, et tous aussi
(1) Apparemment par les dépôts de vase et par Tévaporation.
(2) Diogène, loc. cit. Ce passage est refait, sans raison sufAsanto , par Ritter ( 1. 1, p. 281), et il n'en devient pas plus clair. — Il ne résulte pas non plus de cji témoignage que l'air soit, en réalité, postérieur à Teau par sa formation.
(3) Simplicius, PAy«., i, 6.
14) Diogène et Ps-Origène, loe. cit. , Stobée, Éclog, phyt., I, p. 53 et 64.
se servaient du corps ; mais les uns plus lentement, les autres avec plus de vivacité (4).
X. Une tradition, qui ne parut qu'assez tard, il est vrai, donnait, chez les anciens, Ârchélaiis pour maître à Socrate (^). On peut croire, en effet, qu'au déclin de l'école des physiciens, lorsque les sophistes couvraient la Grèce , et que l'élude impartiale et sérieuse de la nature commençait à tomber en discrédit à cause des contradictions reconnues des penseurs, Archélaiis essaya d'ajouter à sa doctrine de la nature une théorie des lois, du bien et du juste, et que Socrate ne 6t en cela que l'imiter (3). Nous trouvons dans celle circonstance importante un signe de l'état des esprits à l'époque où se prépara la critique socratique ; mais le génie de Socrate ne nous en parait pas, pour cela, moins grand. Quelle influence eût-il exercée sans cette préparation? D'ailleurs, il est impossible de méconnaître une différence essentielle entre le principe nouveau de la philosophie socratique et platonicienne et le principe matérialiste de la morale d'Archélaiis. Le juste et l'injuste, disait celui-ci, ne sont rien par la nature, ils n'existent que par la loi (4). On a voulu donner un sens physique à cette proposition; mais quand il serait bien certain que le philosophe entendit parler, non de la loi spécialement, mais d'une distribution des choses opérée par l'esprit qui les sépare (5), il n'en détruisait pas moins la nature propre ou l'essence des idées morales ; c'est alors dans le monde entier et non plus seulement dans la cité qu'il substituait au droit naturel le droit conventionnel. Sur quels fondements faisait-il reposer celui-ci? comment prouvait-il sa thèse? c'est ce que nous ne pouvons savoir ; mais il n'y a certes aucune discordance entre co principe moral et le principe physique dont il était précédé. Ce n'est pas sans intérêt ni sans un enseignement plusieurs fois répété depuis, mais alors nouveau, que l'on voit la philosophie ar-
(1 ) Diogène et Ps-Origène, loc. cit.
(2) Cicéron, TtucuL, v, 4 ; Sextus, Adv. phyêic, î, 360 ; Plutarque, Diogène, etc.
(3) Diogène, Vie d'Arehélaugf ii, 16.
(4) Id., loc. cit.
|5) Ritter, , Hisf. de la pftil. anc.f 1. 1, p. 283.
river, par la voie d*une physique matérialiste, à la négation de la niorale.
Il n'est pas étonnant qu*Ârislote et les platoniciens n aient jamais considéré Socrate comme un disciple d'Ârchéialis. Sans doute il dut exister des relations naturelles et presque inévitables entre ces deux hommes, dont l'un enseignait et dont l'autre voulait apprendre; mais Socrate rompit brusquement la tradition, méprisa l'école naturaliste, et combattit la sophistique. Bien loin d'appuyer la morale sur l'ancienne physiologie, il voulut la poser sur le seul fondement qu'elle ait en réalité, sur l'esprit, sur la conscience. Il définit, analysa, poursuivit sans relâche toutes les notions innées du bien, les idées de toutes les vertus, et il renonça tellement aux doctrines de l'Ionie, qu'il dota d'une méthode nouvelle les écoles italiques elles-mêmes ; il étendit et réforma le rationalisme , au lieu de se courber sous les dernières et les plus désastreuses conséquences de l'empirisme.