IV. Voyons maintenant comment Démocrite construisait le
(1) Soxtus, Adv. logic, T, 136. C'est dans ce sens que Démocrite disait la yérite cachée au fond d*un puits (Diogène et Cicéron).
(2) Fabricius, in Sext., p. 399, note g.
(3) Nous croyons traduire exactement ainsi le mot Siàvoia^ employé par Sextus,
(4) Sextus, ibid., i, 139, d'après Démocrite en son livre Dea idéesj ou plutôt Des idoles, selon Fabricius. Ce passage important n'a jamais été traduit, que nous sachions, avec le soin nécessaire. Ainsi, en rendant ■pr^aio*; par légitime, et ox^Tiof par obscur, non-seulement on détruit l'opposition de ces deux termes , mais on ne rend que la moitié du sens du premier.
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V, Torcé, ciiniine le dit Aristob d'admeiiiv la pluntliié donnée pa admet l'unitë riitioutielle, Parmén pitiitu) des hunimeâ, et il établit iwisililes, le chaud et le froid, ot
monde par la réflexion. Que cherchait-il d'abord? Il cherchait la véritable unité, puis il voulait expliquer la pluralité des choses. Le but que poursuivait Démocrite et son point de départ logique ne différaient donc pas de ceux des anciens philosophes ; de plus, il se rattachait à eux de très-près, bien que d'une manière polémique, car il établissait contre les physiciens l'existence du vide, et contre les rationalistes unitaires, celle de la pluralité réelle. Il disait aux uns, comme l'avait fait avant lui Técole d'Élée : a Si le vide n'existe pas, il n'y aura ni mouvement dans la » nature, ni véritable augmentation de volume; le plein ne peut » rien recevoir, â moins qu'on ne suppose que deux corps occu- » pent le même lieu, ce qui est absurde (i ] . » Et il disait aux autres : « Ce vide, sans lequel il n'y a pas de mouvement, et que vous » dites ne pas exister parce qu'il est le non-être, doit exister » cependant. Qu'est-ce, en effet, que l'être vrai, sinon l'être » plein ? Il n est donc pas étonnant que le vide n'ait rien de l'être. » Mais de ces êtres pleins il en existe une inHnité, et non point » un seul; ils sont invisibles à cause de la petitesse de leur vo- »lume; ils sont portés dans le vide; et pour la génération ils ]» s'assemblent, pour la dissolution, ils se désagrègent. Ils sont ac- » tifs et passifs en tant que soumis au oontact. Ainsi, l'un ne de- » vient pas plusieurs et plusieurs ne deviennent pas un, cela serait » impossible; mais, comme le vide existe, la transformation des » corps s'opère par les pores, et l'accroissement a lieu par l'inlro- » duclion des solides (2). » Ainsi encore, « toutes choses sont un et » rien, atome et vide^ être et ne pas être (3), » et « l'être n'est pas )> plus que le non-être, car tous deux coexistent dans rêtre(4).)) On voit que le vide c'est l'espace, et que le plein c'est la matière impénétrable et mobile ; mais nous devons déterminer plus exactement l'essence de l'atome. Atome veut dire indivisible ; or, ce qui est indivisible est un, et nous venons de voir précisément
(l) Aristote, PAy«., iv, 6. Nous réunissons, en général, Lcucippe et Démocrile dans cet article. Il serait très -difficile, et d'ailleurs inutile de les séparer ; mais Is sont ici nommés tous deux par Aristote.
(2) Id., de Gen. et corrupl.^ i, 8.
(3| Galien, de Elem. sec. Hippocr., i ; Aristote, Mel.f i, 4; Plntarque. Adv. Colot.,b', Alexandre; Simplicius, etc.
(4) Aristote, Mélaph., iv, 5.
que l'atûmô était l'unité pour Démocrite. Il a dono pu dire que l'insécabilité provenait de la soliditéy ou bien encore de Vabsence départies, autant que de la petitesse et de V impassibilité (4); que la division avait lieu dans Têtre, autour de l'indivisible (2), cVst-à-dire par les vides, et que, la division ne pouvant se faire sans vide, ni Ta tome contenir du vide, l'atome ne pouvait être divisé (3) : c'est une déduction toute simple de l'idée de l'atome, conçu comme l'un matériely comme le pleirirétendu par excellence. L'impassibilité dans l'atome suit évidemment l'absence dos parties ; quant à la petitesse, Démocrite la regardait comme infmie ; et, aussi bien qu'Anaxagore, il attribuait aux composés une infinité d'éléments ou d'atomes (4). Maintenant, en quoi les atomes diffèrent- ils les uns des autres? Us diffèrent en grandeur et en 6gure (5) ; et, comme le nombre des figures est infini, il existe aussi une mfinité d'atomes ou de corps premiers, simples, élémentaires (6), qui se meuvent éternellement dans l'infini du vide en se choquant et se repoussant mutuellement (7). Ce mouvement local est le seul qui existe * les atomes pèsent, le vide cède, et ils luttent entre eux tout autour (8). Cependant les atomes ne sont doués d'aucune pesanteur essentielle, pas plus qu'ils ne le sont des autres qualités sensibles (9) ; le pesant et le léger, le dur et le mou résultent dans les mixtes de la proportion dislributive du vide dans les pleins (10). La seule pesanteur qui appartienne aux corps indivisibles , c'est la pesanteur par excès (xaTi t:>iv uTçepoj^yjv) (41), c'est-à-dire la force qui résulte de l'impulsion par un volume supérieur d'un volume moindre, qui
(1) Simplicius, Phys., i, 6; et Cicéron, deFinibus, i, 6.
(2) Stobée, Eclog. phys., i, p. 33.
(3) Phiîopon, de Gcn. et corrupt., I.
(4) Diogène, Vie de Démocrite-, Ps-Plutarque, Op. des ph., I, 3; Théophraste, de Sensu , 67.
(5) Aristote, Phya., m, 4.
(6) Id., de CœlOy m, 4.
(7) Id., ibid., m, 2 ; Alexandre, Mélaph.y i, 31 ; Stobée, Eclog. phys., i, p. 33, etc. , etc.
(B) Simplicius, Phys., viii, 77.
(9) Alexandre et Stobée, loc. cit.
(10) Théophraste, de Sensu, 61 et 62.
(11) Aristote, de Gencr. et cornipt., i, 9.
2 'i« MANUEL
vient à être abordé par lui (1). Le poids ne subsiste pas dans ratome, mais il se nianifeste dans le choc, et on ne doit pas entendre par ce mot, poids, une force unique d'une direction constante, mais cette force générale, variable de grandeur et de direction, qu*exerce tout atome qui se meut, sans, pour cela, la porter en soi comme une qualité native et essentielle hors du mouvement et des composés.
V. L'atome étant ainsi déterminé, il faut passer à la considération des groupes. Il existe en réalité trois choses dans un groupe; ce sont, suivant les termes de Démocrite : le rysme^ la diathèse et le trope. Le premier de ces termes exprime la figure spéciale apportée par l'atome ; le second exprime l'ordre ou l'arrangement que peut affecter un même assemblage ; le troisième, la position variée que tel ou tel atome peut occuper (2). Ainsi, tout naît de la combinaison et de l'agencement, et l'on peut dire d'une certaine manière que les êtres composés sont des nombres, comme le prétendaient les pythagoriciens (3). C'est encore ainsi, pour essayer une comparaison, qu'on peut avec les mêmes lettres, à l'aide d'un changement d'ordre, écrire une tragédie ou une comédie ! en ce cas, l'apparence et la réalité ne sont qu'un (4). Il existe donc une infinité de mondes qui ont commencé dans le temps, et qui sont sujets au changement. Aucune chose ne naît de rien, et aucune ne retourne à rien. Mais les atomes oscillent et tourbillonnent dans l'univers ; ils forment, en se groupant, le feu, l'eau, l'air, la terre, concrétions que leur solidité rend impassibles et à l'abri des transformations; et, par leurs tour* billons, portés circulairement dans l'espace, ils composent le soleil, la lune, la terre et tous les astres (5). Le tourbillon est la
(1) Cette interprétation , i défaut de laquelle Âristote et Théophraste laissent échapper le sens de Démocrite et combattent i faux sa pensée, est ici nécessaire pour concilier des témoignages contradictoires donnés quelquefois par un même «■uteur. Nous avons déjà vu, à propos d'Àrchytas, que le poids servait i désigner (généralement la force, et que le pythagoricien (comme ici Tatomiste), accordait la force k la matière, en tant qu'elle est en mouvement.
(2) Aristote, Métapk.y i, 4. Nous suivons les définitions d'Àristote en les éclaircissant par l«is exemples qu'il en apporte lui-même.
(3) Id., de Cœlo, m, 4.
(4) Td.. de Gêner, et corrupl., i, 2.
(6) Diogène, Vies de Leucippe et de Démocrite} et Stobée, Eclog.phyB.^iy p. 40.
niase de la génération universelle; c*est lui que Démocrite appelle n^cessiï^ (1). Mais la fortune n'est rien de plus qu'une cause cachée à la raison humaine; car, de sa nature, la connaissance répugne au hasard (2) ; le hasard est un simulacre inventé pour servir de prétexte au défaut de volonté de Thomme et de voile à sa stupidité. Au contraire, un esprit sage dirige la plupart des choses de la vie (3), et une nécessité, qui est aussi la destinée, la justice et la providence, est l'ouvrière du monde. Rien ne se fait vainement; tout a lieu nécessairement et par Teffetd'une raison (4). Nous ne savons si cette Providence, dont parlaient les anciens atomistes, si cette raison quMls apercevaient dans les événements dépendaient, pour eux, d'une sagesse suprême et directrice ; peutêtre il les faut réduire à la conception, si naturelle à notre intel* ligence, d'un principe général et abstrait de Tordre et de la dépendance des choses supposé partout où cet ordre se révèle à nous par ses effets. La théorie atomique elle-même avait pour objet de mettre en évidence la raison matérielle de l'univers, et d'apprendre aux hommes à connaître ces poids et ces mouvements naturels, dont parle Cicéron, par lesquels tout ce qui se fait se fait (5). Une question se présentait cependant : c'est celle de l'origine du mouvement. Démocrite répondait à cette question par une On de non-recevoir : a Les choses, disait-il, se passaient de même auparavant. » Pourquoi chercher un commencement quand il est certain que tout n'a pu être fait? le temps l'a-t-il été (6)? On voit que le philosophe, en signalant l'infinité de la progression, évitait la notion nécessaire de l'origine et du premier moteur de l'univers ; mais cette solution, vivement critiquée par Âristote, n*en est pas moins une de celles qui sauront toujours se faire leur place , de force ou de gré, parmi les doctrines philosophiques (7). Le monde est donc éter-
(1) Id., ibid.; et Sextiu, Adv. phya., i, 113.
(2) Théodoret, Thérapeutique^ S; et Denys d'Âlexand., dans Eusèbe, Prépar. évang.y xiv, 27.
(3) Stobée, Eclog. etfiic, il, 4; et Denys d'Alex., dans Eusèbe, loc. cit.
(4) Id., Eclog. phya., i, p. 10. Ces derniers mots sont rapportés textuellement i Leucippe.
(&] Cicéron, Académiques^ ii, 38. .
(6) Aristote, Phya., viii, 1. Cf. Cicéron, de Finibua^ I, 6.
(7) C'est l'une des antinomiea de la raiaon pure : le monde est étertel; fe monde a commencé. V. les preuves. Kant, Critique de la raiaonpure, t. ii, p. 22
TiS MANUEL
nel, selon Démocrile ; les mondes au contraire ont commencé; leur nombre infini, leur composition variable, leurs luttes mutuelles les exposent à de grands, à de complets changements (4); il faut même que tout monde périsse par la victoire nécessaire du grand sur le petit [î) ; et cette stabilité que nous observons dans le nôtre n'existerait pas pour lui sans doute s'il n'était entouré d'une timique ou membrane circulaire qui relient à leur place les atomes impliqués les uns dans les autres (3). Mais une seule chose est absolument éternelle, c'est le mouvement des atomes dans le vide.
VI. Avant d'exposer ce qu'on peut savoir des détails de l'explication du monde ou de Tobjet de la sensation , suivant Leucippe et Démocrite , nous devons nous demander ce que pensaient ces deux philosophes du principe même de la sensation et do Tintelligence dans les choses. 11 faut ici une sorte de contrepoids nécessaire à la physique mécanique, afin que le système entier d'une philosophie se trouve aC/Compli ; car il est clair que ni l'atome ainsi qu'il a été défini, ni un composé d'atomes, en tant que tel, n'impliquent l'idée du côté représentatif ou de ce qui se perçoit dans l'être. La solution de ce problème est considérable dans l'histoire des idées , mais elle est difficile. Nous ne croirons l'avoir obtenue qu'après avoir mis en œuvre et concilié tous les anciens témoignages.
Nous savons d'abord que Démocrite donnait à ses atomes le nom d'idées (4). Quoique ce mot n'ait reçu que de Platon une signification très-précise en philosophie, on pourrait penser, en se rapportant à son étymologie, tirée du verbe voir^ lS«îv, que Démocrite attribuait à l'atome une faculté de percevoir ; mais outre que cette interprétation serait en contradiction certaine avec le contexte du passage même que nous citons et avec tous les autres témoignages qui représentent l'atome comme absolument dénué de qualités , nous devons nous rappeler ce qui a été dit de la tendance réa-
(1) Ps-Origènc, Philosoph., 13.
(2) Stobée, Eciog. pht/s., i, p. 44.
(3) Diojfène, Vie de Lcucippe; Plutarque, Opin. des philos., Il, 7; et Stobéo, JSclog. phya.y i, 51. V. n" X de ce chapitre.
liste, objectiviste , des anciens philosophes. Assurément Démocrite , plus encore que Platon , faisait de Vidée un objet , une es^ pèccy une forme, bien plutôt qu'un pur mode de la pensée ; mais Vidée n'était pas tout dans le monde de Démocrite : il y avait encore Vidole, ou , si Ton veut , l'image , le fantôme , le simulacre (1). Nous adopterons le nom d'image. Or, sans image, pa^ de sensation , pas de pensée; Tune et l'autre se forment des figures venues du dehors (2). Les images sont certainement matérielles, suivant Démocrite, d'abord parce que tout ce qui est sensible est aussi tangible (3)^ conséquence naturelle du système qui réduit la conception rationnelle du monde aux atomes qui se meuvent dans le vide ; ensuite parce qu'on nous les représente comme des oscillations vibratoires qui se propagent de proche en proche à de grandes distances (4). Les plus grandes et les plus merveilleuses de ces images peuvent n'être que difficilement mortelles ; toutes cependant sont périssables; elles sont visibles , et elles émettent une voix (5). Maintenant, qu'est-ce que la vue? qu'est ce que l'ouïe? Démocrite considérait l'œil comme formé d'humeurs aqueuses , et c'est l'eau qui voit , disait-il. Mais comment l'eau voit-elle? elle est diaphane, elle reçoit l'image, et l'image, ou ce qui parait intérieurement, c'est la vue môme (6). L*ouïe à son tour n'est que la voix tout comme la vue n'est que l'image, et la voix , composée d'atomes, c'est-à-dire de corps individuels , est un flux de paroles. Les paroles coulent avec les atomes : ce sont des fragments d'air divisé en certaines parties qui sont les parties de la voix (7). Ces témoignages, dont l'un, parfaitement précis et détaillé, remonte à Arislote, nous prouvent deux choses : l'une, que Démocrite confondait, comme nous dirions aujourd'hui, la sensation avec son objet, ce qui sent et ce qui est senti ; l'autre, que ce philosophe,
(l) Fabricius (in Scxt., Ado. physic, 1, 19) donne les divers noms synonymes de Yidole de Démocrite, mais il a tort de confondre l'idole avec Vidée, Cf. Clé« ment d'Alex., Admonit, ad genl., p. 43.
12) Ps-PIutarque, Opin. des philos. ^ i\, 8.
(3) Arislote, de Sensu et sensibili.^ 4.
(4) Id. , de Divinalione per somn, , 2.
(5) Sextus, Adv. phys., i, 19.
(6) Aristote, de Sensu et sensibili.y 2 : t& ô^iv t*vat Tiiv tj&eaffiv.
(7) Aulii-Gelle, iV^oc/. nlfic,^ v,15, 8; etPs-Plutarqne, 0/>/w, des philos. ,iy, 19.
en admettant clairement qu'il n'existe rien de réel que Tatome et le vide, croyait cependant que certains assemblages d'atomes portent dvec eu-x une force vitale d'une nature particulière. Cette conséquence déjà claire, à ce qu'il semble , nous allons l'établir directement; puis nous ferons voir comment elles'accorde avec la théorie générale de l'âme; enfin nous l'expliquerons en elle-même, et nous la rapprocherons de la notion de Dieu suivant Démocrite.
VII. Cicéron, parlant quelque part du concours fortuit des corps individuels ronds et légers, qui sont précisément ceux que Démocrite supposait les plus propres à l'animation , ajoute ces quelques paroles : Et cependant Démocrite a voulu que ce concours fût respirabîe et chaud, c'est-à-dire animal (\), Augustin, s'appuyant il est vrai , comme on peut le croire, sur l'autorité de Cicéron, nous parle à son tour de la force spirituelle et animale,' qui a son siège dans les assemblages d'atomes ; et il pense que cette force, suivant Démocrite, entretient la divinité dans les images ^ dans celles au moins qui descendent des dieux. Au sein de toutes choses, ajoute-t-il, auxquelles il attribue la divinité, Démocrite reconnaît des principes d'intelligence (2). On peut conclure de ce passage que le philosophe faisait intervenir du môme coup l'esprit et l'essence divine dans les combinaisons d'atomes dont il voulait expliquer la nature évidemment supérieure à la matière.
Passons maintenant à la théorie de l'âme. Démocrite, ainsi qu'Anaxagore , identifiait l'âme à l'intelligence ; il lui attribuait la faculté de produire le mouvement, au moins dans les animaux. Source de la puissance vitale , il la considérait comme la cause de la chaleur du corps , ou plutôt comme cette chaleur même. Il la croyait enfin composée par les corps indivisibles , primitifs, mais
(1) Cicéron, Tusculanes, i, 18 : « Illam yero funditus ejiciamus individuorum corporum levium concarsionem fortuitam, quam tamen Democritus concalefactam et spirabilem, id est, animalem esse volait.»
(2) Augustin, Epist. ad Dioscor., 118, edit. Bened. : aînesse concursionl atomorum vim quamdam animalem et spiritualem, qua vi eum credo et imagines ipsas divinitate prœditas dicere, non omnes omnium rerum, sed deorum ; et principia mentis esse in universis quibiis divinitatem tribuit... Epicurus vero neque aliquid in principiis rerum ponit nisi atomos....» Augustin semble avoir en vue un autre passage de Cicéron {de Nnlura deorum), que nous citerons cidessous, au n» VJII.*
surtout par de cert£tines figures sphériques extrêmement petites, douées entre toutes de la plus grande facilité à s'insinuer parmi les autres, à les mouvoir, à être mues elles-mêmes, à représenter ain^i Tintelligence et le feu (I). Intelligence, feu , ce sont choses en apparence fort étrangères à la nature des atomes ronds ; mais rappelons-nous les images et comment se fait la sensation. Nous trouvons d'ailleurs, pour arriver à ce rapprochement , une transition bien naturelle dans Tidée de rinslabilité de l'âme et de la vie, suivant Démocrite : L'air est rempli, pensait-il, de ces atomes ronds qui composent lame , premiers éléments des petits corps qu'on voit tourbillonner à la clarté d'un rayon de soleil ; ils sont le séminaire universel de la nature, et, toujours en mouvement par essence, inaptes à tout repos, ce sont eux qui s'introduisent dans'le corps à la suite de l'inspiration. Ces atomes exercent tout autour une pression; ils entrent pour communiquer le mouveoient, et par cette pression même ils s'opposent à l'évasion de rame. La vie ou la mort résident ainsi dans l'inspiration ou dans l'expiration. Si la pression l'emporte tout à fait, et que les atomes extérieurs viennent tous à envahir le corps au lieu de tenir l'âme enfermée , il faut que la mort arrive : la mort est le résultat de la sortie des figures xiu corps à la suite de la pression des figures environnantes (^). On voit qu'il s'opère à chaque instant une sorte de recomposition partielle de l'âme ; la vie et la mort se succèdent coi^tinuellement , et la force animale change chaque fois que se produit l'impulsion motrice et calorifique. Ainsi l'âme est expliquée comme une puissance mécanique. La chaleur est son premier produit; la chaleur, vertu inhérente à certains assemblages. Quant à l'âme comme force de sentiment et d'intelligence, on sait qu'elle consiste dans l'image actuelle. En effet, de toutes choses , selon Démocrite, s'échappe un certain écoulement (3). C'est une émanation d'images par l'incurrence desquelles nous voyons et nous pensons (4). Qu'une figure vienne à tom-
(1) Arifitote, de Anima^ 1,2, passim ; et Fs-Plutarquc, Opin. des philos., iv, 3.
(2) Id., de Anima, i, 2 ; et de Respiraliotie, i.
(3) Théophraste, de Sensu. 50.
(4) CicéroDt de Divinatione, i, 2.— Démocrite ramenait Tidée du temps à une image quand il définissait le temps un fantôme de/oi-mc de Jour cl de nuit
5!i2 MANLEL
ber en nous, aussitôt notre transformation s'opère. Toute chose sensible est une passion de la sensation transformée. Ainsi naît l'imagination (4). Quant à la raison , nous la possédons si notre âme est placée symétriquement par le mouvement ; mais nous changeons suivant que la chaleur ou le froid nous entourent : les anciens ont admirablement compris que changer ainsi c'est devenir une autre raison qu'on n'était d'abord (2).
VIII. On voit que la doctrine de Démocrite était une espèce de fantasmatisme assez analogue à celui que certaines écoles modernes ont obtenu par le mélange de l'idéalisme et du sensualisme; mais, de plus, elle détruisait, au moins en apparence, l'unité du sujet vivant qui fut toujours un principe pour les philosophes de notre ère. On comprend aussi que la pensée, l'imagination et sans doute la mémoire se trouvant ramenées à la simple présence de certaines images , le philosophe pouvait ne pas établir entre le mort et le vivant une distinction aussi tranchée que celle à laquelle tous les hommes croient. En effet, Démocrite semble avoir admis la formation des images, non-seulement dans les animaux et dans les plantes (3) , mais même dans les corps morts , qui, disait-il , participent encore d'un peu de chaleur, d'un peu de sentiment et d'une sorte d'âme (4). Il plaçait dans la tète tout entière le siège de Tinlelligence (5), mais probablement il en répandait certaines facultés dans le reste du corps (6). Ne fallait-i! pas, selon son système, que l'image et l'imagination, ce qui est senti et ce qui sent, coïncidassent dans chaque organe! De même
(Sextus, Adv. phys., ii, 183), et il avait la même tendance à méconnaître les idécfs générales quand il disaitque Vhotnme est ce que noussavons tous (id., Hyp., II, 23 ) ; c'est- i-^ire apparemment ce que l'expérience nous montre et quand il combattait la démonstration. (Id., Adv. logic.j ii,327.)
(1) Théophraste, de Sensu, 63. Nous traduisons aX^olwaiç par transformation. Mais on voit que Démocrite entendait an propre, autant que possible, ce mot àXkoi et ses dérivés.
(2) Id., ibid., 58. Cf. Arlstote, de Anima., i, 2 ; et Afetaph., iv, 5. Le terme grec est àXioç^oviiv. MM. Pierron et Zévort l'ont trouvé dans Homère, //iVk/c, juciii, 698 ; mais il ne se rencontre pas à l'endroit cité par Aristote.
(3) Aristote, de Plantis, i, 1 ; et Clément d'Alex., Slromata, v, p. 690.
(4) Ps-Plutarque, Opin. des philos. ^ iv, 4.Cicéron, Tusculanes, i, 34; et Théophraste, de SensUf 71.
|ô) Ibid., IV, 6; etThépdoret, Thérap., v.
^6) Id., Opin. des philos^ iv, 4.
que l'œil enferme le voyant identique au vu , ainsi , partout où le tact a lieu, le louché devait être senti.
Occupons-nous nnaintenant de l'émission des images et de leur origine. Il résulte évidemment de l'analyse qui précède, que Démocrite entendait à la fois par image tout ce qui est intelligible et tout ce qui est intelligent dans l'univers, et qu'indépendamment des atomes dont il composait ses Hgures, il leur accordait une propriété supérieure. Cette propriété, il la caractérisait par le nom de divin , s'il est vrai que suivant lui la divinité résultât de Tanimalion dans les images, et qu'à la divinité l'intelligence fût unie (1). Il devenait ainsi très-facile à Démocrite d'expliquer la croyance à la pluralité des dieux qui régnait de toute antiquité parmi les Grecs : ces prétendus dieux lui semblaient être les images grandes , merveilleuses , presque immortelles, dont nous avons déjà parlé , qui se voient et s'entendent, qui sont les unes bienfaisantes, les autres malfaisantes; et, « puisse-t-il m'en échoir de bonnes, » ajoutait-il. Ces images annoncent l'avenir aux hommes; elles sont les causes des songes. Ce sont elles qui, venant à frapper l'imagination , ont été prises pour des dieux , bien qu'il n'existe aucun autre dieu qu'elles , aucun dieu de nature impérissable (2). Que l'on se borne à faire l'application de cette doctrine aux dieux du paganisme, au lieu de l'étendre à l'essenco divine en elle-même; on ne verra dès lors aucun obstacle à ce que Démocrite, après avoir combattu l'existence des dieux immortels ait enseigné cette triple proposition : les images sont dieu ; et dieu encore, cet être qui émet les images ; et dieu notre intelligence et notre savoir (3). Au contraire , il nous paraît évident
(1) Augustiny Ejnst. ad Dioscor.^ 118.
(2) Sextus, Adv. phys., i, 19. Pour les songes, voyez Aristote, de Divinal. per somn., 2.
(3)Cicéron, de Naiur. deor., i :« Qnid Democritus, qui tum imagines earumque circaitas in deorum numéro refert, tum illam naturam quœ imagines fundat ac mittat, tum scientiam intelligentiamque nostramî... ♦> Et un peu plus loin: «« Nutare videtur in natura deorum ; tum enim ccnset imagines divinitate prœditas inesse nniversitati rerum, tum principia mentesque quœ sunt in eodem universo, tum animantes imagines quse vel prodesse nobis soient vel nocere, tum ingentes qnasdam imagines tantasque ut universum mundum complectantur extrinsecas : qu«e quidem omnia sunt patria Dcmocriti quam Dcmocrito digniora. »
que telle était la dernière et haute ressource du philosophe qui voulait ajouter la connaissance à ses tourbillons : il arrivait ainsi à contempler les choses par deux côtés corrélatifs, l'être et le phénomène, ce qui est en soi et ce qui paraît , les mouvements atomiques et les représentations vivantes. Si ces représentations sont divines, comme tout ce qui est représentatif représente quelque chose, et qu'en elles-mêmes les images ne reproduisent pas le pur atome avec la force, le choc et le tourbillon, mais tout autre chose , il faut que ce quelque chose soit divin aussi. De là résulte clairement la notion de la pensée ou de rintelligence en soi y source divine des images. Et comme enfin notre entendement propre se confond avec l'image même, ainsi que nous l'avons vu, et par conséquent avec le principe de l'image, il faut bien que l'essence de Dieu lui soit encore attribuée.
Cette explication échappa aux anciens, qui se trouvèrent ainsi dans l'impossibilité de concilier les assertions émiser séparément par Démocrite au sujet de la nature divine. Aujourd'hui eHe doit nous apparaître comme le centre, comme le nœud principal de la philosophie atomique , si obscure sans elle. Il semble aussi que nous soyons conduits à légitimer le rapprochement établi par Bayle entre la doctrine de Démocrite et celle de Malebranche ; mais Bayle n'a pas aperçu les différences fondamentales qui rendent impossible toute comparaison sérieuse (4). Malebranche, suivant la méthode cartésienne , voit en Dieu les idées pures. Par suite il doit considérer ces idées comme Dieu même sous un certain aspect. Démocrite, au contraire, parlait surtout des ima^ ges. Malebranche croit fermement à Tunité divine et à l'unité de l'esprit humain ; au lieu que Démocrite méconnaissait l'une et l'autre au moins selon les apparences. Noos lisons bien quelque part que Démocrite donnait le plus habituellement le nom de dieu à l'intelligence, à cette nature qui émet les images (2) ; et ailleurs, encore, que Démocrite regardait comme Dieu
(1) Bayle, Dictionnaire critique, art. Démocrite. Berkeley, disciple à la fois de Locke et de Descartes, semble s'être approché depuis de la doctrine de» images. Mais, en revanche, ce philosophe ne croyait pas aux atomes, à la matière.
(2) Minutius Félix, OctaviuSy p. 12. u Quamvis atomorum inventor» nonn» plerumque naturam qu8e imagines fundat et intelligentiam deum loquiturt »
rintelligence , sphère de forme ignée (1), ce qui représenterait dans son système une sorte d'âme du monde ; mais, même en admettant ces témoignages comme excellents, îl reste que nous ne pouvons avoir d'autre idée de cet être regardé par le philosophe comme la source des images que l'idée que ces images mêmes nous en donnent (2). Ainsi disparaît toute unité et tout vrai Dieu. Tout au plus l'mtelligence humaine, que Démocrite croyait certainement capable de parvenir à une vue rationnelle de l'univers, tout au plus cette intelligence pouvait-elle lui représenter une sorte d'unité, au moins possible, malgré sa fragmentation , sa division de tofis les instants au milieu du désordre du monde. C'est là ce que sa morale nous apprendra ; mais jusqu'ici tout ce que nous savons c'est qu'un grand nombre de figures diverses sorties de l'immensité de l'univers sont descendues dans notre monde (3) ; et nous ne connaissons autre chose que des images, des images divines, mais variables, tantôt bonnes, tantôt malfaisantes, que tous les corps émettent, et qui émanent en particulier du corps humain. Lancées quelquefois par les yeux des sorciers et remplies de leur envie et de leur méchanceté , ces images s'attachent misérablement aux corps des patients; elles poitent le trouble dans leur entendement (4).
En résumé, la doctrine de Démocrite ne nous paraît pas ce qu'elle paraît au plus grand nombre des historiens de la philosophie, un essai de matérialisme systématique et grossier, mais une théorie du monde fondée sur la conception rationnelle de la multiplicité absolue. De cette multiplicité, le retour à l'unité est impossible. L'unité de l'atome est individuelle, et les individus n'ont entre eux de rapports que par la lutte, de laquelle aucune harmonie durable ne peut naître. L'unité de l'image, ou du
(i) Stobée, Eclog. phys.^ i, P- 2 ; et Ps-Plutarque, Opin, dês philos^ i, 7,
(2) Augustin, loc.^ cit. Ce passage renferme une belle réfutation des systèmes de Démocrite et d'Epicure.
(3) Irénée, Adversus fuereses, ii, 19. « Democritus enim primus ait multas et varias ab universilate figuras txpressas descendisse in hune muftduna. « Ce remarquable témoignage nous est fomme un résuvné de la métaphysique de Démocrite. Il nous présente, et c'est un point de vue intéressant, la théorie des images comme un antécédent de la théorie des idées de Platon ; seulement entre Démocrite et Platon parut Socrate.
(4) Plutarque, Banquet^ v, 6, 7.
côté représentatif de l'être, est toute de nature sensible; c'est assez dire qu'elle n'est pas celte unité réelle, éternelle, que les idées do l'esprit pur, les conceptions générales, les définitions seraient seules capables de constituer; mais enfin, tout morcelé, tout incohérent qu'on peut le nommer, le monde de Démocrite est encore celui qu'un puissant penseur, libre, indépendant , mais élève à la fois de Pythagore et de Parm^nide pouvait imaginer. La conception d'un tel monde ferme le cycle de l'ancienne pensée grecque, bien loin de n'être qu'un système de sophistique, ou même qu'une philosophie étrangère fondée sur des idées que l'Âbdérilain n'aurait ni créées ni bien comprises. Les sophistes ont suivi Démocrite comme ils ont suivi Parménide, Heraclite et Anaxagore. Quant à la fausse science des épicuriens et des matérialistes, elle ne satisfait à aucune des conditions du savoir grec avant Socrate('l).
X. Exposons rapidement ce qu'on peut savoir de la physique spéciale et de l'astronomie des anciens atomistes. Il parait que le principe fondamental du groupement des atomes était pour eux la réunion naturelle des Bgures semblables ; ils cherchaient à montrer par l'expérience que les corps ronds vont avec les ronds, les longs avec les long^ , et qu'il en est des atomes comme des animaux organisés , tels que les pigeons et les grues. Cette loi s'expliquait peut-être en ce que tout assemblage déjà constitué est à l'égard des atomes survenants comme un crible où les figures différentes ne peuvent pas également passer (2). On peut conclure aussi d'un certain exemple, pris des corps qui surnagent à l'eau, que l'existence de divers courants d atomes fournissait
(1) Tennemann et Bittcr ont absolanvent ignoré l'explication de la sensibilité et de la pensée suivant Démocrite , et l'auteur d'une monographie française {Diss.surla théor. a2omts^,1833.), M. Lafaist, a dissimulé tous les témoignages qui n'étaient pas à sa convenance. Pour nous, indépendamment de la seule explication possible de l'âme et de la pensée tirée des images animées et de la seule explication possible des images animées tirées de la divinité, nous trouvons une confirmation de notre manière de voir dans cette seule considération : c'est que si les passages de Cicéron, d'Augustin et d'Irénéc ne se rapportent pas réellement à Démocrite, ils ne peuvent avoir été suggérés, avec quelque vraisemblance, que par le platonisme. Nous laissons à décider si le rapport que l'un croirait ainsi apercevoir est exact et suffisant ; s'il ne l'est pas, où trouver 1^ source d'un système de théologie si original?
(2) Sextus, Adv. logic, T, 117.
aux atomistes un moyen général d'explication. Ainsi, dans le cas dont nous parlons, un courant de particules chaudes, c'est-à-dire rondes, s'élève, dit-on, du fond de l'eau. De là vient qu'entre les corps posés à la surface du liquide , ceux-là surnagent qui présentent par leur largeur une prise suffisante à l'action des atomes ascendants (1). Nous ne savons pas si ce courant était rattaché lui-même à quelque autre cause qui dépendît de la nature du liquide; et, en général, tous les détails qui eussent élé si précieux pour nous ont disparu avec les livres de Démocrite (2). Cependant il est certain qu'aucune forme particulière n'était attribuée à chacun des éléments grossiers autre que le feu, mais qu'ils étaient regardés tous comme des séminaires d'atomes (3). Ainsi une source abondante était ouverte à l'arbitraire et l'explication des phénomènes terrestres était bien facilitée.
Nous savons que le seul mouvement réel reconnu par Démocrite est celui qui communique à l'atome une impulsion , dont la cause est une impulsion précédente, sans qu'il soit nécessaire ni possible de remonter à l'impulsion première. Cela posé, des impulsions continuelles qui ont lieu dans le vide entre les atomes, doit résulter pour chacun d'eux cette oscillation que des interprètes ont crue plus tard inhérente à la nature de l'atome , mais qui se déduit aisément du fait même du choc. Il ne faut donc pas supposer que Démocrite avait en cela violé sa règle suprême de n'accorder aucune qualité à l'atome envisagé en lui-même (4). Enfin, de
(1) Âristote, de Calo, iv, 6.
(2) On trouTe quelques faits de physique et de météorologie relatifs i Démocrite, mais isolés les uns des autres, dans Senèque, Quest. natur., iv, 9 ; v, 2 ; VI, 20; VII, 3, etc., etc.
(3) Id., ibid., m, 4.
(4) L'auteur de la monographie déjà citée de Démocrite fait, au contraire, résulter l'impulsion de roscillatinn, et regarde celle-ci comme propre à l'atome et faisant partie de sa nature. Cette idée est inintelligible au point de vue physique et atomistiquu, et plus inintelligible encore au point de vue métaphysique, tandis que de tout temps on a compris ou cru comprendre le mouvement communiqué. Cependant le même auteur, pour ne pas attribuer de qualité à l'atome de Démocrite, oppose une fin de non -recevoir à la pesanteur essentielle dont parle Âristote {de Gêner, et corrtipt, , i, 8) dans le passage important que nous avons cru devoir a imcttre en l'interprétant. V. ci-dessus, p. 245 et 246. Nous insistons sur ce point, parce que personne jusqu'ici u'a compris l'atomisme, faute de s'cx pliquer la vraie nature du mouvement des atomes.
l'oscillation ou plutôt de Tensemble des oscillations des atomes qui voltigent dans le vide immense , naît sans doute ce tourbillon général qui est Torigine du monde de Leucippe. Par ce tourbillon s'effectue, suivant lui, la séparation du semblable et du dissemblable; puis ceux d'entre les atomes qui se font équilibre entre eux, ne pouvant être tous ensemble entraînés, denleurent au milieu tandis que les plus légers passent dans le vide extérieur. Alors la formation centrale de la terre s'explique par la concrétion sphérique d'une masse d'atomes égaux, et celle de l'atmosphère par le tourbillon des atomes de l'air que repousse la résistance de la terre. Ce tourbillon tourne autour du globe terrestre , en renveloppant comme une membrane ; et il entratne, en les fixant tous, tes corps isolés qui lui viennent du dehors (1). Les deux points capitatix de eette cosmogonie semblent être : le premier^ le fait initial d'un assemblage solide ; le second, le mouvement circulaire auquel les atomes sont forcés par la double action du dehors qui poinse et du noyau central qui résiste. On voit aussi que la membrane conservatrice du monde n*est que le tourbillon même par lequel il est entouré.
XL il résulte du système général des tourbillons de Leucippe et de Démocrite que les corps les plus éloignés de la terre doivent toujours être et les plus subtils et ceux qu'emporte le mouvement le plus rapide. Aussi la formation des astres se ramène dans ce système à l'inflammation de certains amas de matière par l'effet d'une violente agitation (2) ; de sorte que, dans le ciel comme sur la terre, la chaleur est la suite du mouvement. Les atoniistes regardaient le nombre des astres comme extrêmement grand ; car ils expliquaient la voie lactée et même les comètes par des agglomérations d'étoiles (3); mais il est difficile de décider s'ils considéraient le soleil et la lune comme doués d'une lumière propre (4) ou comme tirant leur feu des autres astres (5). Ce qui est certain, c'est qu'ils eu faisaient des corps très-grands,
(1) Diegène, Vie de Leucippe, ix, 81.
(2) Id., ibid., IX, 32.
(8) Ps-Plutarque, Opin. des philos. , m, l et 2. Cf. Aristote , Météorol.^ t, 8 ; Siobée, Belog. phys., i, p. 62.
(4) Ps-Plutarque, Opin. des philos. ^ ii, 20 et 26 ; et Stob<?e, Eclog. phys, , i, p. 56,
(5) Diogène, Vie de Leucippe, ix, 83.
et que Démocrite assimilait la lune à une terre qui a ses plaines, ses vallées et ses monts, dont les ombres portées forment les taches qui nous sont visibles (i). Ce philosophe, ainsi qu'Anaxagore, croyait la terre immobile, retenue qu'elle est au centre de Tatmosphère par son étendue , qui s*oppose à ce qu'elle puisse diviser l'air en commençant à se mouvoir (2). Mais il serait possible que cette immobilité ne dût pas être entendue d'une manière absolue, et qu'un léger mouvement de rotation sur elle-même pût être attribué à la terre comme une suite des efforts du tourbillon (3). De cette sorte, le globe qne nous habitons aurait participé, quoique très-peu , de la révolution générale d'orient en occident. Une telle supposition est d'autant plus admissible que Démocrite regardait la violence des révolutions célestes comme augmentant progressivement depuis la terre jusqu'aux astres les plus éloignés, qui sont les fixes, et qu'alors il expliquait d'une manière fort remarquable les mouvements propres d'occident eo orient, dont les planèles, le soleil et la lune semblent doués à divers degrés. Il considérait ces divers mouvements comme des apparences produites par le plus ou moins de facilité et de vitesse avec lesquelles les dififérents astres se prêtent au mouvement universel circulaire dont le type est fourni par la révolution des vingtquatre heures (4). D'après cette théorie, l'ordre des distances des sphères célestes à la terre est facile à déterminer ; il est celui des durées des révolutions sidérales des planètes ; et Démocrite était conduit à fixer les rangs comme il suit : la lune, mercure, venus, le soleil, mars, Jupiter et saturne. La place insolite occupée par venus et par mercure dans la cosmologie des atomistes, put induire en erreur les historiens; et nous nous expliquons ainsi qu'on ait attribué à Leucippe d'avoir placé généralement tous les astres entre le soleil et la lune (5), opinion, qui serait d'ailleurs sans raison dans le système que nous venons d'exposer.
(1) Stobée, Eclog.phys.f p. 59 et €0 ; et Ps-Plutarque, Op. des phiL^ II, 26.
(2) Âristote, de Cœlo, il, 1-^. La largeur de la terre, doot il est question daat ce passage,. ne détermine en rien sa figure.
(3; Diogène, Vie de Leucippe, La forme cylindrique, attribuée à la terre en ce passage comme dans le Ps-PI ut arque, Opin. des philos.^ m, 10. se trouve con» tredite un peu plus loin, quand Diogène expose la formation de la terre.
14) Lucrèce, de Natura rerum, v, 613-635.
(5) Diogène, loc. cit. Ainsi, quand ii est dit que le cercle du soleil est le plui
La théorie des éclij^ses est obscure dans Técole atomistiqiie , ainsi que celle des causes de Tillumination de la lune et du soleil ; mais il est difficile de croire que le mathématicien Démocrite, l'ami des pythagoriciens et le contemporain d'Ânaxagore, ait pu méconnaître entièrement la véritable explication de ces phénomènes. Cependant les témoignages clairs et positifs nous font ici défaut, et nous ne pouvons suppléer à leur absence (i).
XIL Les témoignages qui nous ont été transmis sur la morale de Démocrite apportent un complément nécessaire à Texposilion de sa doctrine générale. Il résulte en effet de ces témoignages que le philosophe dont la méthode était rationaliste, mais dont la physique livrait le monde à la dissolution, arrivait pour conclusion dernière à reconstituer l'unité de Tintelligence dans Tunilé morale. Nous savons ce que pensait Démocrite de cette fiction du hasard qui déguise à Thomme son ignorance et sa paresse, qui le dispense de diriger une vie dont sa volonté pourrait conduire le cours (2). Aussi la liberté humaine n'était à ses yeux que la demi'Servante de la nécessité (3) ; il regardait la nature et la doctrine comme choses semblables, c'est-à-dire apparemment qu'il accordait à l'homme une action pour se former lui-même (4), et pour diriger ce qu'il appelait le mouvement de la pensée (5). Sans la croyance à la liberté, quelle eût été la valeur des règles éthiques, dont la fin même est, comme on va le voir, de constituer la personne humaine dans une complète indépendance? Ainsi, nous pensons que Démocrite reconnaissait tout au moins dans cette partie de la divinité qui est l'intelligence de l'homme, une faculté directrice élevée au-dessus du hasard des images qui tombent sur l'âme ou même qui la constituent. Bien plus, et quoi qu'on ait pu dire, par une interprétation qui paraissait naturelle,
éloigné, il faut entendre par rapport à la lune et aux deux petites planètes. Cf. Ps-PIutarque, Opin. des philos., ii, 15.
(1) Diogène, toc. cit., donne une explication inintelligible de Lcucippe; mais ce passage nous semble altéré.
(2) Ci-dessus, n» 5.
(3) Œnoir.aùs, dans Théodoret, Thérap.. vi. Œnomaû«, auteur d'un livre contre ks oracles, est du 2" siècle.
(4) Clément d'Alex., Slromat.y p. 534; et Théodoret, Thérap.^ IV, init. (6) Scxtus, Adv. logic, ii, 139.
sur la croyance de ce philosophe à la mortalité de l'âme [^), il serait peut-être imprudent d'affirmer la fausseté de la tradition d'après laquelle il aurait enseigné la palingénésiey la résurrection future des corps (2). Cette croyance d'origine égyptienne se serait très-bien expliquée dans le système des atomes en supposant une dissolution temporaire et une reconstitution à venir de l'âme. Il aurait suffi pour embrasser toutes ces conséquences que Démocrite eût admis un ordre éternel dans la combinaison des atomes dans l'émission des images; et cet ordre a pu résulter dans sa pensée de la notion morale de la nécessité qu'il avait fortement conçue. Les caractères essentiels de l'éthique de Démocnte sont les mêmes que nous avons reconnues à la plupart des doctrines do l'antiquité ; ils se réduisent tous au principe de l'isolement ou de l'égoïsme. Ce mépris de la vie commune et des hommes vulgaires qui coulait dans les larmes symboliques d'Heraclite , on sait qu'il s'exhalait en railleries muettes avec le rire perpétuel de Démocrite (3) ; et le double mythe du désespoir et du dédain nous représente presque toute la morale de l'antiquité avant Socrate. C'est à la science seule que le génie de Démocrite avait voulu sacrifier. Pour elle il avait dépensé son patrimoine et encouru la sévérité des lois (4); pour elle il avait voyagé au loin, et plus utilement qu'Ulysse et Ménélas (5) ; pour elle enfin il s'était privé de la v-ue, si nous voulions accepter à la lettre ce beau symbole de la méditation (6). Il regardait la connaissance comme une source féconde de plaisir (7) ; et c'est en s'y éle- ' vant sans doute qu'il croyait atteindre au vrai bonheur, à ce bonheur qui ne consiste pas dans les choses passagères et périssables (8). Mais l'amour de la science , qui avait valu à Démocrite le surnom de philosophe parmi les Abdéritains (9),
(1) Ps-Pliitarque, Opin. des philos., iv, 7.
(2) Pline, Hist. nat.^ vu, 55.
(3) Voyez particulièrement Sénèque, de Ira^ il, 10; Elien, Hist. divers.^ TV, 20; et Juvénal, Satyr. x, v. 28.
(4) Diogène, Vie de Démocrite \ Athénée, Banquet des sophistes, iv, 9.
(5) Théophraste, dans Elien, loc. cit.
(6) A.-Gelle, Nocies atticte, X, 17.
(7) Plutarque, de Prof, in virt., 10.
(8) Stohée, Sermones, v, 24.
(9) Élien, loc. cit.
2«W BIANUEL
ne le rendit pas utile à ses concitoyens; car il réprouvait moralement et le mariage, dont l'objet immédiat est une petite éptlepsie (1) , dont l'objet dernier, c'est-à-dire l'éducation des enfants, n'est qu'un trouble pour le sage , et l'amour même de la patrie, ce nœud indispensable de la société antique , en un mot toutes les passions et leurs suites (^]. Celui qui veut bien vivre, écrivait-il au commencement de son livre de VEuthumie^ n'agira que peu, soit dans la vie publique, soit dans la vie privée (3). Il nommait euthumie ce calme de l'esprit (4] qui résulte de la mesure dans le plaisir, de la symétrie dans la vie (5), de la modération en tout. Bien-êfre, harmonie^ ataraxie^ c'est-à-dire imperturbabîUté (6), athambie, c'est-à-dire détachement de toute crainte (7), tels étaient les noms des hautes vertus du sage, suivant Démocrite. Ainsi l'égoïsme philosophique , plus condamnable encore que l'égoïsme religieux, livrait sans regrette monde à la lutte des passions. Le sage cherchait par un retour sur luimême cette félicité dernière qui n'est ni dans l'or, ni dans les troupeaux, mais dans la divinité qui habite l'âme (8).
(1) Clém. d'Alex., Padagog., li, p. 193.
^2) 6tobée, Sermones^ passim; et Clément d'Alex., Strom., n, p. 421.
(3) Séoèque, de Tranq» anita.., £il, et de Ira, ni, 6.
(4) Id.. de Tranq. anim., ii.
(5) Btobée, Sermonee^ i, 40.
(6) id., Eclog. ethic.j ii. p. 164; Cf. Diogène, Vie de Démocrite.
(7) Cicéron, de Finibui bon. et mal.^ v, 29.
(8) Btobée, Eclog. ethic.^ loc.cft. — En terminant cet essai sur Démocrite et sur Tatomisme, nous devons dire que notre attention fut d'abord appelée snr la métaphysique de Démocrite par un travail relatif à ce philosophe, que M. P. Leroux a publié dhnsV Encyclopédie nouvelle (t. IY,p. 263, 27« livraison). Le seul défaut grave que nous ayons à reprocher à ce travail, d'ailleurs très-supérieur à tons ceux que nous connaissons, ou qui signale les importants témoignages que nous avons mis è profit, c'est de se ressentir de la foi que son auteur porte au syncrétisme alexandrin ou aux opinions qui en sont dérivées. M. Leroux fait de Démocrite un prophète de l'Orient. Nous qui croyons à la Grèce, en philosophie comme ailleurs, nous trouvons, en y regardant de près, que le philosophe des atomes et des images se place à la suite des écoles pythagoricienne et d'Élée, à peu près comme Spinoza et Leibniz à la suite de Descartes et de Bruno. Aussi le caractère proprement philosophique de Démocrite échappe à M. Leroux, qui cherche partout l'orientalisme au lieu de la méthode. Ce caractère consiste, si nous osons risquer ce mot, en une sorte d'hnrmonip préétablie, ou d'ordre naturel et nécessaire . soumis à une loi, périodique peut-être, de développement et de palingénésie, entre les combinaisons d'atomes d'une part et les images à la fois sensibles et sentantes de l'autre. Nous hasardons ce résumé , que nous ne voulons pas cependant insérer littéralement dans le texte , parce qu'il nous explique seul le rapport de \9l physique de Démocrite à sa métaphysique.