‹ Manuel de philosophie moderneChapitre 78 sur 86 · Nous nous plaçons ici au point de vue de la France · texte numérisé non relu

Nous nous plaçons ici au point de vue de la France

(1) y. Manuel de Tennemantit t. II, pliilosopbie de Shelling et Barchou dePenlioëii ; Histoire de la philosophie allemande depuis Leibnilz jusqu'à Hegel, t. II, Sbelling.

(2) X. Bichat, Recherches sur la vie et la mortf 1800. Analomie générale appU" quie à la physiologie et à la médecine, 1801.

(d) Voj. livre TI, ch. 4 de ce manuel.

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]Noiis pourrons dune nous dispenser de donner à l'admirable développement philosophique de T Allemagne au commencement de ce siècle une exposition étendue à laquelle nous ne suffirions pas ; mais nous en dirons assez pour qu'on puisse apprécier linfluence de ce mouvement sur nos idées et sur rintelligence de notre vieille philosophie. Un peuple ne sMmpose pas à un autre, que cet autre ne soit mort comme nation et comme organisme, pour ainsi dire; mais, ce qui vaut mieux, les progrès d'un grand peuple dans le sens de son caractère et de sa tradition dépendent toujours des progrès d'un autre grand peuple ; les idées se transmettent, se transforment; elles s'assimilent, dans l'infinie variété de la nature et de riiomme, aux divers organes intellectuels qui représentent ensemble la pensée de Thumanité.

Or, la France a si bien travaillé et souffert depuis cinquante ans, en politique, en guerre, en organisation sociale, qu'elle commence à peine à jeter les yeux autour d'elle, pour s'enquérir des éléments épars du progrès de l'humanité et pour les rassembler. En 1815, convalescente à peine, elle essaya de réagir et contre la brutalité des idées impériales, et contre l'étroite domination de Condillac: peu à peu la métaphysique de l'école écossaise cessa d'être pour elle une nourriture trop forte, et elle renoua, quoique faiblement d'abord, la chaîne de l'iiistoire en philosoplne.

Voici ce qu'étaient les Ecossais. Nous avons vu la philosophie de Locke périr entre les mains de Berkeley et Hume. Les Écossais cherchèrent à retirer du naufrage tout ce qu'ils purent de débris. Ils eurent à combattre pour cela contre Hume lui-môme et contre l'ombre de Berkeley, et à continuer la lutte commencée avant eux contre les conséquences morales et politiques du sensualisme. Les Écossais en appelèrent au sens commun, contre les doctrines idéalistes; mais le moindre tort de ce mot est d'être très-vague, et le plus grand est d'appeler à prononcer sur les questions spéculatives l'esprit ignorant qui ne sait même pas comment ces questions sont posées. Ou bien le sens commun prononcera contre la raison, auquel cas il faïidra remonter au point de départ de celle-ci, et soumettre à l'examen les principes, puis les conséquences ; ou bien il prononcera en faveur de la raison, et alors il ne sera que la raison même si son jugement peut être motivé. Les

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Écossais rejetèrent les idées pour échapper au système de Berkeley, et ils eurent raison s'ils ne ^ulurent que nier, comme entité distincte, Tidée intermédiaire entre ce qui sent et ce qui est senti. Mais les idées existent comme modes de Tesprit, car il faut reconnaître nécessairement la multiplicité de la pensée, et cette multiplicité à son tour ne peut être coraprise que fiar la distinction métaphysique entre deux per* sonnes,dont Tune, immuable, aperçoit, et dont Fautre est cette personne même modifiée et apercevable en tant que modifiée. Cette seconde personne est intermédiaire entre la première et l'objet de sa pensée. Que si l'on objecte la nécessité d'uniiitermédiaire entre le premier intermédiaire et Tesprit, nous ne voyons pas que cette nécessité puisse être établie par la même raison. Or aucun idéaliste moderne n'a entendu autrement la doctrine des idées. Berkeley avait encore appuyé son système sur rim possibilité d'établir une distinction raisonnable entre les qualités j^r^mt ères et secondes de la matière ; les Écossais revinrent sur cette distinction, et formèrent de nouvelles listes de qualités premières. Mais ces listes sont variables et arbitraires; elles ne reposent sur aucune conception véritable, sur aucune définition. Ainsi parmi les qualités de Reid (1) , étendue, divisibilité, mouvement, dureté, mollesse, fluidité, comme parmi celles de Locke, solidité, étendue, figure, mouvement, nombre, deux seulement peuvent être sérieusement proposées comme des caractères nécessaires de la matière à savoir, l'étendue d'abord, puis la dureté et la solidité sous un même nom. Or, Boscovich ayant prouvé que l'on peut concevoir les corps, le monde et la sensation, sans qu'il y ait aucune qualité réelle de résistance, ou de dureté, ou de solidité (car tout cela revient au même), et la doctrine de Leibnitz en général conduisant au même résultat, il faut convenir que l'étendue seule nous reste dont Tidee ne semble pas d'origine sensible. On objecte à cela que l'esprit peut concevoir l'atome indivisible et étendu, et par conséquent impénétrable et figuré; mais s'il y a figure, il y a division en puissance et par conséquent divisibilité. Quant à la prétention de Dugald Stewart (2| à réduire toutes les qualités premières à la solidité, qui seule est sensible dans les

(1) T. Reid, ÛE'uorei, traduites par M. Jouffroy,

(2) D. SlvmzTXf JSssait philosophiques.

corps et à faire de I9 figare et de Tétendae des propriétés que nous concevons dans la solidité, elle reyient, selon nous, à donner à la matière le nom de sensation.

n est évident aussi que pour répondre aux arguments de Berkeley, les Écossais durent se trouver obligés de modifier le principe de Torigine exclusivement sensible des connaissances. A la sensation ils ajoutèrent la pei'ception, faculté mystérieuse, incompréhensible, par laquelle nous trouvons dans les corps autre chose que le contenu de la seusation. Us firent dominer la sensation sur les qualités secondes, et la perception sur les qualités premières. Alors commença cette analyse dissolvante des facultés humaines, cette classification arbitraire des moyens de la connaissance, qui, sous le nom de psychologie et en s'appuyant sur le principe de Tobservation et de Texpérience, ne donna à la philosophie qu'une sorte de polythéisme idolâtrique, et réduisit la science en poussière. S^abstenir d'hypoihèses, observer, diviser et nommer, voilà la méthode. L'induction baconnienne, comme Tobservation proprement dite et Texpérience, ne peut se déployer que dans le champ de la physique ; encore faut-il que l'induction soit illégitime et dépasse le raisonnement pour fonder quelque chose. Mais en philosophie, dans la science des sciences, se réduire à juxtaposer des faits c'est renoncer à les unir jamais, c'est se condamner à faire un casier de la pensée et de la science un dictionnaire.

L'Angleterre, qui, pour la philosophie naturelle, en est demeurée à l'innocent système dé Dieu et de la création, de la Providence et de Fespace, du vide et des atomes, des qualités premières, de l'observation, de l'expérience et de l'induction, sans jamais caractériser ni la méthode ni son objet, l'Angleterre en est tout au plus venue maintenant aux doctrines des Ecossais pour la philosophie pure, et, sans doute, dans sou égoïsme national, elle suivra Locke longtemps encore, tandis que la France s'allie à l'Allemagne et retrouve par elle l'héritage de son ancien génie et de la grande révolution scientifique que Descartes a accomplie en Europe.

2. En effet, pendant que la philosophie cherchait à se relever, comme nous venons de le dire, par une nouvelle analyse psychologique et à introduire sous une forme ou une autre quelques-uns des principes de Descartes, encore mal compris et mal interprétés dans le sensualisme, la doctrine philosopliique in-

verse trouvait définitivement son terme dans la philosophie de Kant qni, appliquant à Fhistoire entière de Tesprit moderne le scepticisme de Hume, essayait d'établir sur les ruines delaspécu« lation et de ses systèmes, la vérité philosophique dans sa véritable étendue et avec ses limites infranchissables.il est vrai que Kant semble avoir toujours conservé une sorte de préférence poai» Técole dont le dernier représentant lui avait suggéré ses pre« mières pensées ; mais il n^en a pas moins détruit radicalement jusqu'à la possibilité de Tempirisme, et continué, quoique d'une manière admirablement originale, la réforme de Descartes, en prouvant rigoureusement que l'espace et le temps ne sont que des catégories de Tesprit, des formes inévitables de notre connaissance, qui en elles-mêmes ne préjugent rien sur Texistence objective des choses dont elles nous servent à former des idées. Il distingua d'abord, et définit les jugements synthétiques et analytiques, dont les uns unissent deux termes qui ne sont pas tels que le second soit contenu logiquement dans le premier, et les autres au contraire ; ensuite il fonda la psychologie sur ce principe que les connaissances synthétiques à priori em^ pruntentleur forme aux lois de la pensée humaine, et que cette forme slmpose en nous à toutes les notions et à tous les jugements, sans que nous puissions conclure par la raison si elle convient ou ne convient pas à Fobjet en soi de notre connaissance. De là, une critique de toute philosophie réaliste et de toute ontologie, c'est-à-dire en grande partie des spéculations de la raison pure (1). Mais Thomme réduit ainsi à lui-même est encore un être actif, et Tidée rationnelle de la liberté accompagne chacun de ses actes ; de là une deuxième partie de la philosophie, dont le but est de régler l'emploi pratique de la raison en tant qu'il suppose la liberté (2). De ce point de vue ressort une morale fondée sur les lois de la raison, dont le premier principe est que l'être libre doit agir de telle sorte, que la maxime de sa volonté, puisse passer en même temps pour un principe de législation générale. Enfin, entre l'homme libre et la nature, entre la connaissance pratique et la connaissance théorétique, il est un rapport mystérieux qui suppose une notion toute subjective, celle de finalité^ et sert de fondement

(l)Kaiit, Critique delà raison jnire^ 1781, trad. par M. Tissot, 1836. (2) là., Critique de la ruisov pratique^ é788.

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à DOS jugements (1). La science des causes finales, et celle dn beau, resthétique, naissent et se développent à ce nouveau point de vue. L^exercice de la raison pure, basé sur la con~ naissance à priori, ne peut être irréprochable, selon Kant, que lorsqu'il s'applique aux sciences dont les données sont subjectives : les mathématiques sont dans ce cas, et, en général, tonle science de la nature qui reçoit Tapplication des mathématiques et dont les notions fondamentales, force, mouvement, et matière {mobile dans V espace ), sont des idées fondées sur les catégories de Fesprit humain (2] .

3. Pour nous attacher ici à la partie purement métaphysique de la doctrine de Kant, nous voyons que Vidéalisme svbjectif y parait pour la première fois. En effet, en montrant que les idées que nous avons de^ choses peuvent ne nous rien apprendre de leur nature propre ; que les notions générales, nécessaires, que nous trouvons en nous, peuvent être des résultats de notre être particulier, et que l«s lois auxquelles la nature nous semble assujettie ne sont peut-être que transportées de nous à elle, Kant ne fait qu'opposer à la métaphysique la possibilité d'un idéalisme absolu ; il la force par là à invoquer désormais la foi (3), qui seule peut suppléer à une expérience radicalement impossible. Sa fameuse réfutation des preuves ontologique et cosmologique de Texistence de Dieu (4) n'atteint les arguments sur lesquels ces preuves sont fondées qu'autant qu'elle renverse les principes qui leur servent de base, ce qui est impossible si ces principes (5) supposent précisément la foi, la foi dans les idées de la raison pure, la croyance à leur vérité, à. leur conformité par rapport à l'objet. Il est vrai que Kant ne regarde pas ces axiomes comme impliquant quelque chose hors de nous qui leur soit conforme, mais il ne prouve pas non plus que ce quelque chose n'est pas ; sa réfutation de IHdéalisme, soit problématique ^aoli dogmalique (6), n établit d'ailleurs, quoi qu'il puisse

(l)Kantt Cnliçtte du jugement, 1790.

(2) Id., Klèments inélapfijrsiçnes de la science de la nature ^ t786.

(3; Id., Criligue de la raison pure, préface.

(4) Id., 1. II, ch. II, sect. 4.

(6) Voj. 1. VI. ch. III de ce manuel.

(6) Kant. Critique de la raison pure, I. II, cli. I, scct. III, 4. -1

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dire, que la nécessité d'un objet extérieur dans Tespace, ou de son apparence en nouSy pour que notre pensée soit possible dans le temps ; d'où il résulte que Kant ne peut renverser la métaphysique qu'en lui opposant la possibilité d'un idéalisme absolu, et que, malgré son faible pour Técole sensualiste, il ne peut la préserver de la chute des autres philosophies.

Mais en établissant dogmatiquement le premier que Tindépendance, Tinfinité, lanécessité,que toutes les lois de Tunivers pourraient trouver leur origine dans Thomme, et que les conceptions de l'espace et du temps, qui sont le fondement de tontes ses connaissances, pourraient n'être que des formes de son esprit, suivant qu'il se livre à l'intuition d'un état externe ou inierne, Kant nous parait avoir développé Tidée de la personnalité humaine déjà si élevée et agrandie par Descartes, et avoir ainsi forcé les philosophes, qui depuis Descartes s'étaient trop placés au point de vue exclusif de Dieu, à adopter enfin, quoique toujours sousuneconteniplationplus ou moins objective ou subjective des choses, la seule philosophie capable de concilier ces deux états opposés de la science, Vidéalisme subjectif et le -panthéisme objectif. En un mot, Kant a laissé la méthode invariablement fixée, l'empirisme et le sensualisme écrasés, l'idéalisme agrandi.

4, Trois ordres d'idées différents trouvèrent leur origine dans la doctrine critique de Kant. Nous nommerons en pre* mîère ligne le scepticisme qui pouvait en être regardé comme une conséquence naturelle et que Schûlze développa ; ensuite la doctrine de la foi ou du sentiment de Jacobi qui, au lieu d*appuyer la raison sur la foi, eut une tendance mystique et ne parut être qu'une réclamation contre le rationalisme sévère de Kant en métaphysique et en morale ; enfin l'idéalisme subjectif qui fut la philosophie même de Kant ramenée à un dogmatisme absolu par la négation de tout ce que la science ne peut démontrer. Aussi cette théorie fut-elle d'abord proposée comme propre à donner la signification la plus exacte et la plus profonde du criticisme et elle fut appelée doctrine de la science. Fichte, qui en fut le créateur, réduisit en effet à l'idéalisme toute science rigoureuse. D'après lui, le mot est l'origine et le fondement de toute réalité et le moi ne peut supposer un objet ou un non-mot hors de lui, sans détruire une partie de son moi divisible pour le placer dans un non-moi. Il n'est

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en effet de réalité hors de lai qae celle qn^il accorde|et il ne peut en accorder aucune sans la retrancher de lui-même. Je mis mot, est le premier jugement incontestable ; le moi n'est pas nonmoi^ principe de contradiction, est le second ; le troisième est Yopposition d'un non moi divisible au moi divisible. C'est ridée de borne oq de limite, en un mot de négation qui suggère celle du moi comme divisible, et il en résulte trois personnes nécessaires à tonte manifestation, le moi absolu ou être sans distinction, le moi divinble^ et le moi fixé comme non-moi ou comme objet sans lequel il n'y aurait pas de conscience. L'origine de ce phénomène et le commencement de la \ie est la tendance infinie du mot absolu à agir, à être cause ; car cette tendance s'exerçant d'abord dans le vide, le mot doit revenir en lui-même et s'y créer une réaction à son action. Delà naît le non-moi qui, devenant cause à son tour, limite et détermine le moi et lui procure ainsi la sensation. Si le «lot se conçoit dépendant, il est intelligence ; s'il se conçoit libre, il agit. Enfin le wioi a la conscience involontaire du devoir ou de l'obligation, d'où ressort l'idée de Dieu conçu comme un ordre moral vers lequel le mot tend à s'élever; et quant à ses relations avec les autres moi dont les phénomènes lui font admettre Texistence, elles sont réglées par le devoir, tel que la conscience le pose rigoureusement, et par le droit qui résulte, dans une communauté, de la limitation de la liberté du mot par celle des autres.

5. Quelque étroit que soit le lien de la philosophie de Kant et de celle de Fichte, il est cependant certain que ce dernier, en fondant exclusivement la science sur l'idée de l'être révélé dans le moi, dépassa brusquement les limites du criticisme. Bientôt même l'impossibilité d'arriver par l'idéalisme absolu à la notion d'un être divin, cause et fin de l'ordre moral et essence de tout ce qui est, obligea Fichte, qui voulait enfin voir dans cet être, objet de la croyance humaine, autre chose que l'ordre moral lui-même, à changer le point de départ de la science et à le placer en Dieu, dont le moi est l'image. Schelling fut encore plus hardi, mais aussi moins méthodique, quand, pour éviter toute difficulté sur l'origine et sur la légitimité de la connaissance, il posa son principe dans Y absolu auquel il attribua la nécessité de produire la vie et le monde en se résolvant en un dualisme, le réel et Vidéal, dont toutes les manifestations multiples

et diverses forment un grand tout, qui retourne en se développant à Tunité première. L'histoire universelle est alors une révélation de Dieu^ qui prend conscience de lui-même sous une infinité de formes liées, et la science, qui en étudie le développement, a pour but de le ramener à Fidentité d'où il sort ou de le comprendre en elle. La nature est donc vivante, elle est Dieu manifesté; rien n'exista en elle de pleinement indépendant ; car le fini, résultat plus ou moins réel ou idéal d'une opposition, d'une polarité qui se développe dans l'absolu, n'étant que le développement de l'identité, doit retourner à elle, et le même qui se différentie doit s'identifier, de telle sorte que la trinité reste essentiellement confondue dans l'unité. On conçoit donc que l'être fini pèche quand il se considère comme absolument libre ; la moralité consiste au contraire à s'unir à Dieu, et en général le type divin représenté dans la pensée humaine constitue le bien, le beau et le principe de l'art, et Yétat n'est que la vie commune quand elle est réglée par ce type dans toutes les parties du développement humain.

6. Le plus grand défaut que nous ayons à reprocher à la philosophie de Shelltng c'est d'être exclusive comme celle de Fichte, quoique dans un sens tout inverse, et d'être en même temps bien moins logique ou plus éloignée de la méthode scientifique telle que Kant Ta fixée. Ce dernier vice de la doctaine de Shelling a été corrigé par Hegel dont le système est au contraire éminemment sévère et rigoureux et pécherait plutôt par un excès d'aridilé. L'esprit poétique, au lieu d^y dominer et de s*^ développer librement, n'y perce que par intervalles, quand sa force native fait éclater la formule qui le retient. La méthode d'Hegel est irréprochable, la logique y apparaît dans toute son ampleur et avec un sens tout nouveau. Un grand nombre de vérités s'y trouvent acquises pour jamais à la philosophie et à l'histoire. Mais surtout, l'idéalisme et le réalisme s'accordant ou se confondant enfin dans une formule qui identifie le réel a\ec\e rationnel^ le philosophe' n'a plus qu'à rechercher le principe de l'existence du fini dans l'infini, ou, pour employer les termes d'Hegel, la raison de l'opposition du phénomène à la substance et de toutes les autres oppositions qui constituent le monde selon la logique. Il ne suffit pas, en effet, de raconter le développement de l'absolu et de montrer

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comment Vidée qui le représente, et qui est lui-même, se réalise ou s'incarne graduellement et parcourt la sphère de la logique, celle de la nature et eelle de Tesprit, pour rentrer de nouveau dans ridée absolue où les oppositions s^annulent. Une doctrine pareille, quelle que soit la grandeur et la vérité de sa concep- ^ tion, n'est jamais qu'une doctrine de Dieu et non une doctrine de rhomme. Nous trouvons en elle une unité suprême, incompréhensible, être et néant, qui s'oppose à elle-même et commence à devenir ; puis, si nous suivons Tidée dans le cours des formes qu'elle revêt, nous ne faisons qu^embrasser un ordre nécessaire, qu'exécuter une évolution fixe qui lious ramène à l'anéantissement dans la pensée de Dieu. Aussi le fatalisme historique et la direction théocratique de la société résultent de celte philosophie, à moins qu'on n essaye de lui donner un contre-poids à l'aide d'une conception de l'êire, monade, force, entéléchie,- analogue à celle de Leibnitz que la nouvelle école allemande nous semble avoir beaucoup trop oubliée. La doctrine d'Hegel ne diffère donc de celle de Shelling qu'en ce qu'elle prend son point de départ dans la logique et décrit les évolutions du monde en décrivant celles de l'idée : et en effet, selon la méthode des sciences, il faut, à l'origine de la spéculation, se placer dans l'idée ; c'est alors une œuvre admirable que de la développer, de trouver dans les lois nécessaires de son déploiement les lois de la réalité représentées, de voir cette réalité tendre et parvenir, sans cesse, et de plus en plus, à s*élever jusqu'à l'idée et à se faire elle, enfin la nature et l'histoire apparaître comme de sublimes incarnations dé l'idéal. Telle est la philosophie de Hegel qui est l'apogée de la connaissance de l'absolu chez les hommes, qui explique les symboles les plus élevés des religions, unit à la méthode de Descartes la pensée de Bruno, et corrige la doctrine de Spinosa en enseignant ce que Spinosa ignorait, le progrès éternel de tous les êtres. Mais répétons aussi qu'il ne convient pas de trop diviniser l'homme ; non, la philosophie de l'absolu n'est pas le port éternel où tendent tous les êtres, parce que la philosophie n'est pas la vie, et parce que nous voulons être éternellement sans nous confondre, augmenter nos sens, élever nos organes, aimer de plus en plus, non Dieu seulement, mais ceux qui nous accompagnent dans le progrès des vies et sans la pensée desquels nous ne serions que néant; en un mot atteindre dans l'avenir

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rincarnation d'un idéal que nous ignorons encore. Or, il ne suffît pas de concevoir l'être dans l'absolu et d'y produire la vie par TintervenHon du néant, il faut encore, pour représenter tout le contenu de la pensée, admettre la distinction réelle et l'indépendance de chaque force primitive au sein de la force universelle.

7. II appartenait à un naturaliste placé, par la nature de ses recherches, à un point de vue plus concret des choses, d'appliquer la monadologiede Leibnitz à la détermination de l'essence et du sort à venir des êtres. Malheureusement les beaux travaux de Ch. Bonnet, car c'est de lui que nous voulons parier, n'ont pas en toute Tinfluence que des procédés de raisonnement plus rigoureux et une science métaphysique plus sévère leur auraient certainement donnée. Les philosophes allemands semblent avoir ignoré toute l'importance et toute la valeur de ce système qui a cependant préparé les seules bases possibles d'une histoire naturelle. Ils ont lidèlement continué l'idéalisme de Leibnitz, mais non sa tendance à établir à côté de la science suprême une sorte de science exotérîque fondée sur les phénomènes et sur leurs rapports sensibles. Qu'importe cependant la nature de la substance en soi et que la matière existe ou non en tant que quelque chose d'étendu et d'impénétrable? Qu'importe l'absolu, et que nous veulent les causes incompréhensibles qui font que quelque chose existe? Il ne suffît pas pour être réaliste de poser l'être hors de soi, il faut encore envisager chaque essence individuelle comme une et muUiple, indépendante et modifiée, et comme portant en elle le germe de tous ses développements futurs, depuis les organes qui serviront à ses relations, jusqu'à la pensée qui lui en donnera la conscience . Bonnet ne fut pas obligé de sortir de la nature et des phénomènes, et de s'adresser à la pure monade pour résoudre ce problème : au contraire, il considéra le germe visible de chaque aniqial comme contenant une infinité de germes emboîtés les uns dans les autres ; et la substance pensante, que l' inévitable union de la pensée et de la matière nous fait regarder comme ayant son siège en quelque partie du corps, il la plaça dans une sorte de miniature de l'animal, résultat naturel de la concentration et de la représentation de tons ses organes dans un certain milieu très- petit, inaltérable dans les conditions présentes de la vie sensible. De là une pa. lingénésie pour tous les cires et une série de vies nouvelles qui

se produisent inévitablement «t dans Tordre, suivant les/dations et les lois plus générales qui les embrassent; de là une manifestation progressive de la vie, et dans Texistence de chaque être un progrès continu dirigé par ces lois; entin ce progrès doit se retrouver comme passé dans Thistoire de la vie, quand on classe les animaux que^nous pouvons connaître suivant une échelle ascendante de leurs facultés. Maintenant que Bonnet n'ait pas aperçu toute la généralité de son idée et qu'il ait voulu restreindre Véchelle des êtres à un mouvement unique et rectiligne; quMl ait trop exclusivement envisagé Dieu commejcréateur et n*ait pas fait intervenir Vinfini du développement dans ses formules ; qu'il ait conservé Tidée de la matière inerte, inorganique, rejetée au surplus par un de ses contemporains Robinet, au lieu de se tenir plus près de la doctrine de Leibnitz, ce sont là des défauts qu'on peut reprendre et corriger, mais qui n'empêchent pas que cet homme encore méconnu n'ait découvert les lois fondamentales qui doivent faire de l'histoire na turelie une véritable science dans l'avenir, et qu'il n'ait facilité p^r la définition générale d'une vie distincte individuelle, à la fois idéale et organique, la réclamation que nous venons de &ire contre l'identité absolue des panthéistes allemands (4).

8. Nous ne devons pas oublier dans notre revue des éléments de la science future la grande œuvre morale et philantropique commencée au dix-huitième siècle et poursuivie jusqu'à nous. Nous en avons dit quelques mots déjà, mais sans déônir exactement sa tendance. Or, cette tendance est double et combat à la fois le principe égoïste, issu du sensualisme, et le principe de renoncement au monde et de^^a^u^ éternel^ prêché par l'Eglise. Elever la moralité de Thomme à ses propres yeux, reconnaître en lui un sens moral, une connaissance naturelle ou innée du bien et du mal, du juste et de Tinjuste, c'est échapper à l'égoîsme, à la morale d'Hobbes et à sa pâle image reflétée par certains élèves de Locke. Cumberland,Wollaslon, Shaftesbury, Hutcheson, Adam Smith, Price, Fêrguson, Hume, Diderot, Voltaire représentent à divers degrés la morale et la religion naturelles ^ qui, nées au sein du protestantisme, passèrent en France et luttèrent contre toute rc%ionréré/ec; la plus grande diffé-

(1) BoDBet, La Palmgénésie philosophiquct Gencve, 17G9. — Contemplation ds la «ofttre. etc. etc.

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rence qu'on puisse trouver entre les systèmes de morale fondés dans cet esprit dépend du degré d'importance accordé à la sympathie par les uns, à la raison par les autres, dans la détermina* tion du lai^n, Kant fonda le sien sur la raison et contribua beau, coup à propager en Allemagne cet esprit de religion naturelle* On peut reprocher un défaut très-grand à tous ces systèmes : c^est d abord d'introniser absolument la raison ou \e sentiment individuel, ensuite de supposer dans les notions humaines de justice et de bonté une invariabilité à laquelle T histoire donne faci* lement un démenti. Aussi ne voulons-nous leur accorder qu'une valeur toute relative, sans renoncer à soumettre, dans tous les cas, les jugements individuels à des lois générales et sanctionnées, qui sont à leur tour soumises à l'examen et à l'appréciation des individus. Il y a à dire de la politique ce que nous venons dédire de la morale; qui ne sait quelle fortune les idées de liberté, d'égalité et d'examen individuel ont fait en France depuis un demi-siècle ; mais qui pourrait ignorer aussi la profonde nécessité d'un pouvoir central, religieux et politique? Que les variations du dogme, que celles du pouvoir et de la loi soient intimement liées aux variations réelles et constatées du sentiment humain, c'est ce qu'il est permis de demander. Mais la liberté en acte ne peut procéder plus loin, ni l'égalité ne peut exiger davantage dans la communauté. Le reste se passe dans le for intérieur qui est inexpugnable ; et moins que jamais on pourra l'assiéger violemment. Avant le dix-huitième siècle , tout ce que l'esprit politique général avait pu faire c'était de poser contre Hobbes, avec Grotius et Puffendorf, le principe de la sociabilité naturelle et de traiter rationnellement la question du droit; encore Puffendorf ramena- t-il la sociabilité au besoin et à Tégoîsme. La révolution politique à laquelle nous devons les notions naturelles de droit et de devoir, qui sont désormais ineffaçablement inscrites en nous, a donc été due en grande partie aux moralistes du dix-huitième siècle, à Bayle qui les représente tous par avance, et enfin à Rousseau, qui a détruit le principe d' Hobbes d'une manière définitive en accordant la vertu, l'honneur et la bonté à l'homme de la nature. Celte idée était d'un esprit noble et grand, et bien qu'elle soit assurément fausse, si on la prend dans toute son extension, elle est vraie dans son principe, en y introduisant les restrictions convenables. Hobbes supposait l'hoinniQ

méchant et le rendait pire, Ronssean le suppose bon et le fait meilleur. C'est en grande partie de ses ouvrages que date la recherche des conditions du développement naturel et de Tamélioration des hommes, et le principe de la fraternité humaine a trouvé eu lui l'un de ses plus éloquents propagateurs. 9. C'est vers le milieu du dix-huitième siècle qu'une nouvelle révélation fut faite à la science, et un nouvel élément d'une grande importance ajouté à tous ceux qui constituent la grandeur de l'ère- moderne. Y ico créa la philosophie de rhistoire. Vico naquit à Naples, patrie de Campanella et de Bruno ; ce fut un révélateur après deux martyrs ; à la philosophie née de Descartes et à la méthode des sciences, il essaya d'ajouter une philosophie, une méthode et une science nouvelles. C'est l'histoire|de Thumanité. Vico reprocha à Descartes, dont il aimait la métaphysique, d'avoir fondé une méthode incomplète, et il en avait le droit, lui qui la complétait en amenant parmi les sciences la poésie, l'histoire, la philologie, que Descartes avait méprisées pour leur inconsistance ou pour leur obscurité. Depuis Vico, de nombreuses tentatives ont été faites pour découvrir et pour formuler la loi du développement de l'humanité ; cette science immeilse s'est divisée en une multitude de branches, et l'un des grands caractères de notre siècle est de poursuivre sa fondation dans mille voies diverses, par la spéculation et par Tétude des faits. Depuis Vico aussi, quoique indépendamment de ses ouvrages, Tidée du progrès de l'humanité, indiquée par Bacon, Pascal et Leibnitz, a été analysée par Turgot, Condorcet et Saint-Simon. Elle tend, grâce à d'incessantes recherches, à se constituer scientifiquement sur ses véritables lois. Des doctrines de politique générale ou d'organisation sociale, incomplètes et hâtives, il est vrai, sont sorties déjà de ces premiers aperçus ; d'autres sont résultées de l'application de la science aux relations matérielles et aux travaux industriels de l'humanité. Enfin, et comme pour donner une base métaphysique et religieuse aux spéculations futures qui semblent devoir embrasser la sphère entière de l'évolution humaine pour la régler à priori, l'étude de l'histoire des religions et des philosophies avance de plus en plus l'humanité dans la connaissance d'elle-même, et un jour viendra où les dogmes, les opinions et les principes se développeront régulièrement, sans crainte et sans résistance,

Bruricnte Ijjiaxtit.

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