DE LA COLORATION DES CORPS, OU DE LA CHRO- MATIQUE
248. Nows venons de voir que la lumière blanche éprouve par la réfraction une modification en vertu de laquelle les différentes couleurs qui la composent se montrent séparées, et ce phénomène est surtout apparent lorsqu'on fait passer la lu-
mière à travers un prisme. On désigne limage dispersée et irisée du soleil, qu’on obtient alors, sous le nom de spectre solaire. Nous savons aussi que, dans l’acte de la réflexion , les corps peuvent absorber, éteindre, rendre invisibles certains rayons, tandis qu’ils renvoient les autres; telle paraît être la cause de la coloration des corps, dont la réflexion des anneaux colorés et des lames minces nous a déjà donné une idée. L’ensemble de ces connaissances forme la science de la chromatique, où des couleurs, à l’étude de laquelle nous allons consacrer cette section.
Lorsqu'on fait passer un faisceau de lumière à travers un prisme réfringent, et qu’on le recoit à une certaine distance après, la sortie du prisme, on s'aperçoit, par l’image du corps lumineux qu’on obtient de la sorte, que la lumière non seulement a été déviée de sa route primitive conformément aux lois de la réfraction, mais encore à cause de linégale réfrangibilité des rayons de diverses couleurs dont elle se compose, qu’elle a été décomposée et dispersée. Le spectre lumineux qu’on produit ainsi, et qui n’est autre chose que V’image du soleil allongée dans le sens de la réfraction par l’inégale réfrangibilité des rayons, se présente alors sous une forme oblongue, et teint des nuances les plus vives de l’arc-en-ciel. C’est en appliquant à cette image colorée différens moyens de décomposition très exacts ; c’est en recevant à part les diverses portions du spectre , en les faisant passer par des fentes très étroites ou des trous très petits, que Newton et d’autres physiciens après lui sont parvenus à fixer les nuances et les propriétés des différentes parties du spectre.
240. On compte universellement sept couleurs principales dans le spectre, malgré qu'il renferme réellement toutes les nuances possibles, tant par les couleurs intermédiaires entre ces espèces pri-
mitives que par leur variétés et leur mélange en toute proportion, Mais , dans l'impossibilité d’analyser toutes les teintes, on a dü les ramener à quelques types principaux dont on regarde les rayons comme homogènes, malgré qu’ils soient. eux-mêmes composés d’un nombre infini de variétés ; d’où l’on voit cependant que la lumière la plus homogène est celle que fournit le milieu de chacune des couleurs principales. Certains physiciens ont soutenu qu’il n’y avait que cinq, et même que trois sortes de couleurs différentes, et que c'était leur mélange seul qui produisait toutes les nuances possibles; sans nier que le mélange de diverses couleurs est susceptible de composer une autre nuance, résultat de la combinaison de ces couleurs, ce qui est démontré par une foule d’expériences ; telles que le mélange de diverses poudres, de divers liquides de couleurs dissemblables, et même par la lumière blanche, qui n’est que le mélange de toutes les nuances, on peut dire que cette explication des couleurs des corps, au moyen d'un aussi petit nombre de couleurs réellement différentes, est détruite par l’analyse plus exacte du spectre , et est contraire aussi bien à l’explication de Newton dans la théorie de l'émission , qu’à celle que nous avons donnée ci-dessus dans la théorie des ondulations, où l’on voit également que toutes les nuances passent de l’une à l’autre par des dégradations insensibles, et que, dans Jeur séparation imparfaite, nous ne pouvons accuser que l’imperfection de nos moyens de décom-
osition, Ce qui est d’ailleurs démontré par les
hénomènes de la diffraction et des anneaux colorés , et expliqué par la théorie des interférences.
250. Les sept couleurs principales admises par Newton dans l’image du spectre sont placées de Ja manière suivante : à partir de la partie la moins réfractée , on trouve d'abord le rouge, puis l’o-
rangé, le jaune, le vert , le bleu , l’indigo, et enfin le violet, qui forme l’extrémité du spectre visible la plus déviée de sa route. En mesurant le plus exactement possible l’espace occupé par chacune de ces couleurs, on reconnaît qu’il n’est point égal, ainsi qu’on le voit dans la fig. 81, qui fait connaître la nuance et la largeur de chaque espèce de rayons. On trouve ainsi ce résultat remarquable, que ces espaces, comparés entre eux, sont précisément dans le même rapport que les tons de la gamme musicale , et que le spectre peut être comparé à une corde vibrante qui donne les sons de la gamme, par son raccourcissement selon les mêmes nombres; de plus, l’analogie la plus grande paraît se rencontrer entre les rayons rouges et les rayons violets, ce qui faisait comparer à Newton lui-même le retour des teintes à la consonnance des octaves, nouveaux faits confirmatifs de la théorie que nous avons adoptée.
251. Au reste, le spectre ne renferme pas seulement des rayons colorifiques, il manifeste des effets de chaleur et des actions chimiques, qui prouvent qu’il est aussi composé de rayons calorifiques et de rayons chimiques, ou plutôt que les ondes, de diverse longueur, possèdent ces pro priétés inégalement, tantôt isolées , tantôt réunies à la propriété colorifique ; car l’étude attentive du spectre a fait connaître qu’au-delà même des deux extrémités visibles il existe des rayons obscurs susceptibles de développer de la chaleur ou de produire certains phénomènes de combinaison.
Herschell le premier a même annoncé que c'était au-dela de la portion visible du spectre que ces rayons manifestaient leur action avec le plus d’intensité, et si tous les physiciens ne sont pas d’accord sur ce point, du moins paraît-il démontré que le centre de ces rayons particuliers est placé à l'extrémité même du spectre, C’est ainsi qu’on a
Ce
reconnu, en plaçant un thermomètre fort sensible dans diverses portions du spectre, que les rayons calorifiques, qui paraissent les moins réfrangibles, vont continuellement en décroissant d’intensité, à partir d’un point peu éloigné de l’extrémité rouge Jusque environ au vert, où ils sont tout-à-fait inappréciables ; de même, en exposant au spectre diverses combinaisons chimiques, et notamment le muriate d’argent, on a reconnu que les rayons chimiques qui paraissent les plus réfrangibles sont disposés en quantité décroissante, à partir de l’extrémité violette jusqu’au jaune, où ils ne manifestent plus aucune action. MM. Laroche et Bérard ont fait un grand nombre de recherches et d’expériences sur les actions diverses du spectre, et ont confirmé les résultats que nous venons d’énoncer. M. Arago, par des expériences toutes récentes , a prouvé que les rayons chimiques étaient souinis, comme Îes rayons colorifiques , aux interférences , puisqu’en faisant tomber ces rayons sur du muriate d'argent, dans les conditions nécessaires, il a obtenu des bandes alternativement noires et blanches. Ainsi, là où l’on devait s'attendre à une décomposition double, l’effet était nul. Cette expé- ‘rience démontre d’une manière décisive l’identité de tous les rayons qui composent le spectre et de la cause qui détermine leur action; elle pronve
u’ils ne diffèrent entre eux que par leur vitesse et leur longueur d’ondulation, elle prouve enfin l'identité de la chaleur et de la lumière.
2592. Nous venons de voir qu’en décomposant la lumière blanche, au moyen d’un prisme, on obtient sept couleurs principales, et ce phénomène nous indique déjà qu’elle est le résultat du mélange de ces diverses couleurs; mais on peut le prouver directement en faisant tomber au même lieu, par le moyen de prismes diversement incli-
nés, ces différens rayons, ou bien en mêlant des
matières qui renvoient ces couleurs , ou bien encore en collant sur un carton des morceaux de papier peints des diverses couleurs prismatiques ; en le faisant tourner rapidement, la sensation répétée de ces diverses couleurs produira limpression du blanc. Il résulte donc de ces phénomènes que la lumière blanche, comme celle du soleil, d’une bougie, est un mélange de rayons hétérogènes, inégalement réfrangibles, et susceptibles de nous donner la sensation de diverses couleurs , lorsqu'ils sont séparés. On conçoit, en effet, comment l’absence d’une ou de plusieurs de ces couleurs, en partie ou en totalité, modifera nécessairement la teinte totale du surplus, et ainsi produira des nuances variées à l'infini.
253. Ceci nous explique complétement la coloration des corps, en se rappelant, pour les cou-: leurs réfléchies , ce que nous avons dit en traitant: des lames minces et des anneaux colorés. En effet, les couleurs irisées, comme celles de la nacre de : perle, des boules de savon, les couleurs cha-: toyantes, comme celles de la queue du paon, du: plumage d’un grand nombre d'oiseaux , sont pro-: duites par les différens rayons, réfléchis sous di-verses inclinaisons relatives à l’œil de lobserva-: teur. On sait que dans certains corps les couleurs : vues par réflexion et par transmission ne Sont pas; les mêmes. Ainsi les dissolutions de divers bois de» teinture paraîtront, par exemple, bleues par ré-" flexion , jaunes ou rouges par transmission. On1 voit que ces corps demi-transparens ont la pro priété de réfléchir les rayons bleus, et de laissert passer les autres en tout ou en partie. Lorsqu'ils: les laissent passer en totalité, ce qui est dar | ces couleurs vues par transmission sont complé mentaires de celles vues par réflexion , ainsi qu'om devait s’y attendre; lorsque la transmission n’est que partielle, la couleur dépend de la nature des:
corps , tous n’absorbant pas les mêmes rayons, et aussi de sa transparence et de son épaisseur. Ainsi, les dissolutions dont nous venons de parler pourront paraître, dans un verre conique, rouges en haut et jaunes en bas, etc.
9 b4. L’opacité complète n’est qu’un degré de plus de cette propriété, et elle dépend de la nature du corps. Ainsi l’or réduît en lames minces devient transparent, et vu par transmission paraît vert. Ici il y a absorption partielle; car le vért n’est point complémentaire du jaune, couleur de l’or par réflexion; mais bientôt l’oyacité de ce corps sera complète, parce qu'aux rayons qu'il absorbait déjà il ajoutera ceux qu’il laissait passer : il ne sera plus alors visible que par réflexion. Toutes les fois que les rayons transmis sont complémentaires de ceux réfléchis, on en retrouve les nuances dans les anneaux colorés avec la dernière exactitude. Un autre résultat encore plus important et plus remarquable, c’est que dans tous les changemens de couleurs qui se font graduellement , comme dans les composés chimiques, dans l’acte de la végétation , on retrouve l’ordre ascendant ou descendant présenté par les anneaux colorés et le passage successif de l’un à l’autre. Ainsi à l’automne , lorsque le commencement de-la décomposition des feuilles annonce leur chute prochaine, du vert du troisième ordre elles passent successivement dans l’ordre des anneaux, au jaune, à l’orangé et au rougeâtre. On reconnaît là l'effet d’une action qui se modifie petit à petit dans le même sens.
L’opacité des corps dépend principalement de leur épaisseur et de leur nature, mais elle tent souvent aussi à l’interposition des molécules d’un autre corps. Ainsi l’eau agitée, battue, écumante, comme lorsqu'elle se brise sur les récifs ou les cascades , paraît blanche, mais non transparente,
à cause de l'air qui s’est interposé entre ces particules; il en est de même du verre pilé, auquel on rend la transparence en remplaçant par de l’eau Pair qui occupait ses interstices ; la même chose arrive à l’hydrophane. Un corps qui réfléchit toute la lumière paraît blanc par réflexion, opaque et noir par transmission ou réfraction ; celui qui réfracte et laisse passer toute la lumière, paraît opaque et noir par réflexion , transparent et blanc par réfraction. Ces effets ne sont que partiels , l'apparence des corps, qui en est la conséquence, se par là modifiée, et telle est la cause des coueurs.
SECTION VII
255. La perception des objets, produite par l’action de la lumière, s’appelle vision, et l’œil est l’organe au moyen duquel cette impression nous est communiquée. C’est un véritable instrument d’optique qui concentre les rayons venus des objets, pour en projeter l’image à l'endroit où les houppes nerveuses en reçoivent la sensation ; mais cet organe réunit toutes les conditions nécessairé pour s'approprier aux distances et détruire les causes d’erreur, telles que les aberrations de réfrangibilité et de sphéricité, à un bien plus haut degré de perfection que nous ne pouvons le faire dans nos instrumens, et est ainsi incomparablement plus parfait.
2 6. L’œil, chez l’homme et la plupart des animaux des premières classes, protégé à l’extérieur par des poils nommés cils et sourcils, et par des tégumens très délicats et très contractiles nom-
més paupières, est placé dans une cavité osseuse : nommée l'orbite; il forme une masse globuleuse, , fig. 82, renfermant trois milieux différens par
leur forme et leur pouvoir réfringent , et faisant Voffice de lentilles convergentes ; elle est composée des parties suivantes : la membrane la plus extérieure est la sc/érotique ou cornée opaque, dont la portion antérieure, et plus convexe, appelée cornée transparente, est diaphane et amincie, imitant un verre de montre. La portion adjacente à ja cornée transparente est blanche, et communément appelée le blanc de l'œil ; toute cette partie est protégée par la peau qui s’étend sur tout le globe de l’œil , mais y est transparente et d’une minceur extrême. La seconde membrane, qui tapisse l’intérieur de la sclérotique appelée la choroïde, et qui est noire intérieurement , de façon à former chambre obscure, s'étend sous la cornée transparente et compose cette partie colorée de l’œil appelée l'iris, qui est percée vers son milieu d’un trou, nommé la pupille ou la prunelle, par lequel les rayons pénètrent dans l’œil. Ce trou peut être agrandi ou rétréci au moyen des fibres contractiles qui composent l'iris, et alors permet l’entrée d’un plus ou moins grand nombre de rayons. C’est ainsi que la pupille s'agrandit dans l'obscurité , se rétrécit lorsque l’éclat de la lumière est très vif; et c’est par cette raison qu’en passant de lobscurité au grand jour, nous sommes éblouis, et quand nous passons du grand jour à l'obscurité , nous ne voyons pas tant que notre pupille ne s’est pas élargie de façon à recevoir une plus grande quantité de rayons. Sous l'iris est une prolongation de la choroïde qui soutient le cristallin, c'est le ligament ciliaire. Au fond de la cavité de l’œil, mais non exactement sur le prolongement de l’axe de la pupille, est une continuation des parois intérieures : c’est par là que pénètre le nerf optique , dont la partie médullaire, en se ramifiant à l’infini, tapisse l’intérieur de la choroïde et forme la rétine; les houppes nerveuses, infiniment petites ,
CA
dont elle est composée, sont les organes qui recoivent la sensation, et ils la communiquent au cerveau par le nerf optiqué qui va se perdre dans la substance médullaire. Quant à l’intérieur de ces membranes, il est occupé d’abord par le cristallin, attaché au ligament ciliaire; c’est un corps consistant, transparent, ayant la forme d’une lentille convergente, mais plus convexe en dedans qu’en dehors. La cavité entre le cristallin et la cornée est occupée par l’humeur aqueuse, liquide assez semblable à l’eau; tout le reste derrière le cristallin, et qui est la plus grande partie de la cavité de l’œil, est rempli par l’humeur vitrée, liquide visqueux , qui ressemble à du verre fondu.
2h. L'œil des animaux est en général formé sur le même plan, mais cependant offre souvent de grandes différences, dont les unes sont évidemment appropriées aux habitudes de l’animal , ou la lui ont fait contracter , mais dont les autres sont chargées de fonctions qui nous échappent. Certains animaux voient parfaitement dans ce qui est pour nous l’obscurité la plus complète, sans doute, comme nous l’avons déjà indiqué , parce que leurs organes peuvent percevoir des rayons qui ne produisent nulle impression sur les nôtres. C’est particulièrement chez les oiseaux que lœil paraît avoir été doué de la plus grande puissance; chez les poissons , il a été modifié convenablement au. milieu qu'ils habitent; leur cristallin est sphérique. Enfin un modé de vision tout particulier se rencontre chez les insectes, lesquels ont tantôt des yeux simples et lisses, comme les mouches , tantôt des yeux multiples, composés de facettes pour ainsi dire innombrables, puisqu'on en à reconnu environ dix-sept mille sur l’œil des papillons. Ne doit-on pas penser que chez ces êtrés, qui ont toujours les yeux fixes, organe sensitif est placé à la surface même de l'appareil de la vision, et
percoit directement les rayons ? Mais nous devons laisser à l’histoire naturelle le curieux exposé des phénomènes de la vision chez les animaux ; avertissons seulement qu’un très grand nombre d’entre eux sont privés de ces organes, et revenons main< tenant à leurs fonctions chez l’homme.
256. Ona pu voir, par la description que nous avons faite de l’œil, qu’il remplit loffice d’une chambre noire pourvue d’une lentille, et dont la rétine est le plan qui recoit l’image des objets ; c’est ce qu’on peut vérifier en regardant un æilken partie dépouillé de la sclérotique; on verra les objets, placés à certaine distance, peindre leur image avec toutes ses couleurs, en petit et renversée. Ceci peut paraître extraordinaire, puisque nous voyons les corps droits ; mais il ne faut pas confondre l’image avec la sensation. Nous rapportons l’idée de la position des objets à la direction des rayons, comme nous jugeons leur grandeur et leur distance par leur croisement ; mais, SOUS Ce dernier rapport, comme sous plusieurs autres, notre jugement est. influencé par l’habitude de notre expérience, et à notre insu. Ainsi un objet vu de très loin, mais à côté d’un autre dont nous connaissons la grandeur, nous paraîtra aussi grand
ue s’il était beaucoup plus près, malgré que l'angle qu’il sous-tend dans notre œil soit bien moindre. Une autre ‘singularité remarquable de a vision, c’est que les objets ne nous paraissent pas doubles, malgré que nous les regardions avec les deux yeux; il paraît que les différentes portions de la rétine, selon notre habitude, portent des sensations qui se confondent, et, par suite de cette habitude , nous dirigeons constamment n0S yeux de façon à avoir une sensation unique et seulement plus intense; voilà pourquoi les personnes qui, par vice d’organisation ou par habitude, ne
recoivent pas cette sensation COMME À l’ordinaire ,
louchent en plaçant leurs yeux de façon à ne recevoir qu’une sensation : aussi ce défaut est-il beaucoup plus commun qu’on ne pense.
290. Un grand nombre d’observations prouvent que certaines personnes ne voient pas toutes les couleurs , ou ne les voient pas comme tout le monde : le poète Colardeau ne distinguait pas le rouge, et le célèbre chimiste M. Dalton a le même défaut dans la vision : cela semble prouver que ce ne sont point les mêmes houppes nerveuses qui donnent la sensation de toutes les couleurs. D’autres observations journalières conduisent au même résultat, en prouvant que l’action de la lumière peut fatiguer les houppes nerveuses par son éclat ; car toutes les fois qu’on a regardé un corps vivement coloré, lorsqu’on détourne la vue, on n’a plus la sensation que des couleurs complémentaires de la première, comme si les nerfs qui la fournissaient étaient fatigués, et momentanément incapables de la transmettre. On sait aussi que l’action de la lumière sur l’œil n’est point instantanée; un boulet de canon est invisible ; un corps incandescent qui tourne rapidement nous paraît un cercle embrasé, etc.
260. Nous avons vu que l’œil est composé de plusieurs milieux réfringens; cette combinaison, ainsi que les formes diverses de ces milieux et de leur surface ; ont pour but de détruire deux défauts que nous rencontrons dans nos instrumens ; l’un est l’aberration de sphéricité ; il consiste en ce que les bords d’une lentille ne font point converger exactement les rayons au même foyer que les parties centrales ; la nature y a remédié par un changement de courbure ou de densité : l'autre est l’aberration de réfrangibilité, qui colore les objets en les dispersant comme le prisme : la nature y a remédié par un véritable achromatisme. L'œil possède encore l’important avantage de se
prêter à la vision des objets inégalement distans avec beaucoup plus de perfection , et dans une bien plus grande étendue que nos instrumens. On ignore à peu près par quel mécanisme ; il parait cependant que c’est par leschangement de courbure du cristallin. Quant à la quantité inégale de rayons admise dans lœæil, nous avons vu qu’elle était facilitée par l’agrandissement ou le rétrécissement de la pupille.
2061. Pour percevoir une image distincte des objets , il faut que les rayons qu’ils envoient convergent sur la rétine en un point sans dimension, ‘autrement ils se croisent , se mêlent , et les houppes nerveuses , frappées de plusieurs images, n'en percoivent aucune. Le lieu ordinaire de la vision distincte est environ à huit pouces de l'œil, et toutes les fois que l’objet est plus près ou plus loin, les rayons qu’il envoie sont trop convergens ou trop divergens , et la vision est plus ou moins confuse. Un grand nombre d’yeux ont ce défaut de faire toujours converger les rayons trop On pas a55ez ; de sorte que la vision n’est jamais distincte. On remédie à ces défauts par des lentilles de verre. Ceux qui ont la vue courte, chez lesquels le cristallin est trop convergent , et par conséquent où les rayons se réunissent dans l’humeur vitrée, avant la rétine, sont appelés myopes : on corrige le défaut de leur vue en reculant le point de convergence au moyen d’une lentille concave qui disperse les rayons. Lorsque le cristallin est trop plat, comme chez la plupart des vieillards qu’on appelle alors presbytes (car il paraît s’aplatir avec l’âge), les rayons, à la distance de la vision ordinaire, ne se réunissent que derrière la rétine : dans ce cas on ne peut voir distinctement que les objets éloignés, à moins qu’on ne place devant cet œil une lentille convexe, laquelle commence à faire
converger les rayons. Ces lentilles sont sujettes au
défaut de l’aberration de sphéricité, en sorte que le champ de la vision est très restreint; mais M. Wollaston y a remédié au moyen de verres convexes d’un côté et concaves de l’autre : on les nomme lunettes périscopiques ; leur construction exige leS plus grands soins.
SECTION VIII
262. Doxnoxs maintenant une idée des principaux instrumens d'optique, qui ne sont que l’application et le développement des propriétés des lentilles et des miroirs; tous ces instrumens, même les plus composés , peuvent être considérés comme essentiellement formés de deux verres, ou d’un verre et d’un miroir ; l’un recoit la lumière des objets et la concentre en un foyer; c’est l’objectif : Vautre se place près de l’œil, et sert à regarder l’image formée par le premier ; e’est l’oculaire.
Pour donner à ces instrumens plus de perfection, on les complique le plus souvent d’un plus grand nombre de verres, on les dispose dans un tuyau formant chambre noire, afin d’absorber les rayons obliques ; on les partaÿe même dans ce but par des diaphragmes opaques, qui ne laissent passer que les rayons voisins de l’axe ; enfin on conserve la possibilité de faire glisser les pièces de
l'instrument les unes sur les autres, afin de rap- procher ou d’éloigner les verres, et par conséquent d'obtenir des images distinctes d’objets placés à diverses distances. Les instrumens d'optique les plus utiles sont les microscopes et les télescopes, ou lunettes astronomiques, nautiques, terrestres, de spectacle, etc. Les premières servent à regarder les petits objets de fort près, et cependant avec
netteté, ce qui amplifie beaucoup leurs dimensions : les seconds sont destinés à présenter les objets éloignés sous un plus grand angle qu'ils ne le font à l’œil nu. ji
263. Une lentille convexe, au foyer de laquelle on place un petit objet, et qui, en rendant les rayons qui en émanent presque parallèles , permet de voir cet objet nettement à une bien plus petite distance que celle de la vision distincte, est un véritable microscope; on l’appelle loupe, ou microscope simple. La confusion produite par les aberrations, dès qu’on se sert d’une lentille d’un foyer un peu court, limite beaucoup l’usage de cet instrument , qui ne permet que des grossissemens peu considérables : c’est ce qui a fait construire les microscopes composés , qui sont formés d’un assemblage de verres convexes : on les complique quelquefois d’un ou plusieurs verres intermédiaires, d’après l'invention de Ramsden et de Campani, pour achromatiser les objets, le moyen que nous avons indiqué plus haut étant impraticable pour des lentilles d’un aussi court foyer. Dans le microscope composé , fig. 53, on place l’objet un peu au-delà de l'objectif À B; les raÿons qui en partent iraient en peindre une image renversée en A B', mais, arrêtés par la seconde lentille, l’image -$e forme en A’ B''; c’est cette image qui devient l'objet de la vision; on la regarde avec une loupe, et elle paraît en A'/’ B” très amplifiée. Il est nécessaire d'éclairer fortement l’objet réel à laide d’un miroir réflecteur, pour qu’il soit encore visible après les nombreuses extinctions de lumières opérées par les lentilles. C’est par ces moyens qu’on est parvenu à grossir les objets vraiment d’une manière prodigieuse, et à découvrir un monde tout nouveau.
264. Les télescopes, ou lunettes, ont conduit à des résultats non moins nouveaux et encore plus
importans, en nous permettant de porter un œil scrutateur sur la marche, l’arrangement, l’organisation des mondes, en nous faisant pénétrer dans l’immensité de l’espace, en multipliant à Pinfini les astres qui nous entourent. On ne sait pas positivement quel fut le premier inventeur de ces instrumens, mais Galilée est celui qui en a construit d’abord de véritablement utiles. Il en existe de plusieurs sortes; ceux qu'on appelle dioptriques sont fondés, comme les microscopes, sur la convergence des rayons dans les lentilles; c’est absolument le même appareil, si ce n’est que l’objectif est plus grand, et que les rayons viennent d’un objet éloigné : du reste, on y multiplie également les verres, tant pour augmenter leur effet que pour détruire laberration de réfrangibilité. On peut en outre y placer un objectif achromatique, c’est-à-dire composé de deux verres différens. Ces instrumens portent plus spécialement le nom de lunettes. Autrefois ils ne servaient guère que pour les objets terrestres, et on les nommait /onguevues , lunettes d’approche, lunettes d'opéra, lunettes nautiques ; mais maintenant on en construit qui ont jusqu’à trente-deux pieds, et par la combinaison parfaite des verres , on est parvenu à leur faire
roduire des effets aussi extraordinaires qu’aux plus grands télescopes, et avec beaucoup plus de précision et de netteté. Pour réunir l’avantage de mesurer exactement le diamètre des objets que l’on observe, on y ajoute toujours des micromètres ; ce sont des instrumens très délicats, très compliqués, qui, au moyen d’un fil fixe et d’un fil mobile, donne l’angle que sous-tend un objet avec la dernière précision.
205. Les vrais télescopes sont des instrumens catoptriques où plutôt catadioptriques , c’est-à-dire qui sont basés sur les principes de la réflexion et de la téfraction de la lumière , et renferment des miroirs
et des verres. Il en est de plusieurs sortes. Les principaux sont les suivans : celui de Grégori, fig. 84, dans lequel les rayons concentrés au foyer. d’un miroir métallique À B, sont renvoyés par un petit miroir f légèrement concave, placé un peu au-delà de ce foyer, vers l’œil en O, armé d’une lentille convergente, et situé derrière le grand miroir, qui est en son centre percé d’un trou. On voit que, dans cet instrument, une partie du champ embrassé par le télescope est cachée par le petit miroir. Il en est de même dans celui de Cassegrin, qui ne présente d’autre différence, si ce n’est que le petit miroir, au lieu d’être concave, est convexe, et placé un peu en avant du foyer : il a l’avantage de cacher moins d’espace, et surtout de diminuer le croisement des rayons, croisement dans lequel il s’opère toujours une destruction de lumière par les interférences insensibles. Le télescope de Newton, fig. 85 , produit le même résultat, en rejetant les rayons de côté au moyen d’un miroir plan et incliné : on observe alors l’image de l’objet sur le côté de l'instrument, et avec une loupe. Enfin, dans le télescope d’Herschell, qui paraît dù à Lemaire , fig. 86, les rayons sont recus de côté sur le miroir concave, et par conséquent renvoyés hors du champ du télescope en O, où ils se concentrent, et où l’on observe l’image avec une loupe : il a lavantage d'éviter une réflexion, et de ne cacher aucune partie de l’espace que l’instrument peut embrasser. Herschell en a construit de trois pieds de diamètre et de quarante de long, avec lesquels il a fait dans le ciel les découvertes les plus curieuses. Le grossissement qu’ils opèrent est estimé à plus de six mille fois le volume de l’objet. (1)
(x) Voyez les nombreux Mémoires de ce savant, in- ; 23
266. On a composé une foule d’'instrumens d’optique de tout genre, dans un but utile ou agréable, mais qu’on ne peut comparer pour leurs applications à ceux dont nous venons de parler; cependant il en est quelques uns dont il est bon de connaître le mécanisme et l’usage.
La chambre noire est un appareil dans lequel un objectif, placé à une petite ouverture, apporte l’image des objets extérieurs renversée et de petite dimension , lorsqu'ils sont éloignés : on peut la redresser au moyen d’un miroir, comme dans la fig. 87, et la recevoir sur un carton. Cet appareil portatif, mais embarrassant , sert pour le dessin des paysages. Un autre appareil, peut-être plus commode, est la camera lucida, due à M. Wollaston , fig. 88 : l’image des objets est apportée par un prisme. Si on le dispose de façon que la moitié de l’œil seulement reçoive cette image, on verra en même temps un carton placé au - dessous dans la direction de la vue, et c’est sur lui que l’image paraîtra se peindre : rien n’est donc plus facile que de ly copier avec un craÿon ou un pinceau.