M. DE COURVILLERS, M. DE LA SAUSSAYE
De CodRV. Bon jour, mon voisin.
La Saus. Je ne sais que d'hier que vous êtes ici, Monsieur ; voilà pourquoi je ne suis pas venu plutôt vous ▼oir, et puis je fais pêcher mon étang, et curer ma rivière ; car à la campagne on ne peut pas être toujours le nez sur ses livres ; mais enfin, je me suis hâté de venir ici, parce que vous ne faites jamais qu'y passer.
im LE SOT AMI.
De Couhv. J'y resterai beaucoup cette année.
La Saus. Oui, vous dites cela ; mais vous autres gens de la Ville ou de la Cqur, car je crois que cela est égal, vous ne pouvez jamais tenir en place.
De Courv. Vous le verrez.
La Saus. Je le voudrais de tout mon cœur ; nous causerions ensemble quelquefois ; je n'ai rien vu, mais j'ai beaucoup lu ; ainsi on imagine facilement tout ce qui doit arriver.
De Courv. Quand on sait réfléchir un peu ...
La Saus. Ab, réfléchir, je ne m'amuse pas à tout cela : à quoi bon se casser la tête ? Ce que je sais, je le sais, et puis je parle selon la circonstance ; voilà comme je me gouverne. Je crois qu'avec cela vous n'êtes pas étonné qu'on me trouve dans la province un homme de beaucoup d'esprit ; mais ce qui m'étonne, moi, c'est que l'esprit coûte si peu à acquérir.
De Courv. Vous avez donc fait beaucoup travailler, depuis que je ne vous ai vu f
La Saus. Comme cela, tantôt un peu, tantôt point ; je vous ferai voir. J'ai fait fair^ une nouvelle cour à fumier, parce que j'étudie un peu la maison rustique, comme vous entendez bien ; mais oe n'est pas de cela que j'ai à vous parler ; je veux vous faire un plaisir. J'ai vu Mademoiselle votre fille ; elle est bien grandie depuis dix ans.
De Courv. C'était l'âge de croître.
La Saus, Et à présent c'est l'âge de la marier, et voilà ce que je veux vous dire.
De Courv. Aussi j'y pense.
La Saus. Oui, mais vous ne pensez sûrement pas à l'homme que j'ai à vous proposer.
De Courv. Je crois avoir fait un bon choix.
LR SOT ABAT. 183
La Saus. Texiez, vous n'en pouvez pas en faire un meilleur que le mien ; je sais qu'il faut à des gens riches quelqu'un qui le soit ; il faut assurer toujours une fortune qui ne puisse qu'augmenter en établissant ses enians, parce que sans cela le bien se divise en plusieurs branches^ et puis tous vos héritiers ne ôont plus que des gueux.
De Courv. Il est vrai que cela arrive quelquefois.
La Saus. Bon, toujours. Nous autres La Saussaye, nous avions ici beaucoup de bien autrefois ; eh-bien, tout cela a été divisé, mangé ; cela est incompréhensible !
De Courv. Le gendre que vous voulez m'ofirir est donc fort riche f
La Saus^ Non, point du tout.
De Coubv. Accordez-vous donc.
La Saus. C'est que vous ne m'entendez pas ; c'est un homme qui a inx ou sept mille livres de rente ; mais qui ea aura tant que vous voudrez.
De Courv. Comment cela ?
La ÏSaus. Vous n'avez qu'à le mettre à même ; ab^ c'est un homme qui a vu Paris, qui n'a point de scrupules du tout) que rien n'arrêtera pour avoir du bien ; mais beaucoup, beaucoup; aussi vous voyez bien [que < c'est comme s'il était fort riche*
De Coubv. Mais, vous me faites ' là le portrait d'un coquin.
La Saus. Précisément^ Mais je ne disais pas le mot, parce que je sais que la richesse attire trop de considératiouj pour qu'on donne ce nom-là à ceux qui savent faire fortune; c'est un talent, chacun a le àien, et par exemple, vous qui êtes devenu si riche, vous ne serez pas fâché qu'on vous dise en face une pareille chose ; aussi je suis persuadé qu'en suivant cette route, vous n'avez jamais trouvé personne qui ne vous respectât beaucoup.
D£ CouRV.,yàc&é. Monsieur de la Saussaye
La Saus. Qu'est ce que vous avez donc ? Écoutez, écoutez-moi.
De Courv. Non, Monsieur • . •
La Saus. Je vous dis que cet bomme-Ià vous convient, on ne peut pas davantage : ce n'est pas vous qu'il ruinera, parce que vous en savez trop long pour cela.
De Courv. Je vous prie, Monsieur, de • • •
La Saus. D'ailleurs, vous le connaissez ; c'est Monsieur de Saint-Clet.
De Courv. Monsieur de Saint-Clet ?
La Saus. Oui, lui-même.
De Courv. Il penserait comme cela! et vous, que je croyais mon ami, vous avez une pareille idée de moi, et vous croyez qu'un mal-honnête homme me conviendrait?
La Saus. Eh, je ne vous parle point d'un mal-honnête homme ; est-ce que je vous dis qu'il le sera ? Est-ce que je vous dis que vous l'êtes ? Que diable, vous ne me connaissez pas ; parce qu'on pense comme cela, est-on un mal-honnête homme f Vous dites, C'est donc un coquin ? je vous dis que non ^ ainsi vous voyez bien que c'est vous qui avez tort de vous fâcher.
De Courv. Allons, Monsieur, c'est moi qui ai tort de vous écouter. {Il se mouche.) Mais je vous prierai après tout ce que vous venez de me dire de ne jamais me par^ 1er de cet homme-là, ni de jamais remettre le pied xqu
La Saus. Voila comme vous allez • . •