‹ Manuel de proverbes dramatiquesChapitre 102 sur 139 · LA MARQUISE, LA BARONNE, LE COMTE, LE COMMANDEUR · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, LA BARONNE, LE COMTE, LE COMMANDEUR

Le Com. Madame, voici le Comte, qui est désespéré de n'avoir pu vous persuader de la vérité de tout ce qu'il vous a dit.

Le Comte. Il est très-vrai, Madame, que la malheureuse prévention où vous êtes contre moi, fera le malheur de ma vie, et que je ne sais comment m'exprimer, pour vous convaincre de la vérité de mes sentiments.

La Bar. Je sais à merveille qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous croire, et que même vous en seriez fort aise. (Elle rit. )

Le Comte. Ah ! Madame, je serais au comble du bonheur !

La Bar. Voilà ce que je dis, et ce qui n'arrivera pas. (Elle rit.)

Le Comte. Mais pourquoi ?

Le Com. C'est que tu ne pourras jamais persuader à Madame tout ce que tu sens pour elle.

La Marq,. Oui, elle est très-piquée de ce que vous l'avez persiflée ; elle prétend que vous avez cette réputation, et que vous vous êtes laissé entraîner par ce penchant, dès le premier moment que vous l'avez vue.

Le Comte. Moi ! il serait possible ? . . . •

La Mar^. Je l'ai fort assuré que non.

Le Com. Et moi aussi. Tout ce que j'ai gagné, c'est qu'elle a trouvé que je la persiflais. Voilà le fruit de ta malheureuse habitude, de ne plus rien pouvoir persuader.

Le Comte. A quelles épreuves faut U que je me soumette, Madame ? je voue en supplie, ordonnez, exigez ; je suis prêt à tout.

La Bar. Je n'en veux point d'autres ; il m'est doux de m'être trompée, et je vous prie de te croire. {Elle rit.)

Le Com. Tu dois être content.

Le Comte. Oui, Madame ne se moque-t-elle pas encore de moi ?

La Bar. Je vous réponds que ce n'est pas mon défaut. {Elle rit.)

Le Comte. Allons, je dois aller cacher ma honte.

Le Com. Ecoute-moi.

Le Comte. Que pourras-tu me dire ?

Le Com. due ceux qui passent leur vie à plaisanter, ne supportent pas quelquefois la plaisanterie des autres ; qu'ils craignent autant le ridicule, qu'ils sont charmés de le faire naître, et de sacrifier tout ce qui se trouve sous leur main pour le seul plaisir d'amuser.

Le Comte. Je ne vois pas à quoi tu en veux venir, si ce n'est encore à me rendre plus odieux aux yeux de Madame.

Le Com. Voilà ce qui n'arrivera pas, si tu ne veux plus avoir de défiance. Madame est vraie, et elle suit les mouvemens de son cœur en consentant à t'épouser. n

Le Comte. Serait-il bien possible ?

La Maro.. Madame, rassurez-le donc ; allons, ma chère Baronne.

La Bar. Monsieur le Commandeur vient d'exprimer si bien tout ce que je pense, que je n'ai rien à y ajouter. {Elle rit)

Le Comte. En-bien, tu vois comme elle se moque de moi.

La Bar. Vous m'offenserez très-vivement, Monsieur, si vous continuez d'avoir cette pensée ; lorsque j'ai bien voulu revenir de la prévention où j'étais contre vous, sur la parole de Madame la Marquise et celle de Monsieur le Commandeur. Je vous le dis trèssérieusement. {Elle rit.)

Le Comte, {à part.) Je n'y comprends plus rien.

La Bar. Vous hésitez encore à me croire ; prenez-y garde ; je penserai que vous voulez jouer la modestie. {Elle rit.)

Le Comte. Et je ne vous paraîtrai donc jamais vrai ?

La Bar. Sera-ce ma faute ? n'ai-je pas fait tout ce qu'il fallait pour me persuader moi-même ? {Elle rit. )

La Marc. Tenez, convenez de vos faits, et ne vous expliquez pas davantage.

LE RERSIFLEUR. 239

La Bar. Pour moi, j'y consens de tout mon cœur. {Elle lui donne sa main en riant.)

Le Comte, {lui baisant la main.) Ah ! mon bonheur n'est donc plus douteux !

Le Com. Je vais dévoiler à présent tout le mystère. La gaieté de Madame la Baronne t'a embarrassé !

Le Comte. Il est vrai.

Le Com. J'ai voulu que tu sentisses une fois bien véritablement par toi-même, combien, avec l'habitude de persifler, on ôte la confiance à ceux avec qui on est exposé à vivre tous les jours.

La Bar. L'avis est bon, Monsieur le Comte. {Elle rit. )

Le Comte. Et je vous jure d'en profiter.

Le Com. Allons, ne nous occupons plus que du soin d'assurer votre bonheur.

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