SCÈNE III
M. TENDREVILLE, M"-* DU RINANT, M. DU RIVAULT, M. DE LA CHAINIÈRE.'
Tendr. Ah, vous voilà, Monsieur Du Rivault ? j'allais chez vous. On m'a dit chez Madame De l'Isle, que vous me cherchiez.
Du Riv. Moi?
Tendr. Oui, vous ; que vous aviez quelque chose à me dire qui me ferait grand plaisir.
Du Riv. C'est un conte de Madame De l'Isle ; vous savez comme elle est j elle dit ce qu'elle sait, et ce qu'elle ne sait pas.
Tendr. Allons, mon ami, pourquoi me faire languir?
Du Riv. Je vous dis que ce n'est rien. -
Tendr. Il me semble, qu'elle m'a dit qu'il était question de quelqu'un de fort riche, qui . . .
De la Chain, (à M. du Rivault.) Ah, Monsieur ! . . .
Du Riv. Non, pas fort riche ; mais assez. (A M. De la Chainière.) Il faut que vous me secondiez.
Tendr. Eh-bien, ce quelqu'un d'assez riche ?
Du Riv. Serait bien-aise d'être un peu de vos amis.
Tendr. Mais encore, qui est-ce ?
Du Riv. Puisque vous voulez absolument le savoir, c'est Monsieur De la Chainière.
Tendr. Il me fait bien de l'honneur, et j'ai fort connu Monsieur son père.
De la Chain. Monsieur, je serais très-flatté . . .
Tendr. Est-ce qu'il est mort fort riche, le bonhomme La Chainière ?
De la Chain. Non, Monsieur ; mais il m'a laissé une fortune honnête.
Tendr. Oui, oui ; il avait de quoi vivre. Mais, Monsieur, qu'est-ce qui vous fait désirer si fort mon amitié ?
De la Chain. Monsieur . . .
Du Riv. Il n'osera jamais vous le dire.
Tendr. Pourquoi ?
Du Riv. Allons, parlez hardiment.
De la Chain. Monsieur Du Rivault, Monsieur, vous expliquera mieux que moi ce qui me l'a fait désirer.
Tendr. Eh-bien, parlez donc, vous Monsieur du Rivault.
Du Riv. Ne vous fâchez pas. Monsieur De la Chainière sait combien vous aimez les vers tragiques.
Tendr. Ah, cela est vrai ; les aime-t-il, lui ?
Du Riv. S'il les aime ? Il a fait une tragédie, et c'est sur cela qu'il voudrait vous consulter ; mais il veut que vous lui parliez en ami.
De la Chain. Mais, Monsieur . . .
Du Riv. (à M. De la Chain.) Ne me démentezpas. (A M. De Tendreville.) Eh-bien, le voulezvous?
Tendr. Ah, pour cela, de tout mon coeur.
Du Riv. Vous vous y connaissez très-bien.
Tendr. Mais, pas mal. Monsieur, si vous voulez me lire votre tragédie, vous me ferez le plus grand plaisir du monde.
De la Chain. De tout mon cœur, et je venais vous demander un jour pour cela.
Tendr. Un jour ? mais tout à l'heure ; pourquoi retarder ?
Du Riv. Oui, sans doute.
De Rin. Vous allez l'embarrasser.
Du Riv. Non, non. (A M. De la Chainière.) Allons, Monsieur, nous allons vous écouter.
De la Chain. Je ne l'ai pas ici.
Tendr. Eh-bien, nous allons l'envoyer chercher ; il n'y a qu'à sonner.
De la Chain. Cela ne se peut pas. Elle n'est pas chez moi. Je l'ai prêtée à une dame qui est allée à Versailles ; mais qui reviendra sûrement demain.
Tendr. De retard m'afflige réellement ; mais je ne savais pas que vous eussiez ce talent-là.
Du Riv. Il s'en cachait, et c'est moi qui l'ai déterminé à vous consulter.
Tendr. Je vous en ai la plus grande obligation. Mais, Monsieur, ne pourriez-vous en rappeler quelque chose ?
Du Riv. Oui, ce que vous me disiez ce matin, par exemple.
Tendr. Ah oui, vous ne pouvez pas reculer.
De la Chain. Monsieur du Rivault plaisante, Monsieur ; je n'ai pas de mémoire.
Tendr. On se souvient toujours de ce que l'on a fait.
Du Riv. C'est timidité ; allons, allons, ne vous faites pas prier davantage. (Bas à M. De la Charnière.) Dites ce que vous voudrez.
Tendr. Écoutez-vous, ma nièce ?
De Rin. Sûrement, mon oncle.
Du Riv. Songez à nous déclamer ce morceau-là.
Tendr. Oh, oui ; je suis fou de la déclamation.
Du Riv. Allons donc.
De la Chain, (fort embarrassé, se lève et rêve.) Puisque vous le voulez . . .
Du Riv. Sans doute.
Tendr. Je trouve qu'il a déjà l'air pénétré de ce qu'il va dire. Il n'y a que les auteurs pour bien réciter les vers.
Du Riv. Ecoutons, écoutons.
De la Chain.
« Triste et sombre désert, solitude éternelle, Soyez le confident de ma peine cruelle."
Tendr. Fort bien ; cela est très beau. Du Riv. Je vous le disais bien.
De la Chain.
" Un cœur trop inflexible, un sort trop rigoureux, Tout s'oppose au destin qui peut combler mes vœux ! '
Tendr. (pleurant.) Il m'attendrit.
Du Riv. Vous verrez le reste.
De la Chain.
w Sors du fatal séjour, chère ombre que j'adore.'
Tendr. Beau, beau, beau !
De la Chain.
" Mais quel démon la suit ? c'est l'Amour malheureux, Attaché sans relâche à notre sort affreux ! "
Tendr. Cela est déchirant.
De la Chain.
" Me pardonnerez-vous, trop aimable Princesse, Me pardonnerez-vous ma fatale tendresse ? Ce sont vos seuls attraits qui causent tant de maux, Un seul de vos regards produit mille rivaux."
Tendr. Divin, divin.
De la Chain.
" Mais peut-on reprocher une flâme si tendre !
Dans cet instant si doux, daignez encore m'entendre . . . Ou bien ..."
Tendr. (pleurant. ) Ah, je n'en puis plus ! Du Riv. N'interrompez donc pas.
De la Chain.
" Vous me fuyez ! . . . "
Tendr. (pleurant.) Ah que cela est beau. De la Chain.
" Que vois-je ? Ah quel malheur !
Un rival trop heureux ! . . . l'enfer est dans mon cœur."
Tendr. (pleurant.) Ah, il déchire le mien. De la Chain.
" Mort, viens à mon secours ! " (Il fait semblant de tirer un poignard.)
Tendr. Il me fait trembler.
De la Chain.
" De ces jours que j'abhorre, Tranchons le cours affreux." (Il se frappe et tombe dans un fauteuil.)
Tendr. Cela est trop touchant.
Du Riv. Laissez-le donc finir.
De la Chain.
" Comment ! je vis encore !
O vous, tristes témoins de mes cruels malheurs, Ne m'oubliez jamais, songez toujours ... je meurs."
Tendr. Il est mort ! . . . Ah, ah, ah, je n'ai jamais rien vu de si beau !
Du Riv. Je vous Pavais bien dit.
Tendr. Ah, Monsieur, comment . . . Est-il possible que vous ayez fait cela ?
De la Chain. Monsieur . . .
Tendr. Je vous dis ce que c'est ... Il y a là du terrible, du pathétique, du déchirant ; cela est admirable !
De la Chain. Vous me donneriez de l'orgueil, si je ne savais pas . . .
Tendr. Je vous dis, je n'ai jamais rien vu de pareil ! Je n'ai pas bien compris le sujet j mais c'est ma faute ; car j'ai été si pénétré . . .
Du Riv. Comment, vous n'avez pas vu que c'était un Prince qui . . .
Tendr. Si fait, j'ai bien vu que c'était un Prince amoureux.
Du Riv. Oui ; mais à qui un père cruel ne veut pas donner sa fille.
Tendr. Le père est donc un tyran ?
Du Riv. Oui, un tyran.
Tendr. C'est une cruelle situation, et bien rendue.
Du Riv. C'est qu'elle est bien sentie ; parceque l'auteur que vous voyez, l'éprouve actuellement.
Tendr. Quoi, il est comme ce malheureux Prince ?
Du Riv. Précisément. Et, devinez qui est le tyran.
Tendr. Qui est-ce qui peut-être un tyran vis-à-vis de lui ? qui pourrait même le deviner ?
Du Riv. Vous.
Tendr. Moi ! que me dites-vous là ! Je ne serai jamais un tyran ; je ne les puis souffrir ; ils ne sont dans les pièces que pour faire le malheur des gens vertueux.
D»u Riv. Si vous plaignez les gens vertueux, les voilà. Monsieur de la Chainière aime votre nièce, il en est aimé ; si vous ne consentez pas qu'ils s'épousent, que serez-vous ?
Tendr. Vous me prenez-là sur le temps.
Du Riv. Il faut décider.
Tendr. Moi, je voudrais toujous ne voir que des heureux, sur-tout quand ils méritent de l'être ; et Monsieur a un talent . . .
De la Chain. Celui de réussir auprès de vous, Monsieur, sera sûrement pour moi toujours le plus précieux.
Tendr. Il est vrai que personne au monde ne peut me convenir autant que vous. Allons, je vous donne ma nièce ; aimez-vous bien, mes enfants, mais dans votre bonheur, Monsieur, m'oubliez jamais la tragédie, car il n'y a de plaisir véritable que celui-là.
De la Chain. Ah, Monsieur, que d'obligations ! . . .
De Rin. Mon oncle ! . . .
Tendr. Paix donc ; vous m'attendrirez encore ; laissez-moi respirer. Venez dans le jardin vous promener ; je vais envoyer chercher mon notaire, et je
veux que le contrat se fasse sur le champ. M. du Rivault, ne vous en allez pas.
Du Riv. C'est un spectacle trop doux pour moi que de les voir au comble de leurs vœux, pour n'en pas jouir autant qu'il me sera possible,
PERSONNAGES
M. DE MONDOUX. Habit de velours noir, boutonné, veste d'or,
perruque à nœuds, épée et chapeau.
M"* DE MONDOUX, mise avec prétention.