SAUSSAYE
De Courv. Qu'est-ce que vous avez donc Madame ? Quoi, Messieurs, vous êtes encore ici ?
Mme De Courv. Monsieur de la Saussaye vient me proposer Monsieur pour gendre, avec les inclinations qu'il a.
St. Clet. Madame, je vous en supplie, écoutezmoi.
Mme De Courv. Non, Monsieur, non.
St. Clet. Je ne sais ce qu'a pu vous dire, à tous les deux, Monsieur de la Saussaye . . .
La Saus. J'ai dit tout ce qu'il fallait pour faire réussir le mariage d'un homme qui n'est pas riche.
De Courv. Et il n'y a pas de moyen qu'il ne soit capable d'employer pour le devenir.
Mme De Courv. Jusqu'à sacrifier son honneur.
St. Clet. Vous avez pu dire cela, Monsieur ?
La Saus. Pas tout-à-fait ; mais j'ai dit que vous feriez tout ce que l'on dit qu'on fait à présent pour cela, et Monsieur et Madame se fâchent, je ne sais pas pourquoi ?
St. Clet. Et qui vous a prié de me déshonorer,
La Saus. Comment de vous déshonoror ? Est-ce que je vous déshonore, en disant que vous serez
comme tous les gens qui font fortune ; je vois au contraire qu'ils s'attirent la considération de tout le monde.
St. Clet. Ah, Monsieur, vous m'avez perdu ! quelle affreuse opinion vous avez donnée de moi !
La Saus. Mais, je ne comprends rien à tout cela, je fais pour le mieux ; ma foi, accommodez-vous, et prenez que je n'ai rien dit. Voilà les hommes ; j'invente des moyens qui seuls pourraient réussir pour vous faire accepter, et tout le monde me querelle. Est-ce ma faute à moi ? Que n'êtes-vous plus riche ?
St. Clet. Comment, vous avez inventé ? . . .
La Saus. Oui, je sais bien que vous êtes un honnête homme ; si j'avais eu une fille je vous l'aurais donnée tout de suite, parceque nous autres à la campagne nous aimons la vertu avant tout ; mais les gens du monde préfèrent les richesses, à ce qu'on dit, et voilà pourquoi j'ai cru réussir en disant que vous n'auriez aucun scrupule pour en acquérir.
St. Clet. O Ciel ! . . .
La Saus. Je vous dis que je sais bien que cela n'est pas vrai ; je ne peux pas faire autre chose.
St. Clet. Ah, Monsieur, Madame ! Éprouvez-moi, informez-vous ; mes parents vous sont connus ; mes principes d'honneur sont inaltérables ; je ne connais point de bonheur sans droiture, sans probité ; je serais indigne de celui où j'aspire, si j'avais pu penser un instant comme on a voulu vous le persuader, et je renonce à tout si je n'ai pas au moins votre estime. {A Monsieur de la Saussaye.) Monsieur, vous m'en répondrez.
La Saus. Mais encore une fois, soyez donc sûr . . .
De Courv. Monsieur de Saint-Clet . . .
St. Clet. Ah, Monsieur, j'en mourrai de douleur !
De Courv. Écoutez-moi. Je vois que Monsieur de la Saussaye a cru qu'on ne pouvait pas être riche et avoir l'ame honnête.
La -Saus. Oui, c'est cela ; voilà ce que je croyais.
De Courv. C'est un ami imprudent, pour ne pas dire autre chose.
La Saus. Cela peut être ; mais je n'ai pas de mauvaises intentions du moins.
De Courv. (à M. de Saint-Clet.) L'honnêteté de vos mœurs, la douceur de votre caractère, tout ce que vous pouvez faire penser d'avantageux, nous avaient déterminé à vous choisir pour gendre, et votre fortune nous suffisait.
St. Clet. O Ciel !
De Courv. Les propos de Monsieur . . .
St. Clet. M'ont perdu dans votre esprit ?
De Courv. Non, Monsieur, je pense toujours de même ; je vous crois toujours le meilleur parti qu'on puisse offrir à ma fille.
St. Clet. Ah, Monsieur ! Ah, Mademoiselle ! . . .
De Courv. Comment ! se connaissent-ils ?
Mme De Courv. Ils font plus, ils s'aiment.
La Saus. C'est pourtant moi qui ai appris cela à Madame.
De Courv. Ah, mes enfants, je suis charmé de faire votre bonheur.
La Saus. Je savais bien que je ferais réussir ce mariage-là.
St. Clet. (en souriant.) Je vous crois bon ami, Monsieur ; mais je vous prierai, de ne vous jamais mêler de mes affaires.
La Sads. Comme vous voudrez ; car cela ne donne que de l'embarras.
De Courv. Passons dans mon cabinet, pour tout régler et hâter le jour qui doit vous rendre heureux.
PERSONNAGES
M. DE LA BRUYÈRE, Conseiller-d'État. Habit noir, perruque
de Conseiller-d' Etat.
Mme DE LA BRUYÈRE. Coiffée en cheveux, et point habillée. LA COMTESSE DE SAINT-LÉGER. Bien mise, avec un
collet monté.
M. DUMONT. Habit, et veste grise, boutons d'or, chapeau et
épée.
LE GRAND, valet-de-chambre de Madame De la Bruyère. Habit
rouge complet, à boutons d'or.
La Scène est chez Madame De la Bruyère, dans son boudoir.