SCÈNE II
Mm* DE LA BRUYÈRE, M. DE LA BRUYÈRE, LA COMTESSE, LE GRAND.
Le Grand. Madame la Comtesse de St. Léger.
De la Bru. due veut cette femme ?
Mme De la Bru. Elle aurait été bien surprise, si elle nous avait entendus.
La Comt. Madame, je suis désespérée de ne m'être pas trouvée chez moi, lorsque vous m'avez fait l'honneur d'y venir.
Mme De la Bru. Il est vrai, Madame, qu'on ne vous trouve guère.
La Comt. Oui, je sors beaucoup ; pour Monsieur De la Bruyère on ne le voit nulle part, et depuis Fontainebleau, je ne l'ai pas rencontré une seule fois.
De la Bru. Cependant la semaine dernière à Versailles . . .
La Comt. Vous avez raison ; à propos, je ne sais ce que je dis. Madame, comment vous trouvez-vous de ce temps-là ?
Mme De la Bru. Mais, Madame, assez bien.
La Comt. Vous êtes bienheureuse ; pour moi il y a des jours où je suis anéantie, et, si cela dure ... à propos, Madame, aimez-vous toujours les tragédies ?
De la Bru. Oui, Madame, et beaucoup.
La Comt. Vous en allez avoir une nouvelle, à ce qu'on m'a dit, qui sera admirable ; j'ai fait louer une loge, parceque je n'en ai pas à ce spectacle-là, je ne
le puis souffrir ; je ne vais que à l'Opéra et aux Italiens ; mais pour cette pièce-là, je veux absolument la voir ; si vous n'aviez pas de loge, et que vous voulussiez ...
Mme De la Bru. Ma belle-sœur aura la sienne, Madame ; mais je ne vous en suis pas moins obligée de votre offre.
La Comt. C'est qu'on entend parler pendant huit jours d'une pièce nouvelle, et quand on n'est pas au fait, cela ennuie à mourir. Les livres nouveaux, par la même raison, me mettent au désespoir ; c'est la même chose.
De la Bru. Q,uoi, Madame, vous n'aimez pas la lecture ?
La Comt. Pardonnez-moi, assez ; quand je travaille surtout, cela me distrait ; mais autrement cela fait perdre trop de temps ; j'ai toujours du monde, je sors beaucoup, et on ne peut pas suffire à tout ce que l'on a à faire. D'un autre côté mes voyages de Versailles . . .
De la Bru. Mais là, Madame, n'auriez-vous pas le temps de lire pendant vos semaines ?
La Comt. Non, vraiment ; j'écris que c'est affreux ! et puis j'ai commencé un ouvrage charmant, je ne saurais le quitter ; j'ai déjà fini un fauteuil . . . Madame, il faut que je vous dise comment il est.
Mme De la Bru. Voyons Madame, parceque je veux faire un meuble.
La Comt. Oh, il faut que vous fassiez le mien. Imaginez, Madame, un fond ... je ne peux pas vous bien dire ... ce n'est pas jaune, ce n'est pas blanc ;
c'est soufre pâle, ou paille ; oui c'est paille ; un ruban couleur de noisette et bleu, qui entoure un faisceau de roses, qui fait la bordure ; le milieu, des pavots et des lis, avec des grenades et des instruments de musique.
Mme De la Bru. Cela doit être superbe !
La Comt. Vous imaginez bien ?
De la Bru. Et vous vous assiérez sur des instruments de musique ?
La Comt. Oui, vraiment. Mais à propos, vous avez raison, cela est absurde ! allons, me voilà dégoûtée de mon meuble, je ne l'achèverai pas. Ah ça, je m'en vais voir Madame votre sœur.
Mme De la Bru. Eh-bien, passez par ici.
La Comt. Voulez-vous bien, Madame ?
Mmo De la Bru. Sans doute, c'est plus court.
La Comt. Ah, mon Dieu ! j'oubliais ; j'ai une affaire à vous, Monsieur De la Bruyère ; c'est même ce qui m'a fait sortir de bonne-heure ; parceque plus tard je craignais de ne pas vous trouver.
De la Bru. Voulez-vous bien me dire ce que c'est ?
La Comt. C'est une persécution ; mais vous n'en ferez que ce que vous voudrez.
De la Bru. Pourquoi ? Si cela vous intéresse, je serai charmé ...
La Comt. Vraiment cela m'intéresse beaucoup ; c'est-à-dire, comme cela ; c'est mon oncle qui me tourmente pour faire placer le fils de son receveur, un joli sujet j il est là dans votre antichambre.
De la Bru. Voulez-vous que je le fasse entrer ?
La Comt. Fi donc ! mon oncle prétend que vous avez des bureaux ; j'ai son mémoire quelque part, voyons dans mon sac ; bon ! je l'ai laissé chez moi. Enfin je lui dirai que je vous en ai parlé ; m'en voilà quitte.
De la Bru. Mais si je pouvais . . .
La Comt. Non, je ne veux pas vous tourmenter davantage là-dessus ; Madame, vous voulez donc bien que je passe par là ?
Mme De la Bru. Pour cela, sûrement.
La Comt. Je reviendrai par ici, ainsi je vous verrai en sortant.
Mme De la Bru. Je l'espère bien.
La Comt. Où voulez-vous donc aller, Monsieur De la Bruyère ? Ah ça, je dirai à mon oncle que cela ne se peut pas ; me voilà débarassée. Restez donc là, je vous prie.
De la Bru. Puisque vous le voulez . . .
La Comt. Sans doute, sans doute.