LA MARQUISE, LE COMTE, LE COMMANDEUR
La Marq. Eh-bien, Comte, vous venez de vous promener ; vous allez me dire comment vous trouvez mon parc.
Le Comte. Je le trouve admirable !
La Marq. Connaissiez-vous les jardins à l'Anglaise ?
Le Comte. J'en avais entendu parler ; et je crois que les jardins à l'Anglaise de France sont beaucoup plus beaux que ceux d'Angleterre.
La Marq. Tout cela d'après ce que vous venez de voir ?
Le Comte. Sûrement.
La Marq. Pour moi, je suis persuadée que le centre du goût est en Angleterre.
Le Comte. Voilà ce que j'avais toujours pensé.
La Marc,. Réellement ? je suis bien aise de me rencontrer ainsi avec vous. Voyons ce qui vous a le plus frappé dans mon parc ?
Le Comte. Tout.
La Marq,. Comment tout ?
Le Comte. Votre gazon, qui contient tout le parc.
La Marq. Oui, oui, vous avez raison ; je ne veux marcher que sur de la verdure.
Le Comte. On ne saurait mieux penser ; rien n'égale les gazons pour donner de l'ombre.
La Marq. Rien n'est plus frais.
Le Comte. C'est ce que je vous dis. Tous aviez de grands arbres touffus qui couvraient tout ; on ne savait où se mettre à l'abri. *
La Marq. Oh ! j'ai fait couper tout cela, j'ai tout rajeuni.
Le Comte. Oui, ces arbres sans tête, qui courent les uns après les autres sur vos gazons, sont charmants !
La Marq. Délicieux ! vous verrez, quand ils seront venus.
Le Comte. Ces tombes de fleurs que l'on rencontre par-ci, par-là sur vos gazons, m'ont fait un plaisir à quoi l'on n'est pas accoutumé.
La Marq.. Et mes montagnes ?
Le Comte. Charmantes ! la vue passe par-dessus, rien n'est plus commode ! Voilà ce que j'ai trouvé de mieux imaginé dans ces sortes de jardins-là.
La Marq. Tous ne me parlez pas de mes arbres étrangers, de mes arbres verts.
Le Comte. Il n'y a rien comme cela !
La Marq,. Je suis bien aise que vous en soyez content.
Le Comte. Comment ne le serais-je pas ? cela vous agrandit, vous élève au-dessus de tout le monde !
La Marq. Comment cela, Comte ? Je ne comprends pas bien.
Le Comte. Tous savez que les pins, les sapins, tous ces arbres-là, dans leur pays, touchent les cieux, qu'à peine les regards peuvent atteindre à leurs cîmes ? . . .
La Marq. Rien n'est plus vrai.
Le Comte. Et ici on y touche avec la main.
La Marq. Vous avez raison ; on se croit des géants ou des Dieux. A propos de cela, vous avez vu mon cèdre du Liban ?
Le Comte. Ah ! je vous en réponds ; le Vicomte me l'a montré.
La Marq. C'est lui qui me l'a donné.
Le Comte. Il m'a fait faire bien du chemin pour le trouver.
La Maro.. C'est qu'il a la vue basse, il fallait l'aider.
Le Comte. Je ne demandais pas mieux ; et pour cela je regardais parmi les arbres les plus grands celui qui dominerait, quand le Vicomte, qui était resté derrière moi, s'est écrié: "Comte, le voilà, le voilà.'' Je me suis retourné, et j'ai vu le Vicomte qui était à quatre pattes à terre, et dont le nez me cachait votre cèdre du Liban.
La Marq. En-bien, vous l'avez vu enfin ; convenez que cela fera un bien bel arbre un jour.
Le Com. Oui, dans trois mille ans. Ma foi, vous êtes excellents tous les deux ! (Il rit en s'en allant.)