LETTRE XIX
Affections nerveuses locales*
Ayant maintenant complété Tétude des affections générales dn système nerveux, je consacrerai cette lettre à celles qui présentent un caractère de localisation plus net. Je parlerai de la névralgie, de la paralysie locale, et des spasmes locaux.
Je suis en état de vous rendre un compte des plus favorables du traitement homœopathique de cette pénible maladie. Sans les vésicatoires et la morphine hypodermique, ni même l'électricité, qui sont aujourd'hui les principales ressources de la vieille école, vous ne pouvez que rarement manquer d'effectuer la guérison rapide des variétés ordinaires de la maladie, et l'intraitable et tio douloureux » lui-^même cédera quelquefois à l'action de vos médicaments. Si vous avez besoin de plus d'encouragements que ne vous en donne mon assertion, permettezmoi de vous prier de lire les observations rassemblées par le D*" Quin dans le quatrième, par le D^ Morgan dans le treizième, et par moi-même dans le vingt-deuxième volume dnBritùh Journal of Homoèopathy .
Dans mes leçons sur la matière médicalcj j'ai essayé de caractériser la sphère et le mode d'aôtion de nos antinévralgiques les plus réputés. Je vous prie de lire ce que j'ai écrit sur TAconit, l'Arsenic, la Belladone, la Coloquinte, le Phosphore, Spigelia et Sulfur sous ce rapport.
Et ici, sans me répéter, je prendrai le sujet du côté de la maladie, et tâcherai de répartir nos médicaments entre ses formes et ses variété diverses.
La première classification à en faire a rapport à Fhistoire de la maladie, si elle est récente ou de longue date, héréditaire ou acquise, si le sujet qui en est porteur est jeune et impressionnable, ou suffisamment avancé dans la vie pour être sous le coup d'altérations organiques. Une névralgie d'origine récente sur un sujet encore du côté ensoleillé de la vie demande des médicaments comme Aconit, Belladonna, Colocynthis et Spigelia : on peut être à peu près sûr que son origine est plus ou moins rhumatismale et inflammatoire. Mais lorsqu'un patient a hérité d'un système nerveux maladif, lorsque la névralgie s'établit chez lui spontanément selon toute apparence, et le jette en même temps dans un état de soufirance chronique et obstinée, ou lorsqu'elle commence tard dans la vie, vous aurez recours à des médicaments à action plus profonde, tels que FArsenic^le Phosphore et le Sulfur. Vous avez à compter avec la dégénérescence, et vous devez choisir vos remèdes en conséquence.
Passons actuellement en revue les variétés locales de la névralgie dans le but de voir ce qui a été ou peut être fait pour leui traitement,
1. Les névralgies du nerf trifacial (prosopalgie) sont les plus fréquentes que nous sommes appelés à traiter. Beaucoup d'entre elles affectent sa branche sus-orbitaire seule. La névralgie sympathique d'une affection gastrique attaque en général ce nerf (quelques personnes ne peuvent ingérer une glace sans être aussitôt atteintes) ; dans ce casj son remède est Kali hichromicum, La Hàhnemann Materia Medica contient deux observations de cas guéris par ce médicament à la 6° et à la 12® dilution. La rt douleur intermittente de sourcil » (Brow-ague) est encore une névralgie sus-orbitaire, et lorsqu'elle est vraiment paludéenne^ trouve son meilleur remède dans la Quinine^ qui peut aussi rendre service dans l'affection survenue autrement. Le D' Anstie étant d'accord avec
Valleix (1) sur la valeur douteuse de ce médicament dans la névralgie non paludéenne, àrexception de « la forme ophthalmique. » Et le cas suivant montre que les doses infinitésimales du médicament peuvent suffire pour sa guérison, ce qui serait difficile à accomplir à moins d'être homœopathique à l'état.
Miss Des V..., âgée d'environ 50 ans, me consulta le 12 décembre 1867. Environ une semaine auparavant, elle avait pris un refroidissement, dont TefTet immédiat avait été un coryza. Son appétit s'était perdu ; et dans l'espace d'un jour ou deux il s'était établi une douleur au-dessus de l'œil gauche, laquelle, après avoir été un peu indécise, était devenue une névralgie sus-orbitaire périodique. Pendant les trois derniers jours la douleur était revenue tous les jours après-midi, et avait résisté jusques entre quatre et cinq heures. Elle siégeait depuis le trou sus-orbitaire jusqu'à la partie supérieure du cuir chevelu de ce côté, et une place sur l'os pariétal était particulièrement douloureuse et sensible au toucher. L'œil ne fut pas injecté pendant l'attaque, et ne pleura pas, mais les paupières clignèrent beaucoup. La distribution du nerf sus-orbitaire rend parfaitement compte de tous ces phénomènes.
Je trouvai l'appétit absent, un goût visqueux dans la bouche, et la langue revêtue d'un enduit grisâtre épais. L'urine était chargée de lithates, mais les intestins étaient à l'état normal. On ne constatait aucun autre symptôme digne d'être noté. Je prescrivis Kali Bichromicum6«, une goutte trois fois par jour.
14 décembre. La langue est plus propre et Tappétit meilleur, mais les accès douloureux étaient revenus sans diminution ni variation. Continué Kali Bichr.
Le 16. Les symptômes gastriques sont actuellement entièrement disparus, mais il n'y a pas de changement dans la névralgie. La périodicité des accès, et l'urine chargée de lithates étaient les seuls symptômes sur lesquels je pusse fonder le choix de mes médicaments. Ils me conduisirent à la Quinine, que je prescrivis à la 3« dilution centésimale, une goutte quatre fois par jour.
Le 18. Depuis qu'on a commencé la Quinine^ il y a eu à peine de douleur digne d'attention, mais pendant les heures habituelles de l'accès, il s'est montré quelques légers coups dans le sourcil et du tremblement de la paupière. Continuer.
Le 21. Il n'est pas apparu de symptômes du côté de nerf susorbitaire depuis trois jours. L'urine était beaucoup plus claire (2).
(1) Valleix, Traité des névralgies ou Affections douloureuses des nerfs^ Paris, 1841.
(2) Abrégé d'un rapport dans British Journal of Homosopathy, XXVI, 131.
Dans la vraie névralgie sus-orbitaire, spécialement celle qui est liée à une affection hépatique, vous pouvez penser avec fruit au Chelidonium, que son expérimentateur, le D' Buchmann, exalte comme souverain dans la plupart des affections superficielles de cette nature (1).
Ntuv vomica est encore approprié ici, et est préconisé par Jousset même quand le miasme paludéen est la cause déterminante.
La .névralgie des branches maxillaires supérieure et inférieure de la cinquième paire (même y compris Tophthalmique) se rencontre sous deux formes, Tune récente et curable sans peine, l'autre chronique et très intraitable. Bon nombre de médicaments ont acquis de la réputation dans la première, et il est possible d'en appliquer quelques-uns d'entre eux à la dernière. Je vous donnerai donc les indications concernant chacun d'eux par ordre.
Aconit est précieux dans les cas tout à fait récents, où les phénomènes sont d'un caractère congestif ou rhumatismal. Le premier cas du D^ Morgan fait bien voir son efficacité. Il devrait être suivi, dans la variété congestive, de Belladonna ; dans la forme rhumatismale, de Spigelia, Colocjnthis, Pulsatilla, ou Rhododendron.
Belladonna, Dans les cas subaigus, même de quelque durée, dans lesquels à chaque attaque de douleur la face rougit (spécialement, quelquefois seulement, du côté affecté), les joues étant chaudes et les yeux rouges et humides, ce médicament procurera la plus entière satisfaction. Mes cas particuliers sont d'accord avec ceux du D"* Morgan pour attester la vérité de ce fait.
Colocynthis est recommandé là où l'affection est née des suites d'une exposition catarrhale, et chez les sujets rhumatico-goutteux. La douleur est déchirante ; aggravée par le toucher et par les mouvements des muscles de la face ; soulagée parla chaleur et le repos.
Spigelia^ dans l'opinion de Bâhr, « mérite le premier rang dans la liste des médicaments de la prosopalgie. »
(I) Voyez British Journal of Homœopathj/, vol. XX, p. 47, et vol. XXV, p. 30.
HuOHES. — Thérap. homœop. 14
242 AFFECTIONS ZŒRYEUSBS LOCALES.
Les indications sont celles de la Golocjnthis (c'est-à-dire le (( caractère rhumatismal », avec anxiété précordiale et grande agitation. La douleur, aussi, est également lancinante et déchirante. Jàhr ajoute comme caractéristique le retour périodique. J'avoue n'avoir aucune expérience de succès avec les deux derniers médicaments dans la prosopalgie rhumatismale. J'ai toujours réussi, quand Aconit a été insuffisant, avec Rhododendron et Puîsatilla, Le premier a bien répondu à mon attente dans les cas récents, dans lesquels toute la moitié de la face paraît être douloureuse ; dans un cas semblable dans lequel il échoua, Kalmia réussit, ainsi qu'il est recommandé par le D' Bayes. Le dernier vient en ligne dans les cas où l'affection a eu une longue durée, et où les douleurs ont le caractère si pittoresquement décrit par Hahnemann, « comme si un nerf était mis en état de tension, et alors lâché tout à coup, causant une secousse douloureuse. » Les autres caractéristiques de la Pulsatille sont aussi présentes d'habitude.
Verhascum^ Mazereum, Platina et China, trouvent aussi leur place à l'occasion dans le traitement de la prosopalgie. La douleur des deux premiers est située au niveau du trou sus-orbitaircj et cause un sentiment de pression stupéfiante. LeD*" Crétin loue hautement le Verbascum (à la teinture-mère); ses douleurs, dit-ilj sont facilement excitées, la face est rouge et il y a des éructations acides. Les influences de la syphilis et du mercure indiqueraient spécialement Me^ereum. Platina et China sont exactetnent antithétiques en un point particulier important^ savoir, que là douleur du premier est accom* pagnée d'engourdisseînent, pendant qu'avec le dernier la face est tellement sensible que le plus léger attouchement l'aggrave.
En dernier^ quoique pas tûôinAt'é^ mais plus grand, vient Afiteniéuni, Dans la prosopalgie purement nerveuse (comme celle qui dépend de la grippe, de l'impaludisme, ou d'une simple débilité), le médicament se tient facile princeps. J'ai donné au complet ses indications dans ma
pharmacodynamique. Je puis ajouter ici le témoignage de Bâhr quant' à son efficacité. «Arsenicum, » écrit-il, « calme les douleurs nerveuses mieux qu'aucun autre médicament. Son effet est rapide, et quelquefois vaut celui d'une dose puissante d'opium. Le caractère de larsenic est d'exercer cette influence calmante seulement » (je dirais plutôt « spécialement » ) « dans les cas de douleurs qui deviennent pires à l'approche de la nuit, atteignent leur maximum environ vers minuit, et s'accompagnent d'un degré extraordinaire d'agitation nerveuse. » Je suis tout à fait de Tavis de cet auteur en préférant les plus hautes dilutions d'Arsenic (et, il est vrai, de la plupart des anti-névralgiques, excepté l'Aconit et la Belladone) aux plus basses.
C'est surtout par ce mode d'emploi de l'Arsenic, que le vrai tic 4ouloureuœ, la « névralgie épileptiforme » de Trousseau, peut être (si jamais elle le peut) enlevée de la catégorie des affections incurables. Plusieurs des cas relatés par le D' Quin étaient, à ne pas s'y tromper, de cette nature ; dans le premier, la névralgie avait actuellement remplacé l'épilepsie ; et tous duraient depuis quelque temps. Arsenicum, à haute dilution (30-39), fut son principal remède, quoiqu'il fût quelquefois puissamment remplacé parBelladonna.Les cas sont trop longs à citer, mais leur lecture attentive vous satisfera. Les autr-es médicaments méritant quelque considération dans cette terrible maladie sont4Sw//*ar et PAo^pAorws. Quoique aucun des cas relatés par le D** Cooper, comme guéris par le premier de ces médicaments, ne puissent être cités comme appartenant à cette catégorie. Quelques-uns d'entre eux étaient cependant assez graves et tenaces pour engager à l'essayer ; et dans un cas traité par moi il a effectué la cure à ce point que la malade souffre très peu tout le temps qu'elle continue de le prendre. La teinture-mère (la teinture la plus forte de la pharmacopée) est la forme sous laquelle elle a remporté ses victoires. On peut faire des remarques eh tout semblables à propos du Phosphorus. Aucun des cas contenus dans le livre de
M. Ashburton Thompson, ni de ceux extraits de la littérature médicale des deux écoles, dans Farticle sur ce sujet qui est en tête du trente -deuxième volume du British Journal of Homœopathy^ n'étaient du vrai tic-doulouretiœ, mais beaucoup présentaient un caractère très-vio • lent et chronique. Le rapport de Phosphorus avec la dégénérescence des nerfs le rendrait spécialement applicable à cette forme de névralgie. Il a déjà fait beaucoup à des doses assez substantielles ; mais le D' Jousset dit en avoir obtenu un succès dans un cas de cette nature à des atténuations moyennes. J'ajouterai que cet auteur cite des cas de cures opérées par lui avec deux curieux médicaments, Thuya et Coccus cacti (1) alternés, à la troisième dilution de chacun d'eux.
2. La névralgie sub-occipitale n'a pas une thérapeutique spéciale pour elle ; la névralgie intercostale sera étudiée sous le titre pleurodynie ; et les diverses névralgies viscérales seront passées en revue en même temps que les organes qu'elles affectent. Il ne me reste donc à vous parler ici que de la maladie telle qu'elle est lorsqu'elle affecte les membres.
La névralgie affectant les bras, « Brachialgie » comme on peut l'appeler, n'est pas, je pense, une affection très commune. Vous aurez présentes à l'esprit les observations du D"^ James Salter, citées par Anstie, sur sa dépendance fréquente de la carie dentaire ; et vous ne négligerez pas dans ces cas le tollere causam. Lorsqu'on ne pourra la rapporter à une semblable origine, vous trouverez quelques indications dans Jousset (qui paraît avoir rencontré souvent l'affection qui nous occupe) pour l'emploi de Bryonia, îlhus, Mercurius, Nux Vomica, Pulsatilla et Sulfur. Tout ce qu'il dit d'après son expérience directe, cependant, est qu'il a guéri un malade qui souffrait cruellement la nuit et au repos avec la troisième dilution de Veratrum album.
(1) Voyez les remarques du D' Crétin, dans Bull, Soc. Hom.^ juin
(Note du traducteur.)
La névralgie des extrémités inférieures peut attaquer le nerf crural, mais cela est rare. La douleur, sur le trajet de ce nerf, est presque toujours, je pense, sympathique d'une irritation ovarienne. Le siège de la douleur, dans la névralgie qui affecte la jambe, est presque toujours le grand nerf sciatique; nous avons à combattre la « sciatique. » On rencontre cette maladie sous deux formes principales : la forme purement nerveuse, située dans le nerf lui-même ou à son origine, et celle appelée «thécale,» dans laquelle c'est la gaîne elle-même du nerf qui est affectée.
{a) La sciatique pure, de même que la prosopalgie, a un caractère différent, suivant Tâge du malade, comme Anstie Ta bien montré. Chez les jeunes gens d'un tempérament nerveux, Chamomilla suffira souvent à la guérison. La douleur est pire la nuit, et le malade la trouve intolérable ; elle a un caractère déchirant et fouillant, et est accompagnée d'une sensation d'engourdissement paralytique.. Quelquefois Ignatia est préférable, comme dans un cas rapporté par le D"^ Nankiwell, dans le quinzième volume du Monthly Homœopaihïc Review, p. 30. Une grande agitation forçant le malade à marcher pour soulager la douleur, en est la principale indication. Chez les personnes plus avancées dans la vie et sujettes à la fatigue, à l'exposition aux intempéries ou à une vie sédentaire constante (avec pression sur le nerf), nous avons la maladie sous une forme plus grave (quoiqu'il faille dire que le malade du D'" Nankiwell était âgé de cinquante ans et avait des habitudes sédentaires). Ici, dans les cas récents, Colocynthis a toujours justifié entre mes mains la haute réputation dont il jouit dans le traitement de la sciatique.
Le D*" Jousset dit qu'elle est spécialement utile dans les cas où la douleur est crampoïde et où il existe un sentiment de constriction autour de la hanche. Mais lorsque l'affection dure depuis longtemps, j'ai échoué avec ce médicament et suis retombé sur Arsenicum^ que Bahr et Jousset s'accordent avec moi à préconiser. Le cas XXVIII
de ma série est un exemple capital de sa vertu Ici, une sciatique de onze mois de date, céda, après Téchec de Colocynthis, à un jour d'administration d'Arsenicum 30.
Je puis ajouter que cet homme mourut deux ans après, d'une maladie de coeur, mais n'eut pas de rechute de sa névralgie . Dans les cas chroniques et rebelles, vous pouvez penser à Lycopodium, recommandé par Bahr, ou à Plumbum, avec lequel, écrit le D^ Jousset, «j'ai réussi dans un cas rebelle au dernier point; j'ai employé la 12® et la 30® dilutions ». Sulfur et Phosphorus, mentionnés déjà à propos de la prosopalgie, ne doivent pas non plus être perdus de vue.
(b) La sciatique a Thécale » ( démontrée être telle par la sensibilité à la pression dont elle est le siège) est quelquefois syphilitique et cède alors au traitement habituel de la diathèse. Beaucoup plus souvent cependant elle est rhumatismale. Lorsque l'affection est récente, elle cède à Aconit, que j'ai toujours donné ici à la première dilution décimale. Dans les cas plus chroniques, Rhus manquera rarement de soulager, comme mon trentième cas le démontre. Je préfère les plus hautes dilutions de ce médicament. Quelquefois, comme dans le rhumatisme survenant partout ailleurs Bryonia peut le remplacer. Le D^ Jousset dit avoir obtenu « de très beaux résultats de ce médicament aux seconde et troisième triturations, même dans des cas chroniques, et où il y avait atrophie du membre. » Il ne dit pas s'il a observé l'augmentation caractéristique de la douleur par le mouvement.
Sous le titre de
SPASMBS LOCAUX
j'ai l'intention de parler de plusieurs formes de contractions musculaires involontaires, toniques et cloniques, lesquelles, quoique localisées, ne seront pas étudiées parmi les affections d'organes particuliers.