‹ Manuel des âmes intérieuresChapitre 15 sur 15 · KAI^CEL · texte numérisé non relu

KAI^CEL

aimer plus qu'elle-même. Demandons-lui tous les jour» qu'elle nous serve de guide et de modèle dans la vie inlérieure. et qu'elle flous obtienne les grâces qui nous sont nécessaires pour répondre aux desseins de Dieu sur nous. Ces desseins sont certainement des desseins de mort et de destruction.

E.a crèche.

La crèche n'est pas moins l'école de la vie intérieure que la croix. On commence par la crèche, on finit par la croix ; l'une en contient les éléments, l'autre en renferme la consommation. £i comme, en toute science, les éléments sont ce qu'il y a de plus important et de plus nécessaire. Ihisons notre étude de la crèche, et appliquons-nous à exprimer en notre conduite ce qu'elle enseigne. Contemplons le Verbe fait chair, le Fils de Dieu devenu petit enfant. Voyons quelles sont en naissant ses dispositions intérieures; considérons l'appareil extérieur de sa naissance, et qui sont ceux qu'il appelle à la crèche.

C'est l'amour de son Père, c'est l'amour es hommes ({ui l'a attiré sur la terre. Le sentiment qui occupe et qui remplit sou cœur est de s'offrir en holocauste à son Père pour réparer sa gloire et sauver le genre humain ; saint Paul, après David, nous l'apprend. Eu entrant dans le monde, dit cet Apôtre, il dit : Les sacrifices et les victimes de l'ancienne loi ne vous ont point plu, mais vous m'avez donné un corps. C'est pourquoi j'ai dit : Voici que je viens, pour accomplir, ô mon Dieu! votre volonté. Et quelle rolonté? Une volonté infiniment ri-

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goureuse, selon laquelle il devait se charger de nos péchés et porter le poids de la justice divine. Il a donc en naissant celte volonté, il s'y soumet avec amour. Dès le berceau, il envisage la croix, il soupire après la croix, et son premier désir est d'y mourir attaché pour apaiseï son Père et nous racheter.

Apprenons de là que la croix est le grand onjel de la vie intérieure; que la première chose que Dieu nous y présente est la croix ; que le premier sentiment d'un cœur qui se donne à Dieu est l'acceptation de la croix. Or, qui dit la croix dit un oubli, une perte entière de nousmêmes en Dieu, un sacrifice parfait de tous nos intérêts pour ne plus penser qu'aux intérêts de Dieu. Il sait seul jusqu'où doit aller ce sacrifice, puisque c'est lui qui nous le propose, qui nous inspire le courage de l'accepter et nous donne la force de l'accomplir. Mais de notre part nous ne devons y mettre aucunes bornes; il faut l'accepter dans toute son étendue et sans aucune restriction; il faut l'envisager sans cesse, et soupirer après son accomplissement, comme fit Jésus-Christ

Mais pourquoi naître petit enfant? Pourquoi ne pas venir au monde comme Adam dans l'élat d'homme fait? Il ne tenait qu'à lui, sans doute, mais il a eu ses raisons pour préférer l'état d'enfance. Et la principale de ces raisons a éié qu'il voulait nous apprendre que, du moment qu'on se donne à Dieu, il faut mettre à ses pieds tout jugement, toute volonté, toute force propre; il faut se remettre dans la petitesse, dans la faiblesse, pans l'imbécillité d'un enfant : il faut que tout ce qui a piécédé soit anéanti ; et qu'on entre dans un nouvel (lat, dans une nouvelle vie, dont Dieu seul est le principe. Et quelle est cette vie? Dépendance parfaite de la

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grâce, simplicité, obéissance. Voyons Jésus-Christ nais* sant : il adore son Père aussi parfaitement dans le berceau que sur la croix. Mais toute son admiration est renfermée dans le cœur; il ne dit rien, il ne fait rien; il est comme anéanti : et c'est dans cet anéantissement même que consiste la perfection de son hommage. Concevons cela, nous qui nous plaignons sans cesse d'être devant Dieu comme des brutes, sans pensée, sans parole, sans action. Cet état, qui est la mort de l'amourpropre, est incomparablement plus agréable à Dieu que tout ce que notre esprit, notre cœur et notre bouche pourraient exprimer de plus sublime. Se taire devant Dieu, s'hmilier, s'anéantir devant lui, être en sa présence comme si l'on n'était pas, c'est l'adoration parfaite en esprit et en vérité. Qu'a besoin Dieu de nos lumières et de nos sentiments, qui ne font que nourrir un orgueil secret et une vaine complaisance en nous-mêmes? Plus notre .oraison approchera de celle de Jésus enfant, plus elle sera basse et ravalée à nos yeux, plus elle sera élevée aux yeux de Dieu.

Passons à l'appareil extérieur de sa naissance. Rebutée dans toutes les hôtelleries, Marie est réduite à se retirer dans une élable ; c'est là que naît le Fils de Dieu ; au sein de la pauvreté, de l'humiliation, de la souffrance. Une crèche remplie d'un peu de paille lui tient lieu de berceau, de pauvres langes l'enveloppent; au milieu de la nuit, dans la plus rude saison de l'année, dans un lieu ouvert à tous les vents, son corps tendre et délicat est exposé aux injures de l'air. Personne n'assiste à sa naissance ; on ne lui donnne aucun secours, aucun soulagement.

Quelle entrée dans le monde pour le Fils de Dieu,

pour celui qui vient racheter le monde, et qui dès l'origine des choses a été annoncé à nos premiers parents pour le libérateur du genre humain ! Qui eût jamais cru qu'il eût choisi pour lui une naissance si pauvre, si obscure, si souffrante ! Mais que cette naissance est instructive pour ceux que le Saint-Esprit fail naître à la vie intérieure ! Elle leur donne dans ce divin enfant un modèle accompli des trois vertus qui doivent être désormais leurs compagnes inséparables; détachement parfait de tous les biens de la terre, jusqu'à embrasser la plus rigoureuse pénitence, si Dieu le veut. Ainsi, mépris souverain de tous les honneurs de la terre, jusqu'à souhaiter non-seulement d'être ignoré du monde, mais d'en être le rebut; renoncement absolu à tous les plaisirs de la terre, jusqu'à vouer son corps à tous les genres de mortification. Voilà ce que Jésus-Christ naissant enseigne à ses enfants intérieurs. Ce qu'il a choisi à la crèche, il l'a aimé, il l'a pratiqué toute la vie. Il a toujours été pauvre, vivant du travail de ses mains, n'ayant pas même oti reposer sa tête; il a toujours été ou inconnu au monde, ou en butte aux calomnies, aux mépris, aux persécutions du monde. Il s'est refusé tous les plaisirs, et il a souffert dans sa vie privée et dans sa vie publitjue toutes les peines corporelles qui y étaient attachées. Sa mort a réuni dans le plus haut degré la pratique de ces trois vertus. Embrassons-les donc dès l'entrée de la vie spirituelle, et ne nous en séparons jamais.

Qui sont enfin ceux que Jésus a admis à sa crèche ? C'est une chose bien remarquable qu'aucun n'y a paru que ceux qui ont été appelés par une voix céleste ou par un signe miraculeux. Ceci nous enseigne que, pour entrer dans la voie intérieure, dont la crèche nous figure le

commencement, il faut une vocation divine, et que personne n'y peut entrer de soi-même. Mais nous pouvons apporter de notre part quelque préparation à cette vocation, et pour cela nos dispositions doivent être les mêmes que celles des bergers et des mages.

Il faut donc que nous soyons simples, pauvres d'esprit, petits comme les bergers; que nous ayons comme eux une grande droiture de cœur ; que nous vivions dans l'innocence, ou que nous ayons fait un divorce absolu avec le péché. C'est encore pour l'ordinaire les personnes d'une condition commune, d'une vie obscure et retirée, des personnes ignorées et méprisées du monde, que Dieu appelle à la vie intérieure. De plus, les bergers veillaient même pendant la nuit sur leurs troupeaux : ce qui marque que la vigilance et l'attenlion sur soimême, la crainte de Dieu, la fuite des occasions, la délicatesse de la conscience, nous préparent à la vocation du ciel. Ils prêtèrent une oreille attentive aux discours des anges ; ils y ajoutèrent foi sans réfléchir ni raisonner ; ils quittèrent tout, et partirent sur-le-champ pour aller voir l'Enfant nouveau-né. Ainsi l'âme doit-elle écouter attentivement ce que Dieu lui dit au cœur, croire à sa parole avec une foi soumise et aveugle, tout quitter pour suivre promptement et fîdèfement l'instinct de la grâce.

Dans la personne des mages, des grands et des savants sont aussi appelés à la crèche, mais des grands humbles^ détachés de tout, prêts à tout sacrifier pour répondra à l'appel de Dieu: des savants sans suffisance, sans présomplion. dociles à la lumière divine, devant laquelle ils font taire tous les raisonnements. Tels ont été un saint Louis, un saint Augustin, tant de saints de l'un et

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de l'autre sexe, distingués par l'éclat de leur naissance et de leurs dignités, ou par l'étendue de leur génie et de leurs connaissances.

Le caractère d'Hérode, des pharîfeiens, des prêtres et des docteurs de la loi, nous fait connaître qui sont ceux que Jésus rejette et qui de leur côté ne font aucun usage des moyens ordinaires que la grâce leur fournit de connaître et de pratiquer la vie intérieure.

Sur dlésug-Christ.

Je suis la voie, la vérité et la vie (En saint Jean.)

Ces paroles de Jésus-Christ renferment en abrégé les motifs de notre foi, de notre espérance et de notie amour. La vie de 1 arae, la véritable vie, la vie élernellt', est l'unique but de l'homme et le désir le plus intime de son cœur. Jésus-Christ nous déclare qu'il est luimême cette vie, et que nous ne serons pleinement, souverainement, éternellement heureux que par sa possession. Il doit donc être l'objet unique, souverain, invariable de notre amour.

Le moyen de parvenir à cette vie est de connaître et d'embrasser la vérité, et de s'éloigner, tant par l'esprit que par le cœur, de tout ce qui est faux et mensonger. Or, Jésus-Christ nous dit qu'il est la vérité, la vérité infaillible, la vérité par essence ; et (juainsi tout hors tle lui n'est que fausseté et quf mensonge. Nous devons donc nous appliquer à le bien connaître, e« employer à cela toutes les forces de notre esprit et toute la droiture de notre cœur; nous devons régler nos jugements sur Ut*

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siens, nos affections sur les siennes, persuadés qu'il n'y a d'estimable et d'aimable que ce qu'il estime et ce qu'il aime.

Mais par quelle voie parviendrons-nous à la vérité? Par Jésus-Christ, qui nous assure qu'il est la voie, la çeule voie qui puisse nous conduire à la vérité et à la vie. C'est pour nous instruire et nous guider qu'il s'est fait homme, qu'il nous a donné dans sa personne un modèle sensible et proportionné à notre faiblesse, et qu'à ses exemples il a joint des leçons contenues dans les préceptes et les conseils évangéliques.

Voyons donc ce que Jésus-Christ a enseigné. Toute sa doctrine se réduit à l'amour de Dieu et du prochain. Dans l'amour de Dieu est compris l'amour légitime que nous devons avoir pour nous-mêmes; en sorte que, plus nous aimerons Dieu, plus aussi nous nous aimerons nous-mêmes, parce qu'aimer Dieu, c'est aimer notre vrai, notre souverain, notre unique bien. L'amour de Dieu exclut donc essentiellement tout amour des créatures pour elles-mêmes et envisagées comme étant notre bien. Il exclut par conséquent aussi l'araour-propre, c'est-à-dire qu'aucune créature ne doit s'aimer ellemême, pour elle-même, ni rapporter à soi l'amour qu'elle a pour Dieu ; car c'est renverser l'ordre qui veut que nous aimions Dieu pour lui-même, et nous en Dieu et par rapport à Dieu. Tout notre amour est donc dû à Dieu, et à Dieu seul ; et il doit être le terme de toutes nos affections sans aucune exception. Quel détachement, quelle abnégation, quel désintéressement cet amour n'exige-t-il pas, si l'on veut le pratiquer dans toute sa pureté ! Toute espèce d'amour-propre, quel qu'en boit l'objet, est (loue un larcin fait à Dieu ; tout intérêt propre,

tout regard sur nous-mêmes, toute vue de notre propre bien, toute recherche de notre excellence, tout cela souille la pureté infinie de l'amour divin. D'oîi il suit que, plus une âme est morte à elle-même , plus elle est anéantie, plus aussi elle aime Dieu. Ainsi les croix, les épreuves, les dépouillements de toute espèce, et tout ce qui nous arrache à nous-mêmes, sont les seuls degrés par lesquels on s'élève à l'amour de Dieu. Cette seule vérité bien comprise jette un jour éclatant sur toute ia doctrine de Jésus-Christ; elle nous fait toucher au doigt la conduite de Dieu dans la sanctification des âmes; elle nous fait voir que tout l'exercice de l'amour divin consiste en sacrifices, et que plus nous renonçons à nousmêmes, plus nous nous aimons véritablement. La haine de nous-mêmes, que Jésus-Christ nous commande, est donc un véritable amour ; et l'amour de nous-mêmes, que Jésus-Christ réprouve, est une véritable haine. Haïr son âme dans le sens de l'Évangile, c'est la sauver ; aimer son âme , c'est la perdre.

Quant à l'amour du prochain, Jésus-Christ nous a{>prend à regarder tous les hommes comme nos frères par la création et par la rédemption ; il nous apprend que tout le genre humain ne compose qu'une seule famille dont Dieu est le père, dont son Fils unique est le sauveur, dont le ciel est l'héritage, que tous possétieraieut un jour en commun si tous répondaient aux vues de Dieu. Ainsi nous devons aimer le prochain parce que Dieu l'aime, parce que Jésus-Christ l'aime, et nous ne devons mettre d'autres bornes à ce> amour que celles qu'y a inises Jésus-Christ ; c'est-à-dii e que nous devons être disposés à tout soiiiTrir de sa pirl, à tout lui pardonner, à lui faire tout le bien qu; dépend de nous,

jusqu'à donner, s'il le faut, notre vie pour son salut ;: car c'est ainsi que Jésus-Christ veut que nous nous aimions à son exemple.

Ce que Jésus-Christ nous a enseigné, il l'a pratiqué le premier dans toute la perfection ; il s'est proposé pour modèle, et il en a fait incomparablement plus qu'il n'en exige de nous.

Il nous recommande le détachement des biens de la terre ; et il est né, il a vécu, il est mort dans la plus grande pauvreté. Il n'a jamais rien possédé, ni terre, ni maison, ni argent; et il a vu partager ses vêtements avant que de mourir.

Il nous recommande le renoncement aux plaisirs de la terre ; et, depuis son berceau jusqu'à la croix, sa vie n'a été qu'un tissu de souffrances : il n'a pas goûté uo seul instant de repos sur la terre.

Il nous recommande la fuite des honneurs du monde ; et il a embrassé tous les genres d'humiliations. Il est né dans une établo ; il a travaillé dans la boutique d'un artisan ; il a vécu d'aumônes pendant sa prédication ; il a été calomnié, outragé, persécuté, trahi, renoncé, condamné au plus infâme supplice comme blasphém.ateur. L'envie, la malignité, le mépris, la dérision, la rage, se sont portés contre lui aux plus grands excès ; jamais aucun scélérat, aucune peste publique n'a été traité d'une manière si cruelle, si indigne.

Voilà ce que Jésus-Christ a été sur la terre. Dans toutes les circonslanoes de sa vie, il n'y en a pas une qu'il n'ait voulue, qu'il n'ait choisie de préférence ; c'est luimême qui en a composé toute la suite et qui en a ménagé l'enchaînement. Ce choix est le choix d'un Dieu ; c'est donc un choix infiniment sage. Ce choix avait pour

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bul la réparation de la gloire de Dieu ; c'est donc par la pauvreté, par les souffrances, par les humiliations que Dieu veut être honoré. Ce choix avait aussi pour objet le salut du genre humain, et Jésus-Christ, en nous sauvant par cette voie, nous a montré ce que nous devions faire nous-mêmes pour nous sauver. Nos croix unies à la croix du Sauveur sont donc le grand moyen, le moyen nécessaire et unique de salut. Enfin ce choix a été pour Jésus-Christ la source du bonheur et de la gloire. Il en sera de même pour tous les élus sans exception ; plus ils auront élé pauvres de cœur, plus ils seront riches dans le ciel ; plus ils auront souffert, plus ils seront consolés ; plus ils auront été humiliés, plus ils seront glorifiés : en un mot, plus ils auront été anéantis, plus ils participeronià l'être de Dieu.

Croire tout cela, le pratiquer, y persévérer fidèlement jusqu'à la mort, c est, selon l'expression de saint Paul, se revêtir de Jésus-Christ, c'est le suivre conmie voie^ c'est l'aimer comme vérité, c'est le posséder même dès ici-bas comme vie.

Cette voie est une ; cette vérité est une ; cette vie est une. Qui n'entre pas dans celte voie s'écarte de la vérité et ne vivra jamais de la véritable vie. La voie contraire est une voie de mensonge, qui aboutit à la mort éternelle. Il n'y a pas de milieu, il faut entrer dans l'une ou dans l'autre voie. Heureux ceux qui auront pris Jésus-Christ pour guide et qui auront marché à sa lumière ! ils arriveront au même terme. La voie passera, mais la vérité et la vie resteront éternellement.

lis MAISUEL

I/întérieur de «Vésus-Clirist.

Ayez en vous les mêmes sentimentt qui ont été dans Jé?us-Christ.

(S. PaL'L aux PllILlPPlENS.)

Par l'intérieur de Jésus-Ghrist, on entend les dispositions intimes de son âme, qui ont été le principe et la règle de toute sa vie. L'intérieur est ce qui donne le prix aux actions, ce qui en constitue la sainteté, et ce qui met une différence extrême entre les mômes actions, selon le degré de pureté et d'élévation des motifs. Si Jésus-Christ dans toute sa conduite est le modèle de tous les chrétiens, à plus forte raison l'est-il dans ses sentiments intérieurs; la plus importante occupation delà vie est sans contredit de les étudier, et de s'appliquer à les exprimer en soi. Voyons donc d'abord ce que la sainte Écriture nous en apprend. Nous verrons ensuite par quels moyens on peut les exprimer en soi.

On peut considérer les sentiments intérieurs de Jésus-Ghrist et par rapport à son Père, et par rapport à lui-même, et par rapport aux hommes.

Par rapport à son Père, il s'est toujours regardé comme une victime destinée à réparer sa gloire et à apaiser sa justice. A l'instant même qu'il est venu au monde, dit sainiPaul, il s'est offert en qualité de yictime substituée à celles de l'ancienne loi, qui n'eu étaient que l'ombre et la figure ; et il a persévéré à tous les moments de sa vie dans cette oblation de lui-même. La croix a été la consommation de son sacrifice, mais son berceau en a été le commencement, toute sa vie en a été la suite. Ainsi la disposition de Jésus-Ghrist à l'égard

de son l'ère a été une disposition d'immolation continuelle.

De là cette soumission parfaite à toutes les volontés de son Père. II n'a jamais rien voulu, rien désiré de lui-même et par son propre mouvement, tout incapable qu'il était de rien vouloir qui ne fût bon. Ma nourriture, dit-il lui-même, est de faire la volonté de mon Père. H l'a faite sans interruption depuis sa naissance jusqu'à son dernier soupir; il l'a faire dans les choses les plus pénibles et les plus affreuses pour la nature ; il l'a faite avec u»e joie, une ardeur, une générosité, une ponctualité inexprimables.

De là cette dépendance de la grâce, qui a toujours été si grande en Jésus-Christ, que son âme n'a jamais eu d'activité que pour seconder l'action de Dieu, et qu'elle a toujours été entre les mains de son Père l'instrument le plus souple et le plus obéissant.

De là ce zèle pour la gloire de son Père ; zèle qui le desséchait, qui le consumait, qui le dévorait. De là cet amour inexprimable, cette oraison continuelle, cet absorbement de toutes ses puissances dans la divinité, cette soif brûlante des souffrances, ce désir continuel de consommer son sacrifice. Je dois, disait-il, é/re baptisé d'un baptême de sang : et combien suis- je pressé de le voir accompli.

Par rapport à lui-même : l'humilité de Jésus-Christ, l'abnégation, la haine de soi a été à un excès prodii^ieux; l'anéantissement ne suffit pas pour exprimer à cet égard l'état de son âme. Il se regardait comme chargé de tous les péchés de l'univers, comme digne de tous les traits de la vengeance du ciel. Néanmoins son humanité était sainte de la sainteté même du Verbe, qui lui était uni

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pCiSonnelIement. Qui pourrait concevoir l'alliance d'une sainteté si parfaite avec de si bas sentiments de luimême?

Qu'on juge après cela si durant sa vie mortelle il désira que son Père le glorifiât, s'il rechercha les faveurs célestes, s'il se proposa l'estime des hommes, s'il se fit gloire de ses vertus et de ses miracles. Jésus-Christ n'a jamais rien voulu pour lui-même que les mépris, les huTOiliations et les souffrances ; il ne s'est pas jugé digne d'autre chose. Je suis un ver, dit-il par son prophète, et non pas un homme. Je suis l'opprobre des hommes et le rebut, de la populace. De la part de Dieu, il n'a jamais rien voulu, ici-bas, que de porter le poids de sa colère, et de satisfaire à sa justice par la destruction totale de son être.

Par rapport aux hommes, l'esprit de Jésus-Christ a été un esprit de charité et de douceur, un esprit de paix et d'union, un esprit de support et de condescendance, une tendre compassion pour les pécheurs, pour ceux même qui le calomniaient, qui l'outrageaient, qui voulaient sa mort. Il a versé son sang en désir pour le salut de tous les hommes à tous les instants de sa vie ; s'il n'y avait eu qu'un seul homme à racheter, il aurait volontiers donné sa vie pour lui, et dans le vrai il a souffert, il a satisfait, il est mort pour chaque homme en particulier. Le plus grand effort de la charité, dit-il luimême, est de donner sa vie pour ses amis. Il a fait plus : il a donné sa vie pour ses ennemis. Et, non content de donner sa vie, il a donné son âme ; il a consenti, dit saint Paul, d'être à leur place un objet de malédiction, d'être traité de Dieu non-seulement comme pécheur, mais comme s'il eût été le péché même. Telle a été l'é-

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tendue de la charité de Jésus-Christ pour nous. Mourir de la main des hommes dans un supplice cruel et ignominieux était peu de chose; mais mourir dans son âme de la main de Dieu, éprouver dans son âme l'abandon de Dieu, la colère de Dieu, la malédiction de Dieu : voilà le sacrifice dont il n'y avait qu'un Homme-Dieu qui fiU capable.

L'intérieur de Jésus-Christ se réduit donc à trois points qui embrassent tout : esprit d'immolation, esprit d'humilité, esprit de charité; mais immolation, humilité, charité portées aussi loin que pouvait les porter un homme éclairé de toute la lumière, animé de tous les sentiments, soutenu de toute la force de la divinité. Voilà de quoi ravir éternellement d'admiration les anges et les saints.

Mais par quels moyens pourrons-nous exprimer en nous des dispositions si sublimes? Par un moyen unique et très-simple, par l'uninn de toute notre âme avec Dieu. Cette union de Jésus-Christ a été hypostatique : dans nous elle ne peut être que morale, et par conséquent d'une vertu incomparablement inférieure; mais cette union, quoique morale, est capable de produire en nous les fruits de la plus éminente sainteté.

Que faut-il donc faire pour nous unir à Dieu ? Il faut le vouloir; il faut nous donner généreusement à lui ; il faut entrer dans une dépendance entière et parfaite de sa grâce. Il faut que notre unique désir soit d'être précisément et uniquement ce que Dieu veut que nous soyons : ce qui n'emporte pas moins qu'un abandon entier de tout nous-mêmes, et de tous nos intérêts entre les mains de Dieu.

Cette donation nne fois faite, il n'y a plus qu'à lais-

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ser agir Dieu sur nous, et correspondre fidèlement à son action. Il mettra à mesure et par degrés dans notre entendement sa lumière, qui nous montrera les objets tels qu'il les voit lui-même, qui nous apprendra à en juger comme il en juge lui-même. Il mettra dans notre volonté son amour, sa force, ses sentiments. Il disposera à son gré des événements de notre vie, et nous placera lui-même dans les circonstances propres à l'exercice des vertus qu'il attend de nous, et à l'accomplissement de ses desseins sur nous.

Mais, pour recevoir en nous les lumières de Dieu, il est évident qu'il faut renoncer aux nôtres, et une de nos prières continuelles doit être de demander à Dieu qu'il nous aveugle pour nous éclairer.

Pour recevoir son amour dans notre cœur, il est évident qu'il faut en bannir l'amour-propre ; car l'amourpropre nous concentre en nous-mêmes, et l'amour divin nous en fait sortir pour nous concentrer en Dieu. Or, l'amour-propre infecte de son venin toutes nos affections, tous nos désirs les plus intimes, même celui du bonheur éternel. Il faut donc que l'amour divin purifie tous ces désirs, et les dégage de toute propriété, de tout intérêt personnel, pour n'y laisser que l'intérêt de Dieu.

Pour recevoir la force de Dieu, ii faut nous dépouiller de la nôtre, ou plutôt de l'opinion de la nôtre; car au fond nous n'avons aucune force pour la pratique du bien surnaturel. Ainsi, il faut que nous consentions à sentir continuellement notre faiblesse et notre impuissance, afin de donner lieu en nous à l'efficacité de la grâce divine. Plus nous serons forts en Dieu, plus nous deviendrons faibles en nous; et, quand le sentimont de

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notre force sera anéanti, la force divine se déploiera en' nous avec toute sa vertu, sans aucun obstacle de notre part.

Pour laisser à Dieu la disposition de notre vie, il faut ne rien vouloir, ne rien prévoir, ne rien projeter, mais rester comme Dieu nous met et ne prendre d'autres mesures que celles qui sont dans l'ordre de sa volonté.

L'union avec Dieu comprend tout ce que je viens de dire; et elle embrasse sans exception tous nos actes libres, tant intérieurs qu'extérieurs. Étant unis à Dieu, nous aurons en nous les sentiments de Jésus-Christ, et Dieu réglera tous les événements de notre vie, comme il a réglé ceux de Jésus-Christ. Nous aurons par là avec l'Homme-Dieu toute la ressemblance que nous devons avoir, et nous remplirons ici-bas toute la mesure de sainteté h laquelle Dieu nous a destinés.

Ainsi suit-il.

Sur les effets de la eommanion.

Celui qui mange ma cliair et qui boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui.

{J.-C. dans S. Jean, ch. vu)

Le sens de ces paroles de Jésus-Christ, cette demeure réciproque de lui en nous et de nous en lui est quelque chose de si grand, de si divin, qu'il nous est impossible de le comprendre parfaitement. Cet effet merveilleux de la communion a lieu plus ou moins dans les âmes, à proportion de leurs dispositions; et comme ces dispositions peuvent devenir toujours meilleures de

plus en plus, l'effet qui y répond devient plus excellent dans le même degré.

Qui nous expliquera ce que c'est que cette demeure de Jésus-Christ en nous, et de nous en Jésus-Christ? Cela passe toute intelligence créée. Ne cherchons pas à la comprendre, mais faisons tout ce qui dépend de nous pour la mériter.

Cette demeure est une demeure intime; c'est une union de Jésus-Christ avec nous, et de nous avec lui, qui est telle que rien n'en approche dans la nature. Son corps s'unit k notre corps, son âme à notre âme, ses facultés et leurs opérations aux nôtres, d'une manière surnaturelle et transcendante; en sorte que Jésus-Christ vit en nous, et nous en lui : nos pensées, nos sentiments, nos actions, deviennent ses pensées, ses sentiments, ses actions.

Cette demeure est universelle : elle embrasse tout ce qui peut être commun entre Jésus-Christ et nous : c'està-dire tout, hormis le péché et la concupiscence, qui en est la source.

Cette demeure est de sa nature permanente et éternelle; telle est l'intention de Jésus-Christ; ce ne peut être que notre faute si, apràs une communion bien faite, il se retire de nous, et si une union si stable d'ellemême vient à se rompre.

Ce n'est point par quelques moments passagers d'une dévotion sensible qu'il faut juger de cette demeure de Jésus-Christ en nous, mais par la disposition habituelle de l'âme.

Si la communion me détache de plus en plus des bien» de la terre ; si elle me les rend insipides, ennuyeux, insupportables ; si dans tous les objets de la vie hu»

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maine, elle ne me montre que la matière de mes devoirs et de l'exercice des vertus chrétiennes ; si elle m'apprend à rie regarder comme un voyageur qui tend au ciel comme à son terme, et qui ne doit faire usage de ce qu'il rencontre sur sa route que pour y arriver plus vite et plus sûrement; si la communion m'inspire du goût pour le recueillemont, pour l'orai'^on, pour la mortification des sens, pour le renoncement à moi-même, à mon jugement propre; si elle réforme mes pensées et mes affections sur les pensées et les affections de Jésus- Ghrits, en sorte que sa doctrine me devienne familière et comme naturelle à mon cœur, et que je m'applique en toute occasion à la pratiquer; si, comme Jésus- Christ, j'ai en horreur le monde et ses maximes; si je méprise ce qu'il estime ; si je fuis ce qu'il recherche ; si, au contraire, j'aime, je recherche et j'embrasse, comme Jésus-Christ, tout ce que le monde rejette et abhorre. j'ai alors la plus grande assurance, et en même temps la seule vraiment solide qu'on puisse avoir ici-bas, du bon effet de mes communions; je puis croire que Jésus-Christ demeure en moi et que je demeure en lui.

C'est principalement la communion qui produit en nous les dispositions que je viens de dire, et, à leur tour, ces dispositions rendent chaque jour les fruits de la communion pUis excellents et plus abondants.

Ainsi l'on se transforme peu à peu en Jésus-Christ, et chaque communion ajoute des traits plus parfaits à cette transformation.

Tout le secret donc pour tirer de la communion le profit que Jésus-Christ a en vue est de s'appliquer, d'une communion à l'autre, à demeurer en lui d'une manière plus intime, à se laisser animer et conduire par son eS'

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prit, à le supplier de ne pas permettre que nous pensions, que nous disions, que nous fassions rien qu'il ne puisse avouer pour sien. Tout cela demande une grande attention, et une vigilance soutenue, mais sans empressement, sans inquiétude, sans efforts, provenant comme de nous-mêmes.

Persuadons-nous une bonne fois que notre action {jropre gâte tout quand elle précède l'action de Dieu au lieu de la suivre. Mais, puisqu'il est certain que par la communion Jésus-Gbrist demeure en nous, que pouvons-nous faire de mieux que de lui remettre notre propre conduite, de le prier de donner le branle à tout, et de faire simplement, paisiblement, sans réflexion, ce qu'il nous met au cœur ? Tant qu'une âme déterminée à suivre en tout Jésus-Christ demeure en paix dans son fond intime, qu'elle se tienne assurée que Jésus-Christ la conduit et la dirige. Mais, du moment qu'elle se trouble volontairement, qu'elle s'empresse, qu'elle se livre à des réflexions inquiètes , de ce moment elle s'éloigne de la conduite de Jésus-Christ, et se reprend elle-même.

La meilleure manière de se préparer à la communion est donc de laisser à Jésus-Christ le soin de nous y préparer lui-même. Il le fera infiniment mieux que nous; et comme nous n'aurons fait que le seconder, nous lui en laisserons tout l'honneur. Nous ne croirons pas que nos bons sentiments soient l'effet de notre industrie ; mais nous reconnaîtrons humblement qu'il les a produits en nous. J'en dis autfuut de l'action de grâces. Est-ce à nous lie faire des efforts pour remercier Jésus-Christ ? En sommes-nous capable»? N'est-il pas plus glorieux pour lui, et plus avantageux pour nous, que lui-même se remer-

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cie en nous, et qu'il mette pour cela en action les facultés de notre àme ?

Ce simple abandon de nous-mêmes entre les mains de Jésus-Christ, atin qu'il soit le premier mobile de nos pensées, de nos affections, de nos discours, de nos actions, est sans contredit la disposition la plus excellente, la plus conforme aux principes de la foi, la plus glorieuse à Dieu, la plus efficace pour notre avancement. C'est ainsi que notre vie deviendra la vie de Jésus-Clirisl, parce qu'il en sera l'âme et le principe, et qu'il ne nous portera jamais qu'à des choses dignes de lui, au lieu (jue, si nous agissons les premiers, nous vivrons de notre propre vie; nous ne ferons ni ce que veut Jésus-Christ, ni de la manière qu'il le veut.

Je n'ai pas dit ce qu'il y a de plus ineffable dans cette demeure de Jésus-Christ en nous, et de nous en Jésus- Christ, qui est le fruit de la communion : c'est qu'elle est l'image de la demeure de Jésus-Christ en son Père, et du Père en Jésus-Christ. De même, dit-il, que je vis par mon Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi. De même que le Père est le principe de la vie du Fils, ainsi le Fils est le princi[)e de la vie de celui qui mange son corps. Le Fils demeure toujours dans le Père, parce qu'il reçoit toujours sa vie du Père. Le Père demeure toujours dans le Fils, parce qu'il communique toujours sa vie au Fils, par une action qui ne passe jamais. De même celui qui mange dignement le corps du Fds de Dieu demeure toujours en lui, parce qu'il en reçoit toujours la vie surnaturelle; etie Filsdemeure toujonrsfnlui parce qu'il lui communique toujours cette vie divine. L'effet est continuel et permanent de sa nature ; il ne peiitèire empêché ou interroujpu que par la faute de la créature.

308 MÂKCËL

Ame chrétienne qui lisez ceci, demandez à Jésus- Christ la grâce de recevoir toujours la vie de Jésus- Christ, chaque fois que vous mangez son corps; de la recevoir dans toute sa plénitude selon votre capacité présente, et de la conserver arec soin d'une communion à l'autre, en sorte que vous en receviez chaque fois une nouvelle augmentation.

Que faut-il faire pour cela ? Je l'ai déjà dit : jamais ne rien faire de vous-même; rien par votre propre activité; mais tout faire par l'action de Jésus-Christ, par le principe de vie qu'il vous communique sans cesse. Loin d'avoir à craindre de tomber par là dans l'oisiveté, vous serez au contraire toujours agissante, parce que l'esprit de Dieu agit toujours au dedans de nous. La dévotion produite par notre propre effort s'épuise d'autant plus vite que l'effort a été plus violent. La dévotion produite par l'esprit de Dieu ne s'épuise jamais, soit qu'on la sente, soit qu'on ne la sente pas. Il ne faut pas même y réfléchir, ni rechercher curieusement si l'on a ou non celte dévotion. On l'a d'autant plus qu'on y pense moins.

Rapport de rEncharisfic et de la croix.

Jésus-Christ a institué le sacrement de l'Eucharistie immédiatement avant sa passion, pour nous faire connaître la liaison qu'il y a entre oe sacrement et la croix. En l'instituant, il a changé séparément et par deux actions distinctes le pain en son corps, et le vin en son sang, pour exprimer l'effusion qu'il ferait de son sang sur la croix jusqu'à la dernière goutte. En présentant son corp« i\ ses disciples., il leur a dit : Ceci est mon corps, gui va être

DES AMES INTËIIIEURES. 309

livré pour vous ; et, en leur présentant son sang : Ceci est mon sang, qui va être répandu pour vous pour la rémission des péchés. Il a donc voulu que son corps dans l'Eucharistie conservât le caractère de victime, et son sang celui d'une liqueur versée, et appliquée à l'âme pour l'expiation de ses péchés. Enfin, en donnant à ses disciples le pouvoir de consacrer son corps ei son sang, il leur a recommandé de faire cette action en mémoire de lui, c'est-à-dire qu'il les a avertis de se souvenir (jue ce sacrement est le mémorial de sa mort sanglante.

Mais, d'autre part, il a voulu que ce sacrement fût la nourriture indispensable et nécessaire de nos âmes ; en sorte qu'elles ne pussent conserver, entretenir et augmenter en elles la vie de la grâce que par ce moyen.

Que signifie cela, sinon qu'il a prétendu en premier lieu que le souvenir de sa croix demeurât prol'ondément gravé dans le cœur des fidèles ; en second lieu, (]u'ils renouvelassent en eux ce souvenir chaque fois qu'ils recevraient son corps ; en troisième lieu, qu'en se nourrissant de sa chair, ils se nourrissent aussi de sa croix, ils s'incorporassent, pour ainsi dire, à sa croix, ils brûlassent d'amour pour sa gloire, et qpie l'accroissement de leur vie spirituelle par la réception de l'Eucharistie se manifestât par une augmentation d'ardeur pour la croix ? \insi l'entendirent les martyrs des premiers siècles, qui le préparaient aux plus aflVeux suppJices en recevant lu sainte Eucharistie, et qui, pleins de celte viande sacrée, affrontaient les tyrans et les bourreaux.

Voulons-nous donc communier utilement et répondre aux intentions de Jésus-Christ : communions dans la vue expresse que son corps adorable fasse naître en nous i'amour de la croix, c'est-à-dire des humiliations et des

soufïrances, le désir de mourir à nous-mêmes, et d'être immolés comme Jésus-Christ au bon plaisir de Dieu. Jugeons par là du fruit de nos communions. Ne les estimons pas bonnes parce que nous y aurons goûté de.'i consolations, mais parce que nous en sortironspleins d'uii nouveau courage pour nous vaincre nous-mêmes, poui faire la guerre à l' amour-propre, pour souffrir toutes les peines que Dieu nous envoie, et pour en désirer de plus grandes; parce que nous y apprendrons à ne plus chercher Dieu pour nous, mais à le chercher, à l'aimer purement pour lui-même, à ne point regarder de quelle manière il nous traite, et à être autant et plus contents de ses rigueurs que de ses douceurs. Quand nos communions produiront en nous ces effets, elles seront excellentes ; elles rempliront les vues de Jésus-Christ, elles seront également glorieuses à Dieu et profitables pour nous. Nous nous alarmons quand nos communions se font sans goût, sans dévotion, quand Dieu ne nous y donne rien. Si nous n'avons contribué à cela par aucune faute, par aucune infidélité volontaire, consolons-nous : c'est une marque que l'Eucharistie n'est plus pour nous 1p pain des foibles, et qu'elle commence à devenir à notre égard le pain des forts. Car, tant que nous avons besoin que l'Eucharistie soit accompagnée pour nous d'un goût sensible, nous sommes faibles ; mais lorsque nous communions sans faire attention à nous-mêmes, sans nous embarrasser des effets sensibles, sans les désirer, et que nous nous en voyons privés sans aucun regret, nous devenons forts ; nous commençons à vivre de la vie de l'esprit ; notre amour pour Dieu s'épure et n'est plus mélangé de l'amour de nous-mêmes. Comprenons bien ceci, et faisons-nous-en une règle dans la pratique.

DES AMES LMÉBIECRES. Slt

Le corps de Jésus-Christ étant une nourriture, une nourriture destinée à accroître nos forces spirituelles, il n'est question que de voir en quoi con<5istent les forces spiriluelk's, pour juger du bon elTetde nos communions. Toutes nos forces spirituelles doivent évidemment S6 déployer contre nous-mêmes, contre nos inclinations, contre nos aversions naturelles, contre nos lâchetés, no* tre inconstance, notre fragilité; contre l'horreur que nous avons de ce qui nous contrarie, de ce qui nous gêne, de ce qui nous mortifie, de ce qui nous humilie ; contre le propre esprit et la propre volonté; en un mot, contre ce qui dans nous résiste à Dieu et aux opérations détruisantes de sa grâce. Si donc ces forces s'accroissent en nous cha(|ue jour par la communion ; si nous acquérons plus d'empire sur nous-mêmes ; si nous sommes moins délicats et moins sensibles, plus généreux à entreprendre, plus patients à soufTrir, plus constants dans nos résolutions, plus indifférents pour l'estime et le mépris des hommes, plus souples à tous les mouvements de la grâce, plus disposés à tous les sacrifices qu'elle exige de nous, c'est une preuve infaillible de la bonté de nos communions ; et quand nous ne pourrions pas en juger nous-mêmes, comme en effet ce n'est pas l'intention de Dieu que nous en jugions, nous devons nous en rapporter au jugement de notre directeur, ot faire avec confiance sur sa parole toutes les communions qu'il nous prescrit, quoiqu'il nous semble quelquefois que nous n'en tirions aucun profit.

Le démon, qui n'ignore point combien la communion fréquente est nécessaire aux âmes intérieures, met en œuvre toutes les ressources imaginables pour les en détourner.

812 MAINCEL

1» Il leur inspire une frayeur vagcie de la communion sacrilège ; je dis une frayeur vague, parce qu'elle ne porte sur aucun fondement, et qu'elle ne réside que dans l'imagination. La conscience ne reproche rien de particulier ; on n'a manqué volontairement à rien ; et néanmoins on se sent troubié, agité, comme si l'on allait manger son jugement et sa condamnation. Il faut passer hardiment par-dessus cette frayeur, et s'approcher de la sainte table sans y avoir aucun égard. La preuve qu'elle ne vient pas de Dieu, et par conséquent qu'il faut la mépriser, c'est qu'à peine a-t-on communié, qu'on se trouve en paix et que ces vaines craintes disparaissent.

2° Il leur fait accroire qu'elles ne tirent aucun profit de leurs communions, et il use de cet artifice lorsque l'âme, sevrée des douceurs spirituelles, n'éprouve plus rien de sensible en communiant. L'unique moyen de résister à celte tentation est de s'en tenir à l'obéissance, et de prendre le parti de communier uniquement pour Dieu, et non pour soi-même.

3° Il leur suggère, au moment de la communion, des pensées d'impureté, de blasphème, d'impiété; il leur inspire des doutes sur la présence réelle ; il les jette dans le trouble : en sorte qu'elles ne sont plus à elles, et ne savent plus ce qu'elles font. Dieu permet même quelquefois que le démon fasse alors de fâcheuses impressions sur les sens, soit par lui-même, soit par le moyen de l'imagination. Tous les maîtres de la vie spirituelle sans exception décident qu'il faut mépriser ces pensées, et qu'elles sont une raison de communier plutôt que de s'abstenir de la communion : car il est évident que ce sont des enlations dont l'objet est de bous

DES AMES INTÉaiEDUES. 813

éloigner de la sainte table, et par conséquent qu'on doit y résister et les vaincre en s'en approchant; car, si l'on y succombe, le démon a ce qu'il prétendait.

Mais si je communie mal? Jo réponds que ce n'est pas à vous d'en juger; que vous n'avez pas à craindre de communier mal lorsque vous le faites sur l'ordre d'un directeur instruit de tout ce qui se passe en votre âme; que si vous vous retirez de la communion toutes les fois que le démon vous fera accroire que vous communiez mal, il viendra à bout de vous empêcher de communier, et de vous priver par là des forces dont vous avez besoin pour vous soutenir. Ainsi, loin d'avancer, vous reculerez, et, en quittant la communion, vous ne tarderez pas à abandonner tout le reste.

Puisque l'cfTet de la communion est de nous attacher à la croix, et de nous aider à y mourir, il s'ensuit que nos dispositions en communiant, et les effets que la communion produit en nous, sont toujours relatifs aux différents étals de mort où nous nous trouvons, parce que la communion opère toujours selon nos dispositions actuelles, et que son obj(!t est de nous faire avancer dans notre état présent. Ainsi, la communion est tantôt accompagnée de suaviié, tantôt froide et insensible, tantôt crucifiante, tantôt enfin morte et nulle, pour ainsi dire, qiiaul à ses effets apparents. C'est au directeur à juger de tout cela; et la règle est que la communion est telle qu'elle doit être, lorsqu'elle est du même genre que l'état où l'àme se trouve actuellement. En un mot, comme l'état d'oraison change successivement à mesure qu'on avance, l'état de communion change de même. La communion est d'abord active : l'âme y produit des actes avant et après; ensuite elle devient passive ; l'àme

UlNiJIiL OLS

814 MiKUEL

n'y agit plus, Jésus-Christ y agit seul, selon le degré BÙ l'âme est alors.

ISar le cruciflx.

Saint Paul bornait pour lui toute la religion à la science du crucifix, et il avait certes raison. Le crucifix est l'abrégé de tout ce qu'un chrétien doit croire, et de ce qu'il doit pratiquer. Le crucifix nous fait connaître toute la malice du péché, l'excès de notre misère, et l'excès encore plus grand de la miséricorde divine. Le crucifix est la plus grande preuve que Dieu, tout Dieu qu'il est, pût nous donner de son amour, et le motif le plus fort qu'il pût employer pour gagner notre cœur. Toutes les vertus se trouvent renfermées dans le crucifix, et il est la consommation des voies intérieures. Je vais dire un mot sur chacun de ces objets. La grâce en dira bien davantage aux âmes qui sont dévouées, ou qui veulent se dévouer à l'amour.

Le crucifix est l'abrégé de tout ce qu'un chrétien doit croire. La personne de celui qui souff're, Fils unique de Dieu, et conçu dans le sein de Marie par l'opération du Saint Esprit, nous propose les deux grands mystères de la Trinité et de l'Incarnation. L'objet de ses soufi"rances nous instruit du mystère de la Rédemption et du péché originel. Le mystère de la prédestination, celui de la grâce, la volonté de Dieu de sauver tous les hommes, sont aussi renfermés dans la croix. Elle est la source de tous les sacrements, comme il me serait aisé de le montrer en détail; et tout le culte par lequel l'Église honore Dieu se rapporte au sacrifice de la croix.

DES AMES INTÉRIEDKES. 315

Le crucifix est l'abrégé de tout ce qu'un chrétien doit pratiquer. Toute la morale évangolique se réduit à porter sa croix, à se renoncer, à crucifier la chair et la convoitise, à s'immoler à la volonté de Dieu. Jésus-Christ n'a prescrit aucune loi, n'a donné aucun conseil dont l'accomplissement et le parfait modèle ne se trouvent dans la croix. Elle est l'expression la plus vive et la plus frappante de toute la doctrine évangélique.

Le crucifix nous fait connaître toute la malice du péché. Quel plus grand mal, en effet, que celui qui a causé la mort d'un Dieu-Homme ? Avant Jésus-Christ on pouvait se former une certaine idée de l'offense de Dieu; mais cette idée était bien faible et bien imparfaite. Le supplice éternel de l'enfer, quoiqu'il passe toute intelligence créée, ne répond pas encore à la malice infinie du péché, car il peut le punir, mais il ne peut pas l'expier. Il ne fallait rien moins qu'une personne divine pour réparer dignement par ses soulfrances et ses humiliations l'injure faite à Dieu par le péché. C'est donc au pied de la croix qu'il faut apprendre à juger du pcclié et à concevoir toute l'horreur qu'il mérite.

Le crucifix nous fait connaître encore l'excès de noM-e misère, excès tel, qu'il nous était impossible d'y remédier par nous-mêmes. Tout le genre humain était perdu, perdu sans ressources, perdu pour l'éternité, privé à jamais de la possession du souverain bien, si Jésus- Christ par sa mort ne l'avait racheté, réconcilié avec Dieu, rétabli dans ses droits. Le seul péché d'origine suffisait pour cela; mais combien de péchés actuels, ncomparablement plus griefs, n'y avons- nous pas ajoutés? Dans quel abîme de misère ne nous sommesnous pas volontairement plonijés?

SI 6 MAISCEL

Le crucifix nous fait connaître l'excès encore plus grand de la miséricorde divine. Un abîme a attiré un autre abîme ; l'abîme de nos maux a été absorbé et englouti dans l'abîme infini de la miséricorde. Oh I que David a bien raison de dire que les miséricordes de Dieu sont audessus de toutes ses œuvres ! Tout ce que Dieu a fait dans l'ordre de la nature n'est rien en comparaison de ce qu'il a fait dans l'ordre de la grâce. La bonté du Tout-Puissant s'est infiniment surpassée elle-même en nous rachetant. Jamais, même dans le ciel, notre entendement n'atteindra à la grandeur incompréhensible de ce bienfait, que la foi nous met sous les yeux dans le crucifix.

Dieu, tout Dieu qu'il est, ne pourrait nous donner une plus grande preuve de son amour. Quelque preuve qu'il nous en donnât, il fallait qu'elle s'accordât avec les droits de sa justice, auxquels il ne pouvait pas renoncer. Il fallait donc que cette justice fût apaisée ; mais par qui ? Qui pouvait la satisfaire, la venger, et en même temps épargner les coupables? Oh ! invention admirable de l'amour divin ! Dieu transporte sur son propre Fils toutes nos iniquités; il les punit en lui; il se venge sur lui ; et ce Fils adorable consent de tout son cœur à être pour nous la victime de la colère céleste. Quel amour dans le Père! quel amour dans le Fils ! Qui peut y penser sans être ravi d'étonnement et pénétré de rereconnaissance ! Si Dieu avait laissé à notre choix de lui proposer quelque remède à nos maux, aurions-nous ima giné celui-là ? Et s'il s'était présenté à notre esprit, aurions-nous osé le proposer? Un pareil moyen de salut ne pouvait être conçu que dans le cœur d'un Dieu qui nous aime infiniment.

Si notre cœur peut résister à tant d'amour, quelle

DES AilES JNTÉRIEURES. 117

dureté! quelle malice ! quelle ingratitude? Dieu frappe son propre Fils pour nous retirer de i'enfer et nous ouvrir le paradis ; il décharge sur lui sa colère, et nous fait grâce; il nous adopte dans ce Fils pour ses enfants; il nous donne droit à son héritage; il nous prodig»^? tous les secours surnaturels pour y parvenir. Et (jue nous demande-t-il ? Que nous l'aimions, que nous le servions, que nous lui obéissions. Et nous ne l'aimons pas I £t nous regardons son service comme un joug insupportable ! Et nous violons ses commandements! Et tous les crimes, tous les scandales rognent aujourd'hui dans le christianisme avec autant et plus de lioence que chez les païens! Et l'irréligion est portée à un point, que Jésus-Christ et sa croix sont devenus un objet de mépris, de raillerie et d'horreur ! L'incompréhensibilité de ce mystère d'amour est précisément la raison pour laquelle on le rejette. Conçoit-on un tel excès d"impiélé? Conçoit-on jusqu'à quel point l'amour méprisé, insulté, outragé, doit être irrité contre tant de chrétiens apostats, secrets ou déclarés? Ah ! quel motif pour les bonnes âmes d'aimer Dieu de tout leur cœur, et de le dédommager, par leur dévouement, de tant d'outrages !

De quelles vertus le crucifix ne nous oil're-t-il pas le modèle? Amour de Dieu, confiance en Dieu, abandon à ses volontés les plus rigoureuses ; patience inaltérable, charité pour le prochain, pardon des injures, amour des ennemis, humilité, pauvreté, renoncement entier à soi-même ; vertus portées au comble de la perfectioa, exercées dans les circonstances les plus difficiles, et pratiquées avec un courage, une générosité dignes d'uq Homme-Dieu. Plaignons-nous après cela que la vertu nous coule ; disputons à Dieu des bagatelles ; repro-

Si 8 MANUEL

chons-lui qu'il exige trop. Un coup d'œil sur le crucifix nous fera rougir de nos plaintes et de notre lâcheté. Qu'avons-nous souffert, que souffrirons-nous jamais pour Botre salut, qui approche tant soit peu des souffrances et des humiliations de Jésus-Christ? Il était Dieu, dit-on, et je ne suis qu'une faible créature. Il était Dieu ; cela est vrai : aussi a-t-il soufifert tout ce que pouvait souffrir la nature humaine unie à la nature divine. Si l'union hypostatique communiquait à l'humanité sainte une force infinie, les souffrances y ont été proportionnées; et la justice de Dieu l'a chargée sans aucun ménagement de tout le poids qu'elle pouvait porter. C'est un principe de foi que Dieu ne permet jamais que nous soyons éprouvés au delà de nos forces. Tout faibles que nous sommes, îîous pouvons toujours porter les épreuves qu'il nous envoie, parce que la mesure du secours égale et surpasse même toujours la mesure des maux. Ainsi nous avons tort d'alléguer notre faiblesse, et de penser que fexemple du Sauveur ne soit pas fait pour nous.

Enfin le crucifix est la consommation des voies intérieures. Il nous montre Jésus-Christ prêtre et victime, Jésus s'immolant lui-même à la gloire de son Père, s'immolant volontairement, et se dévouant à sa jastice. Peu d'âmes chéries de Dieu sont appelées à cet état de victime, et de ressemblance expresse avec Jésus crucifié. Mais celles qui ont lieu de croire que Dieu les destine à eet honneur doivent regarder comme leur partage les souffrances et les humiliations du Sauveur ; elles doivent planter sa croix dans leur cœur, ou plutôt elles doivent le laisser la planter et Tenfoncer lui-même. Jésus, Bourais et obéissant jusqu'à la mort, doit être leui modèle, leur consolation, leur force. Si quelquefois

leurs peines leur semblent excessives, si le courage leur manque, si elles sont tentées d'accuser Dieu d'une injuste rigueur, qu'elles arrêtent leurs regards sur le crucifix. Jésus en croix répondra à tout; et elles sortiront d'auprès de lui dans le désir de souffrir encore davantage.

Que le crucifix soit donc notre grand livre ; qu'il soit le livre non de nos yeux seulement, mais de notre cœur ! Prions Jésus de nous apprendre à y lire, et de nous en développer tous les secrels, non pour les contempler simplement dans l'oraison, mais pour les pratiquer dans tout le cours de notre vie. Entrons dans la voie intérieure par un dévouement absolu et sans réserve à la volonté de Dieu ; livrons-nous au dedans à son esprit et à sa grâce. Faisons de grand cœur dans l'occasion tous les sacrifices qu'il exigera de nous; prions-le de prendre et de nous arracher de force ce que nous n'aurions pas le courage de lui donner. En un mot, laissonsnous réduire à l'état de Jésus-Christ expirant sur la croix, dans les douleurs, dans les opprobres, dans l'ahandoQ apparent de son Père, réunissant en son âme et en son corps tous les maux d'une victime de la justice divine et de la fureur des passions humaines,

Sur les réflexions dans Poraison.

Il y a, comme pour tout le reste, un temps de réfléchir et un temps de ne pas réfléchir. Les réflexions sont utiles et même nécessaires pour bien pénétrer les vérités de la religion, pour rentrer en soi -môme et connaître ses défauts. C'est par les salutaires réflexions que

les pécheurs reviennent à Dieu, et que le commun des chrétiens se maintient dans la pratique du bien. En général, tant que l'on est dans la voie ordinaire et que l'on conserve le libre usage de son entendement, il faut toujours se conduire par réflexion, s'appliquer à la méditation, sans excès pourtant et sans trop chercher à creuser, parce qu'il peut y avoir de l'abus dans les réflexions, ainsi que dans les meilleures choses. Le plus grand abus sans doute est d'y faire trop de fond, et de compter trop sur son jugement et ses lumières. Beaucoup de défiance de soi-même, beaucoup d'humilité, un recours continuel à Dieu pour qu'il nous éclaire, une certaine sobriété de sagesse qui arrête où il faut la curiosité de l'esprit, sont autant de remèdes efficaces contre l'intempérie des réflexions et les mauvais effets qu'elles pourraient produire.

Mais n'y a t-il pas une voie oij les réflexions sont dangereuses, et où l'on ne saurait trop se les interdire, pour se laisser couduire par l'esprit de Dieu et par l'obéissance ? Oui, assurément, et cette voie est la voie obscure de la foi.

On ne peut se mettre de soi-même dans cette voie; il n'appartient qu'à Dieu seul d'y introduire les âmes sur lesquelles il a des desseins particuliers. Ni les livres, ni les directeurs, ni les propres efforts n'y [)euventrien; il faut attendre que la grâce agisse, et ne se permettre point de penser à de semblables états, ni d'y aspirer; sans quoi, l'on serait infailliblement exposé à l'illusion. Mais l'on ne sa,nrait non plus contester la réalité de cette voie ; et la marque principale à laquelle on reconnaît que Dieu y introduit une âme, c'est lorsqu'elle n'a plus la même liberté qu'auparavant d'user de ses facul-

DES AMES INTÉRIEORES. 8iJ

tés dans l'oraison ; lorsqu'elle ne peut plus s'app)i.|ner à un sujet pour en tirer des réflexions et des alfeclions, 8l qu'elle goûte au dedans une certaine paix savoureuse, qui surpasse tout sentiment, qui lui tient lieu de tout et qui la force, pour ainsi dire, à se tenir dans le repos et le silence. Quand un directeur éclairé a suffisamment constaté cette disposition de l'âme, et qu'il est bien assuré qu'elle n'y met rien du sien, mais qu'elle ne fait que se prêter à l'action de Dieu, alors il n'y a pas lieu de douter que Dieu ne fasse entrer cette âme dans la voie de la foi. Je suppose d'ailleurs que cette âme est reconnue pour être droite, simple, docile, de bon esprit et de bon sens, et qu'elle a vécu dans l'innocence, ou du moins qu'elle est revenue sincèrement à Dieu, et qu'elle mène depuis quelque temps une vie chrétienne et édifiante. Car il est rare qu'un pécheur soit tout d'un coup mis dans la voie de la foi ; quoique la chose ne soit pas sans exemple : témoin sainte Marie Égyptienne et quelques autres.

Or, c'est dans la voie de la foi que les réflexions sont dangereuses, et que tous les maîtres de la vie spirituelle conviennent qu'on ne doit ni les écouler ni les suivre. Il y en a plusieurs raisons solides, prises les unes de la nature de celte voie, les autres de l'objet des réflexions qui se présentent alors à l'esprit, et d'autres enCn de la cause qui inspire ou suggère ces réflexions.

La voie de foi est essentiellement une voie obscure, une voie où l'âme ne connaît rien par les lumières ordinaires de la raison, une voie où Dieu se propose principalement de faire mourir le propre esprit. Il est don évident que, dans une telle voie, ce n'est [jIus par nos réflexions que nous devons nous conduire, mais par la

S2t MANUEL

lumière de la foi et par le mouvement du Saint-Esprit. Il n'est donc plus question alors ni de méditer, car on ne le peut plus; ni de suivre des méthodes, car le Saint- Esprit souffle oîi il veut et quand il veut ; ni d'exercer ie propre esprit, car il faut qu'il meure ; ni de réfléchir sur ce qui se passe en soi, car on ne pourrait le discerner ni porter sur cela un jugement éclairé.

La voie de foi est une voie où Dieu, maître de l'âme et de la liberté qu'elle lui a donnée, dispose d'elle à son gré, y opère ce qu'il lui plaît, y exerce un domaine souverain, et où il ne souffre pas que rien s'oppose à son i^ction. Or, rien ne mettrait plus d'obstacle à l'action de Dieu que les réflexions que ferait l'âme, ou pour se gouverner elle-même, ou pour juger de ce qui se passe en elle, et prendre son parti en conséquence. Il est évident que de telles réflexions gêneraient el empêcheraient l'opération divine, et, par conséquent, nuiraient à l'âme, jusqu'à la faire même sortir de son état.

La voie de foi est une voie de sacrifice, une voie d'immolation continuelle, une voie qui aboutit à la perte totale en Dieu. Cette voie douce, et enrichie dans les commencements de dons et de lumières, est ensuite une voie d'obscurité, de nndilé, de dépouillement, où l'âme se trouve réduite aux dernières extrémités sans avoir, ni du côté de Dieu, ni du côté des créatures, nj du sien propre, aucun soutien, aucun appui perceptible. Or, il est manifeste qu'un tel état, dans toute sa suite, ne saurait subsister avec les réflexions ; qu'il les exclut absoluTient, et qu'il est nécessaire que l'âme ne voie pas, ne sache pas oti elle va, où Dieu a dessein de la conduire, ni par (juels chemins il la mène; autrement elle ne se résoudrait jamais à faire les sacrifices

que Dieu prétend exiger d'elle. Elle ne ferait pas en particulier le sacrifice de son esprit si elle conservait toujours l'usage de la réflexion, et l'immolation totale que Diec attend d'elle n'aurait jamais lieu.

Enfin, la voie de foi est une voie de tentations, où Dieu donne au démon un pouvoir étrange sur l'âme pour l'exercer. Il lui permet de remplir l'esprit de ténèbres, l'imagination de mille fantômes, la volonté de sentiments de blasphèmes, de désespoir, d'impureté, d'impiété. L'âme doit porter tout cela, et en venir par degrés jusqu'à croire que tout cela naît de son fond, qu'elle y consent, et que pour ce sujet elle est justement réprouvée de Dieu. Cet état de tentations extrêmes, où elle ne peut se soutenir que par l'abandon et la confiance en Dieu, est-il compatible avec les réflexions qu'elle fcrailsurellemême?Il est trop visible que non. Tout ceci pourrait être considérablement étendu; mais j'en ai dit assez poui faire comprendre que les réflexions ne peuvent que tout gâter dans la vie de pure foi, qui n'est appelée de la sorte que parce qu'elle bannit toutes les réflexions

De plus, l'objet môme de ces réflexions fournil de nouvelles raisons pour les interdire à ceux qui sont dans celte voie. Car leur objet est, ou de connaître ce que Diî.ufait en nous, elles raisons de sa conduite; et Dieu veutqueràmeignore les opérations secrètes de sa grâce; ou de chercher des assurances, et Dieu ne tend qu'à ôter à l'âme toute assurance; ou d'examiner la manière dont le directeur nous conduit, et Dieu n'exige pai moins l'obéissance du jugement que celle de la volonté. Il est essentiel à cette voie que l'âme y marche à Taveugle, et qu'elle se repose sur Dieu du soin de la gouverner et de la conduire sûrement au terme, saua

ISi MAISCEL

qu'elle sache où elle est, où elle va, où elle aboutira. Ainsi, tout raisonnement, toute prévoyance, tout examen, tout regard sur soi, est sévèrement interdit comme une infidélité, un écart hors de la voie, une tentation dont l'effet immanquable pat, d'î retirer 1 ame de la conduite de Dieu.

Enfin, il est certain que l'âme, dans cette voie, ne doit admettre de pensées que celles qui lui viennent de Dieu. Or, toutes les réflexions qui se présentent alors à l'âme, et qui ont pour principe ou la curiosité, ou l'inquiétude, ou la prévoyance, ou une secrète complaisance, viennent du propre esprit ou sont suggérés par le démon. Il est aisé de le reconnaître, parce qu'elles lui inspirent de la vanité et de la présomption, ou qu'elles la jettent dans le trouble et le désespoir. Elle doit donc les rejeter et ne jamais s'y arrêter volontairement. C'est l'unique moyen qu'elleait de conserver la paix intérieure dans un état si violent.

D'ailleurs, les vicissitudes dans cette voie sont telles et si fréquentes, que l'âme essayerait en vain de les observer, d'en tenir compte, et de s'en rappeler le souvenir; d'un jour à l'autre, du matin au soir, d'une heure à l'autre, son état change : son image est celle du ciel chargé d'orages, ou de la mer agitée par la tempête. Quel moyeu de réfléchir dans de pareilles agitations ? Et quel fond pourrait-elle faire sur des pensées suggérées par la nature réduite aux abois ou par l'esprit de ténèbres? L'orage est-il passé et le calme a-t-il succédé, elle jouit de ce calme et ne songe plus à la tourmente qu'elle vient d'essuyer.

Mais, dira-t-on, n'y a-t-il pas d'inconvénient à interdire à l'âme toute réflexion sur son étal? car c'est uni-

DES AMES INTÉRIEnBES. ir»

quement de quoi il s'agit. Non; il n'y en a aucun dès qu'on a toutes les preuves requises de la réalité de cet état. Moins l'âme réfléchira, plus elle avancera, pins elle sera forte contre le démon e\ contre elle-même, plus elle aura de générosité à accomplir tous '-es sacrifices que Dieu iui demande. J'ajoute qu'elle abrégera considérablement par là le temps de ses épreuves, qu'elle s'épargnera beaucoup de peines dont ses propres réflexions sont la source, et qu'elle en sera moins à charge à celui qui la conduit

De la simplicité.

Il est plus aisé de sentir ce que c'est que la simplicité que de la définir. Pour comprendre ce que c'est, considérons-la d'abord en Dieii ; nous la considérerons ensuite dans l'âme intérieure, et nous en conclurons qu'ea Dieu, ainsi que dans la créature, la simplicité est la source, le principe et le comble de toute perfection.

Dieu est infiniment parfait en tout genre de perfection, parce qu'il est un être infiniment simple. Il est éternel, parce que son existence, n'ayant ni commencement ni aucune espèce de succession de moments, est simple et indivisible dans sa durée. Il n'y a par mpport à Dieu ni passé ni futur, mais un présent immobile. On ne peut pas dire de lui comme de la créature : // a étéy il sera; mais il faut dire : // est ; et cet il est comprend d'une manière iuelTabie tous les temps réels et imaginables, sans avoir avec eux aucune mesure commune.

Dieu est immense, parce (jue son existence est infiniment simple quant à la présence. Il est partout, et il

■ASDSL DS5 AXIS IHT. **

32 s MâKUëL

n'est borné ni renfermé nulle part. Nul corps, nul esprit ne peut être nulle part, parce que tout corps est essentiellement borné à l'espace qu'il remplit, et que tout esprit créé n'existe et n'agit qu'où Dieu veut qu'il existe et qu'il agisse.

La science de Dieu est infinie, parce qu'elle est simple ; il n'y a en lui ni raisonnement ni multiplicité d'idées, comme dans les intelligences créées. Il n'a qu'une seule idée qui embrasse la connaissance de toutes choses et de lui-même. Il en est ainsi de toutes les perfections divines : la simplicité en est le caractère ; et elles ne sont infinies que parce qu'elles sont simples.

Ses œuvres au dehors sont variées et peuvent l'être à l'infini; les opérations de sa grâce, de sa justice, de sa miséricorde sont variées de même, si on les considère dans les créatures, qui en sont le terme. Mais ces œuvres et ces opérations considérées en Dieu ne sont autre chose que son action infiniment simple ; action qui, dans sa simplicité, s'étend à tout dans l'ordre physique et dans l'ordre moral.

La fin que Dieu se propose dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il commande, ou défend, ou permet, est infiniment simple, et n'a qu'un seul objet, qui est sa gloire. C'est à sa gloire que se tourne nécessairement tout ce qui arrive ici-bas, aussi bien que la félicité des bons dans l'autre vie, et le malheur des méchants.

Ainsi, sous quelque aspect qu'on envisage Dieu, il est simple, et la simplicité est en lui la racine de l'infinité. L'intelligence éclairée de la lumière divine saisit cette grande et sublime vérité; elle la contemple, mais elle ne saurait ni l'approfondir ni la comprendre ; Dieu seul peut concevoir son infinie simplicité. Le peu que je viens

DES AMES INTÈEIEURES. 8î7

i*en dire suffit pour nous en donner une idée juste, juoique imparfaite.

Il est évident que la simplicité ne peut jamais être dans la créature ce qu'elle est en Dieu; mais il n'est pas moins évident que la perfection de la créature consistant dans sa ressemblance avec Dieu, plus elle devient simple, à sa manière, plus elle est parfaite. Tout ce que Dieu opère dans une âme pour la rendre sainte se réduit donc à la simplifier; et toute la coopération qu'il exige de cette âme consiste à ce qu'elle se laisse arracher toute espèce de multiplicité pour passer dans la simplicité par une participation de celle de Dieu.

Lors donc que l'âme s'est donnée parfaitement à Dieu, afin qu'il fasse d'elle tout ce qu'il lui plaira dans le It-raps et dans l'éternité, il la simplifie d'aburd dans son fond, en y mettant un principe d'amour infus et surnaturel, qui devient le mobile simple et unique de sa conduite. Elle commence à aimer Dieu, sans autre motif (jue d'aimer; elle l'aime pour lui-même et non pour elle; elle rapporte tout à cet amour, même sans y penser expressément et sans y faire attention : l'amour est le simple et unique regard de cette âme; elle est toujours hors d'elle-même, ou du moins elle tend toujours à s'en dépouiller et à se transporter dans l'objet aimé.

Dieu la simplifie dans son intelligence. La multitude des pensées qui l'obsédaient auparavant tombe ; elle ne peut plus réfléchir ni faire de raisonnements et de discours. Une lumière simple, mais indistincte, l'éclairé ; elle marche, à la faveur de cette lumière, sans apercevoir d'objet particulier. Son oraison, chargée auparavint de considérations, d'affections, de résolutions, devient simple; l'âme est occupée, et cependant elle ne s'oc-

328 UANLEL

cupe à rien ; elle sent et elle goûte sans pouvoir dire ce qu'elle goûte. Ce n'est point un sentiment particulier; c'est un sentiment confus et général, qu'elle ne peut expliquer. Ne lui demandez pas sur quoi elle a fait oraison : elle ne le sait pas ; aucune idée ne s'est présentée à son esprit, ou elle ne s'est arrêtée à aucune de celles qui se sont offertes. Ce qu'elle sait, c'est qu'elle s'est mise en oraison et qu'elle y a été comme il a plu à Dieu, tantôt sèche, tantôt consolée, tantôt recueillie sensiblement, tantôt distraite involontairement, mais toujours paisible et unie à Dieu dans son fond. Elle passe ainsi les heures entières sans ennui, sans dégoût, vide en apparence de toute pensée et de toute affection : c'est que sa pensée et son affection sont simples, et se terminent immédiatement à Dieu, l'être infiniment simple. L'âme est à peu près de même hors de l'oraison ; soit qu'elle lise, soit qu'elle parle, soit qu'elle s'occupe du travail et de soins domestiques, elle sent qu'elle est moins à ce qu'elle fait qu'à Dieu, pour qui elle le fait, et que Dieu est l'intime occupation de son esprit , en sorte qu'à cet égard son oraison et son attention à Dieu sont continuelles, et ne sont distraites par aucun objet extérieur. Cette simplicité de la vue de l'esprit se perfectionne de jour en jour» et le grand soin de l'âme est d'écarter tout ce qui la ramène à la multiplicité.

Dieu simplifie la volonté en la réduisant à un seul but, à un seul objet, à un seul désir, qui est l'accomplissement de la volonté divine. L'âme n'est plus fatiguée, comme autrefois, par mille désirs, mille soucis, mille inquiétudes. Ses affections se trouvent toutes concentrées en une seule ; elle aime tout ce qu'elle doit aimer : parents, mari, enfants, amis; mais elle ne les aime qu'ea

Dieu et du même amour dont elle aime Dieu. Elle ne sait plus si elle veut quelque chose, parce que sou vouloir est confondu avec celui de Dieu, et que Dieu veut pour elle à chaque moment ce qui lui est le plus convenable. C'est ainsi que sa volonté simplifiée trouve son repos et son centre dans celle de Dieu.

Dieu la simplifie en la détachant peu à peu d'elle-même €t de tout regard sur son propre intérêt, de toute attention mêmesur sa situation actuelle. Tout ce qu'elle aimait auparavant, jeu, conversations, lectures, curiosités, tout cela lui devient insipide ; le commerce des créatures ne lui cause que du dégoût ; elle ne s'y prête que par devoir et par bienséance ; Dieu la tire san cesse au dedans et la sépare de tous les objets extérieurs. Il lui ôte par degrés tout regard sur elle-même et sur ce qui se passe en elle, parce que ce regard, ainsi partagé et fixé lantôt sur Dieu et tantôt sur elle, ne serait pas simple ; en sorte qu'elle en vient à ne plus savoir comment elle est, h n'y plus penser, à ne point s'en embarrasser, et à rejeter soigneusement toute pensée dont elle serait l'objet, afin que Dieu l'occupe tout entière. Il lui ôte par la même raison toute vue de son propre intérêt, parce que sa vue et son intention ne seraient pas simples si à l'intérêt de Dieu elle joignait la recherche du sien, comme distingué de celui de Dieu. Elle n'envisage donc plus ses actions, ses bonnes œuvres, sa perfection, par rapport à elle, ni comme quelque chose qui l'intéresse personnellement ; mais elle voit tout cela par rapport à Dieu, somme des choses qui viennent de lui, qui lui appartiennent, et dont il peut disposer à son gré.

Dieu la simplifie dans toute sa conduite extérieure, fîul détour, nulle feinte, nulle dissimulation, nulle in-

uigue, nulle prétention, nulle affectation, nul respect humain. Elle va simplement comme Dieu la pousse, elle dit, elle fait ce qu'elle croit être de son devoir, sans se mettre en peine de ce qu'on dira, de ce qu'on pensera. Ses discours sont simples, vrais, naturels; elle ne prépare rien; elle dit ce que l'esprit de Dieu lui suggère, sans s'embarrasser des suites. Quand il s'agirait de son honneur, de son bien, de sa vie, elle ne voudrait pas dire un mot ni faire une démarche d'elle-même ; mais elle laisse Dieu arranger toutes choses ; et elle ne voit que lui en tout ce qui lui arrive de la part des créatures.

Yoilà un tableau raccourci de la simplicité chrétienne, telle qu'elle se trouve dans une âme qui se laisse conduire à Dieu. Et il est aisé de voir que cette vertu embrasse toute la perfection des voies intérieures ; qu'elle en est le commencement, le milieu et la fin, et que l'âme est parvenue au plus haut degré de sainteté lorsque, étant devenue parfaitement simple, elle ne voit en tout que Dieu, elle n'aime en tout que Dieu, elle n'a d'intérêts que les intérêts de Dieu ; c'est-à-dire sa gloire et l'accomplissement de son bon plaisir.

On conçoit maintenant pourquoi les âmes intérieures sont méprisées du monde, qui est tout entier dans la malignité, comme dit saint Jean, et dans la multiplicité des objets créés, tandis qu'elles, de leur côté, sont toutes dans 'innocence, la candeur et la simplicité. Ce sont deux esprits tout opposés, dont l'un rejette, condamne et réprouve l'autre. Le monde n'est que feinte, dissimulation, tromperie, amour-propre ; il rapporte tout à soi et à son intérêt temporel. Les âmes intérieures sont tout le contraire ; et, par cette rai-

DES AMES L^TÉaiECRES. 831

son, elles passent à ses yeux pour des insensées.

On conçoit encore pourquoi ces mêmes âmes sont haïes et détestées des âmes propriétaires, quoique dévotes et vertueuses d'ailleurs; c'est qu'elles tiennent des routes toutes différentes ; c'est que les unes servent Dieu pour lui-même, sans regard à leur propre intérêt, ce qui est une suite nécessaire de la simplicité ; au lieu que les autres se recherchent elles-mêmes dans le service de Dieu, s'approprient tout, sont avides du sensible, veulent toujours des assurances, et ne sauraient consentir à se perdre de vue un instant. Il est impossible que des dévotions si contraires sympathisent, et que les âmes simples et abandonnées n'aient beaucoup à souffrir des autres, qui voient dans les premières une condamnation tacite de leurs principes et de leur conduite.

Enfin, l'on conçoit pourquoi la sainteté des âmes intérieures est ignorée sur la terre, à moins que Dieu ne la manifeste lui-même. C'est que la simplicité les fait marcher dans une voie commune à l'extérieur ; qu'elles n'affectent aucune singularité; qu'elles ont peu de pratiques; que tout se passe au dedans, et qu'elles se cachent non-seulement aux autres, mais à elles-mêmes. Dieu veut qu'elles soient toutes pour lui ; il les cache dans le secret de sa face ; et, pour mettre plus en silreté les grâces singulières qu'il leur fait, il permet pres(|ue toujours qu'elles soient humihées, calomniées, persécutées. Ainsi Jésus-Christ a-t-il été méconnu et rejeté des Juifs, et n'a-t-il été glorifié qu'après sa mort.

*32 UàNOEL

Sar ces paroles du psanme VIII i

Tous avez tiré votre parfaite louange de la bouche des enfanta et de ceux qui sont à la mamelle.

Jésus Christs'est appliqué ces paroles, et s'en est servi pour confondre les pharisiens, offensés des louanges que le peuple lui donna à son entrée dans Jérusalem, entrée qui fut le triomphe de sa petitesse et de son humilité. Le peuple le reconnut alors, le salua et le bénit comme le Messie, le fils de David, le roi d'Israël. En ce moment, il rendit à ce Dieu sauveur une louange parfaite, parce qu'il honora sa pauvreté, sa bassesse, son anéantissement. Une réfléchit point, il ne raisonna point; mais il se laissa conduire en enfant à l'instinct de la grâce. Au contraire, le pharisien orgueilleux, séduit par une fausse raison, ne vit rien dans cette pompe qui ne choquât ses idées, rien qui ne lui parût méprisable, ridicule, extravagant ; ses lumières trompeuses, ses préjugés bas et humains, ses fausses idées de grandeur, l'aveuglèrent et le confirmèrent dans son incrédulité.

Non-seulement notre raison ne comprend pas les choses de Dieu, mais elle est naturellement portée à les mépriser, à les traiter de folie. Cette disposition est plus commune qu'on ne pense parmi les chrétiens, surtout parmi ceux qui se croient dévots ; ils sont pour l 'ordinaire les plus grands ennemis de la vie intérieure , comme les phawsiens , les dévots du judaïsme, furent les plus grands ennemis de Jésus-Christ.

On ne commence à goûter les choses de Dieu, et à les comprendre, que lorsqu'on entre dans l'enfance spirituelle. Mais qu'est-ce que cette enfance? L'enfant spiri-

DES AMES INTÉllIEUUES. 83 3

lue! est celui qui se sent vérilablement incapable de raisonner et de parler sur les choses de Dieu ; c'est celui qui, sentant toute sa faiblesse et son ignorance, se laisse conduire par la grâce de Dieu, et par ceux qui lui tiennent la place de Dieu; qui est petit, soumis, dépendant en toutes choses ; qui croit sans examen ce qu'on lui dit; qui fait aveuglément ce qu'on lui ordonne, sans savoir, pour ainsi dire, ce qu'il fait. C'est celui qui, réduit à un instinct divin, à cet esprit de fui, bien supérieur à tous les raisonnements, marche d'autant plus sûrement, qu'il ne connaît ni la route pour laquelle on le mène ni le terme oti il doit aboutir. II est dans l'état de saint Paul, aveuglé par la lumière céleste, que ses compagnons conduisirent par la main à Damas, sans que luimême vît où il posait ses pas.

Je le répèle : on ne voit rien en tout ce qui concerne l'intérieur, ou l'on voit mal, et l'on s'égare, tant qu'on y fait usage de son propre esprit. La perte du propre esprit est ce qui nous introduit dans les secrets de Dieu ; €t plus on avance, plus cette perte s'augmente, jus(|u'à ce qu'elle devienne totale et irrévocable. Ceux qui font consister leur avancement dans les grandes lumières, dans les idées sublimes, dans les raisonnements profonds, se trompent bien fort. Le démon a plus d'intcili- .gcnce, plus de science, plus d'élévation dans les idées que tous les hommes ensemble. En perdant son bonheur, il n'a pas perdu ses lumières naturelles ; elles servent môme à le tourmenter. Tout le progrès spirituel consiste donc dans l'anéantissement du propre esprit, du jugement propre ; en sorte qu'on ne fasse absolument aucun fond sur soi-même, qu'on ne voie rien par ses yeux, qu'on ne juge de rien, qu'on ne raisonne sur rien par

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soi-même. Cet état est incompréhensible à quiconque ne l'éprouve pas. Les ennemis de la vie intérieure le traitent de vision et de chimère. Mais il est réel, confirmé par l'expérience des saints ; l'Écriture en parle en mille endroits, et jamais on ne comprendra rien dans la doctrine de l'Evangile, ni aux états de Jésus-Christ, si l'on n'est dans cette bienheureuse enfance. Oui, heureux celui qui, ayant donné son esprit et son cœur à Dieu, ne sait plus s'il a un esprit et un cœur ; il ne regarde pas même à ce que Dieu fait en lui ; qui pratique la vertu sans songer qu'il la pratique ; qui prie sans savoir comment il prie ni même s'il prie ; qui aime sans s'occuper de son amour; qui marche sans connaître la voie sans voir son progrès ; qui est, en un mot, dans un parfait oubli de soi-même, et qui, sans soin, sans réflexion, sans attention, se repose pleinement dans le sein de Dieu, comme un petit enfant sur le sein de sa mère.

Voilà l'état dont Dieu tire sa louange parfaite, parce que dans cet état Dieu est tout et la créature n'est rien ; parce que Dieu fait dans cette créature tout ce qu'il veut, comme il veut, autant qu'il le veut, sans trouver aucun obstacle à ses desseins. Qu'est-ce qui honore Dieu ? Sont-ce nos grandes actions, nos grands projets ? sont-ce nos grandes austérités, nos longues prières, nos pratiques multipliées? sont-ce même nos croix, nos souffrances de toute espèce? Non, rien de tout cela par soimême n'honore Dieu. L'orgueil peut empoisonner tout cela, l'esprit propre, la volonté propre, peuvent en être le principe ; et avec une sainteté apparente on peut être un réprouvé. Ce qui honore Dieu, c'est notre destruction, c'est notre anéantissement, c'est la consomption entière de la victime.

UtS AMLS IMEUIttllES. 3 35

Or, il ne nous appartient pas de nous détruire et de nous anéantir. Si nous le faisions par un principe qui fût en nous, ce principe prendrait de la vie el de la force par la mort de tout le reste. L'ouvrage de notre destruction n'appartient qu'à Dieu. Il faut (jue le pnucij)e détruisant soit extérieur, et qu'il attaque eu nous tout notre être. Il faut que le feu qui doit consumer la victime vienne d'en haut, et tout ce que la victime a à faire est de se tenir sur le bûcher, dans la disposition propre à être consumée, et de n'apporter aucune résislance à sa totale destruction.

Il faut donc pour cela qu'elle soit purement passive, qu'elle n'agisse point, qu'elle ne remue point, ipi'cllc ne regarde point à ce que le feu divin produit eu elle ; qu'elle ne puisse pas même y regarder ; car un regard sur soi est un acte de vie, et, tant qu'on regarde ou (ju'ou peut regarder, on n'est pas mort.

Ainsi, l'enfance spirituelle qui nous dépouille de notre propre esprit, de notre propre vol nié, de noire propre vie, pour faire place à l'esprit, à la volonté, à la vie de Dieu, est le commencement de la mort mystique; c'est la formation de l'homme nouveau et la destruction du vieil homme. A mesure que celui-ci se détruit, celui-là prend de l'accroissement; el, quand l'homme nouveau est tout à fait forme, l'autre est pleinement anéanti.

On voit à présent clairement que la vie spiriiuelle, ainsi que la vie naturelle, doit commencer par l'enfance ; que c'est là l'entrée et le premier pas ; le fond de l'homme et tout ce qui le constitue dans l'état d'homme parfait, soit pour le corps, soit pour l'âme, est dans l'enfcint. Le temps, la nourriture, l'éducation, les excrriccs,

836 ma:^cel

l'expérience, donnent le développement a ses facultés spirituelles et corporelles. Mais dès la plu's tendre enfance, toutes ces facultés y sont déjà en petit. Il en est de même de l'homme spirituel. Quand Dieu veut le former en nous, il le produit par sa grâce dans l'état d'enfant; ensuite, par l'opération continuelle de cette même grâce à laquelle l'âme coopère par un plein acquiescement et par une inviolable fidélité, il lui donne peu à peu, et par un progrès insensible, l'accroissement et la perfection. Dieu agit toujours le premier; l'essentiel même, qui est la formation de cet enfant spirituel, il le fait seul, et l'enfant ne contribue en rien à sa formation ; mais, une fois formé, il faut qu'il seconde l'action de Dieu, non en agissant de son chef, mais en faisant tout ce que Dieu veut qu'il fasse, et en souffrant tout ce que Dieu veut qu'il souffre.

Il est dans l'ordre que Dieu donne à cet enfant un directeur pour le conduire ; car comment dans cet état se conduirait-il lui-même? Il faut que l'enfant et son guide soient parfaitement souples l'un et l'autre aux mouvements de la grâce. Et Dieu exige de l'enfant une confiance sans bornes, une obéissance entière à celui qu'il lui donne pour guide. La confiance doit aller jusqu'à communiquer sans réserve tout ce qui se passe en nous de [)lus secret et de plus intime, et l'obéissance jusqu'à n'avoir aucune volonté, aucun jugement arrêté iur quoi que ce soit.

DES AMES INTÉKIEUBES. 817

De l'abandon.

Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains

(Jksus-Ckrist.)

Jésus-Christ a fait cet acte d'abandon lorsqu'il ëtait abandonné de son Père, traité de lui comme une victime chargée des péchés de tout l'univers, comme un objet de malédiction ; lorsqu'il éprouvait à la fuis au dedans toutes les rigueurs de la justice divine, et au dehors tous les tourments, toutes les ignominies que la rage de ses ennemis pouvait inventer; lorsqu'on tournait en dérision sa sainteté, ses miracles, ses prophéties, sa qualité de Roi et de Messie; lorsque de ses apôires l'un l'avait trahi, l'autre renoncé, tous abandonné ; lorsque nu et pauvre, n'ayant absolument plus rien sur terre, pas même sa sainte mère, qu'il avait re.nise entre les mains de saint Jean, il était prêt à rendre en croix le dernier soupir. Ce fut alors que, recueillant toutes ses forces et tout son amour, acceptant de grand cœur tout ce qu'il souffrait dans l'âme et dans le corps de la pari de Dieu et des hommes, destitué de tout appui, de toute consolation, il prononça ces grandes paroles : Mon Père^ je remets mon esprit entre vos mains. Celle âme qui épuise à ce moment tous les fléaux de votre colère, cette âme qui est le rebut du ciel et de la terre, je la remets, je la sacrifie, je la perds entre vos mains.

Il n'est pas permis de douter que cet acte ne fût l'expression de l'amour le plus pur et le plus désintéressé. L'amour pur n'est pas, dans 1 ame fidèle, sé|iaré de la foi ni de l'espérance ; au contraire, il perfectionne l'une et l'autre. On n'en a pas le sentiment ni-mênie la per-

s 38 MANCEL

ception ; mais on en a la réalité dans le degré le plus sublime. C'est une erreur de penser que la charité, lorsqu'elle est à son comble ici-bas, détruise ou affaiblisse les deux autres vertus théologales, et c'est calomnier les partisans de la vie intérieure de les accuser de cette erreur et de leur imputer l'abominable hérésie du quiétisme, lorsqu'ils enseignent que le comble de la perfection est de servir Dieu sans aucune vue d'intérêt soit pour le temps, soit pour l'éternité.

Mais il est certain, par la doctrine et par l'expérience des saints, que l'homme, aidé de la grâce, peut en quelque sorte imiter Jésus-Christ dans cet abandon. Il est certain que Dieu peut mettre une âme et qu'il en a mis plusieurs à une pareille épreuve, et qu'il les a conduites par degrés jusqu'à lui faire le sacrifice de ses plus chers intérêts. J'avoue qu'on ne peut pas faire un tel sacrifice avec la grâce ordinaire, et qu'il faut avoir passé auparavant par des états très-relevés et très-purifîants, où personne ne peut se mettre de soi-même, et dont ce sacrifice est la consommation. Dieu seul, par sa grâce extraordinaire, peut faire entrer une âme dans cet état, et la conduire par la main jusqu'au terme. Il n'y a point d'illusion à craindre par rapport à ces états, parce que la nature a en horreur, comme de sa destruction, ces sortes d'états, et il est impossible de les imaginer ni de les feindre. Car ceux qui y sont réellement ignorent habituellement qu'ils y sont ; ils marchent à tâtons dans les ténèbres de la foi ; ils acceptent ces états par la partie supérieure de leur âme, mais la partie inférieure souffre les combats les plus violents; elle rejette bien loin d'elle la souffrance, et elle est assurément bien éloignée de s'y complaire. S'il arrive que de

telles âmessoient persécutées, ce ne peutêtre que par des gens qui n'ont nulle expérience, nulle connaissance de ces états ; et l'on ne saurait apporter trop de précautions, trop se défier de son propre esprit, trop invoquer Dieu lorsqu'il s'agit de prononcer sur celte matière.

Quand Dieu veut faire entrer une âme dans crtie voie, il la porte d'abord à se donner tout à fait à lui. Il la met ensuite dans le recueillement passif et dans un état habituel d'oraison. Il lui donne du goût pour les livres qui traitent de la vie intérieure, et lui en communique une intelligence proportionnée à ses vues sur elle. Quelquefois aussi il l'éclairé par lui-même sans les secours des livres. Il a soin surtout de la mettre sous la direction d*un guide convenable et propre à l'avancer, et il inspire à cette âme une docilité, une obéissance non communes.

Il l'exerce ensuite parxlegrés; il la fait passer de renoncement en renoncement, d'épreuves en épreuves, qui deviennent de plus en plus intérieures et spirituelles. II y joint aussi différents genres de tentations, soit de la part des démons, soit de la part des hommes. En niômL; temps il l'aveugle sur elle-même et sur ses dispositions intimes ; elle ne sait plus oii elle en est, si elle aime Dieu, si elle en est aimée ; elle croit l'offenser à chaque action ; elle prend son insensibilité pour endurcissement, l'éloignement apparent de Dieu pour un commencement de réprobation ; ce qui lui cause des tourments et des révoltes inexprimables. On essaye en vain de la rassurer, de la tranquilliser, tous les raisonnements ne fnnt sur elle aucune impression. Dieu la conduit ainsi de précipice en précipice, jusqu'à ce qu'enfin il la raeiie sur lo bord du giand abîme, et l'engage à s'y jeter pur uu

abandon généreux. Il la laisse quelque temps dans cet abîme, après quoi il l'en relire, et lui donne alors une vie nouvelle et glorieuse.

Tout ceci est une énigme, un mystère pour quiconque n'est pas éclairé d'une lumière surnaturelle. Il ne s'agit pas de traiter ces états de chimère, ni ceux qui y sont de cerveaux dérangés, mais il faut respecter ce qu'on ignore et du moins s'abstenir de prononcer.

Quant aux âmes qui ont quelque sujet de croire que Dieu les appelle à cet abandon, qu'elles ne s'effrayent pas, sous prétexte que cela passe leurs forces présentes, que ce sacrifice leur fait horreur, et qu'elles ne peuvent même en soutenir la pensée. C'est bien ici qu'il faut dire que ce qui est impossible aux hommes est possible et facile à Dieu. Il prépare l'âme ; il change intérieurement ses dispositions; il l'épure et la dégage peu à peu de l'amour-propre ; lui inspire une sainte haine d'elle- Inêrae, jusqu'à la convaincre qu'elle est véritablement iigne de réprobation.

Tout cela est vrai ; il n'y a ni illusion ni quiétisme à ,e croire, et encore moins à l'éprouver. Cet acte est le tomble de la perfection pour la créature. Il est visible çu'il ne faut rien, absolument rien refuser à Dieu, pour qu'il puisse nous conduire jusque-là; qu'il faut donner iout, nous détacher de tout, nous laisser arracher tout. Que peut-on trouver de dangereux dans une voie si parfaite ?

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