LES HOTES
sont sous sa juridiction personnelle. Ils échappent à toute autre justice que la justice domestique exercée directement par le maître.
172. Les hôtes '^. — Le terme hospes désigne à la fois une condition et une fonction sociale. Dans Tacception la plus répandue, Thôte, appelé aussi colon (colonus), est un défricheur, un pionnier, chargé de mettre en exploitation des bois ou des espaces incultes, ou bien un cultivateur qui a pour mission de repeupler des localités devenues désertes. S*il s*agit d'un défrichement opéré dans de vastes proportions, le seigneur, au lieu de confier l'opération à un petit nombre de paysans admis en hôtise, la concède en gros à un entrepreneur qui l'accomplit en détail, par ses salariés ou par des hôtes*. Ces entreprises de défrichement ne sont pas le cas le plus fréquent. En général, le seigneur place lui-même des hôtes sur la terre qu'il s'agit de faire valoir. Il leur donne comme tenure une petite habitation avec cour, jardin et un ou plusieurs arpents de terre {hospitium, hospitagiiim, hostagium, hostisia). Les maisons et torres données en hôtise sont cédées |aux colons moyennant un cens variable, calculé soit par habitation, soit par arpent. Pour attirer les hôtes ou les retenir et faciliter l'accomplissement de leur tâche, le seigneur leur confère d'ordinaire certains privilèges individuels ou collectifs : exemptions de tailles, de corvées, réglementation avantageuse du service militaire ou des droits de justice, usage dans les bois*, etc. Plusieurs seigneurs peuvent s'associer pour mettre une terre en hôtise (hospitare), et se partagent les hôtes, c'est-à-dire les redevances qui en proviennent ^.
Souvent aussi le mot « hôte » est pris dans un sens très général, celui de tenancier non servile, levant et couchant, c'est-à-dire établi en permanence, dans une seigneurie. Il est alors synonyme de manens, mansiona^ rius ou mansionaliSy submansor, etc.
Les hospites plenarii, pteni^ opposés aux non plenarii^ dimidii, sont ou bien des hôtes dont le seigneur possède la jouissance entière, qui lui
♦DrcASGE, Gloss. lat. aux mots IIostisia, IIospitrs. — Gai.land, Le ftnnc-Aleu, 86 — GuâRARD, Cartul. de N.-D. de Paris^ I, cciv-ccvi ; le mt^nic, Si-Pt.'e de Ch., xxxv suiv. — Mklij:ville, Hist. de l'affranch. communal dans la dioc. de Laon^ Sois- 9onê et Noyon, 38 suiv. — Luchaire, Insdt. monarch.^ II, 154-150. — Prou, Len coutumes de Lorris, 22. — Fi.ach, Les origines de l'anc. Fr.^ I, 160, 397 suiv. — L. Delisle, Etudes sur la condition de la classe agricole en Normandie^ 11-13. — A. IIiîRO.x DE Vii.LEFossE, Essai sur l'agricult. en tirie au xiii* et au xiv* «., dans Positions des thèses de tÉc. des Ch.^ an. 1869. — Lamprecat, Jieitràge zur Geschichte des Franzosischen Wirthschaftleben im elften Jahrhundert Staats und socialwiêsenschafflirhe Forschungcn .
1. Le Cartul. de N.-D. de Paris contient un grand nombre de chartes relatives à ces entreprises de défrichement, et Gdérard a résumé lui-même dans sa Préface, dcv et suiv., les faits généraux qui découlent de tous ces contrats.
2. .Actes de concession d'hôtise dans Guér.\rd, N.-D. de Paris, I, 78 (1199); LncnAïaE, Louis VI, n* 551.
3. Acte de concession d'hôtise par deux seigneurs associés, dans Luchaire, Instit. monarch.^ II, 344.
appartiennent complètement et qu'il ne partage avec personne, ou bien des paysans qui possèdent en entier une tenure d*hôtise et produisent par conséquent un revenu complet.
La position sociale des hôtes est loin d*étre uniforme : elle varie suivant leur origine et suivant les clauses du contrat d*hôtise.
Certains hôtes paraissent placés au plus bas degré de l'échelle des conditions libres. Ils approchent du servage, en ce sens qu'ils sont soumis aux exactions arbitraires du seigneur, et que les textes nous les mentirent donnés, vendus, échangés, avec la terre qu'ils occupent, comme les personnes de la classe servile. Tels sont les hospites taUlabiles auxquels on interdit l'accès des villes affranchies et qui sont, en plusieurs circonstances, assimilés aux hommes de corps ^ Les hôtes taillables de l'Ile de France forment transition entre les serfs et les hommes pleinement libres. Ils ont leurs similaires dans les autres provinces, par exemple dans les bordarii ou bordiers de Normandie, que leur tenure, dite in bordagio et grevée des plus onéreuses servitudes, soumet étroitement à la domination du maître.
Les hôtes qui jouissent d'une condition meilleure sont appelés hospites liberi ou francs hôtes. Il ne s'ensuit pas de là qu'on puisse faire rentrer les hôtes taillables dans la classe servile proprement dite. Des documents formels prouvent que les hommes de corps aspiraient à devenir des hôtes et que ceux-ci se regardaient comme appartenant à la classe libre. Les textes où il peut être question d'un affranchissement des hôtes s'appliquent sans doute non à une manumission ordinaire, mais à un complément de libération portant sur la taille arbitraire. Ce serait tout à fait par exception que le terme hospes désignerait de véritables serfs, indiquant alors par là, non la condition sociale, mais le rôle joué par le serf comme chargé de défricher une partie du sol seigneurial.
En général, non seulement les hôtes sont des hommes libres (dans le sens étroit que nous avons attribué plus haut à cette expression), mais il n'est pas rare qu'ils soient privilégiés, soit comme membres d'une communauté partiellement affranchie, soit comme habitant le domaine royal ou un domaine ecclésiastique. Dans certaines provinces du nord de la France, par exemple la Flandre et la Normandie, les hôtes sont souvent à la léte de la classe libre, et rapprochés de la catégorie des vavasseurs, qui se placent au degré inférieur de la classe noble.