‹ Manuel des institutions françaises, période des Capétiens directsChapitre 39 sur 264 · HF. XIX, 288, 330, 351 et XXI · texte numérisé non relu

HF. XIX, 288, 330, 351 et XXI

communautés religieuses du royaume. Cette tentative hardie a failli réussir dans la seconde moitié du xie siècle, alors que les Clunistes avaient pris l'initiative de la réforme ecclésiastique, que l'opinion et la papauté les secondaient, et que barons et évêques s'efforçaient à l'envi, dans toutes les provinces, de placer sous la règle du grand monastère bourguignon toutes les abbayes importantes soumises à leur autorité. L'œuvre de centralisation entreprise par les Clunistes trouvait sa justification dans la nécessité d'arracher le monachisme au fléau de la simonie, à l'irrégularité, au désordre moral, parfois même à la ruine matérielle. Elle fut bienfaisante en beaucoup de cas; mais il faut reconnaître aussi qu'elle ne fut pas toujours désintéressée et qu'elle s'accomplit, sur certains points, avec une âpreté violente. C'est surtout à l'époque des plus grands efforts du parti réformiste (fin du xie siècle et commencement du xne) qu'on vit se multiplier, dans tous les comtés e* dans tous les évêchés, ces actes d'union ou d'affiliation à Cluny (tradiliones) au moyen desquels grands et petits seigneurs croyaient se concilier pour toujours la faveur divine1.

Par cette voie et par beaucoup d'autres procédés, l'abbaye de Cluny se trouva, sous le pontificat de Pascal II, avoir introduit sa règle et sa domination dans un grand nombre d'abbayes importantes. Il y en eut qui se soumirent d'elles-mêmes : beaucoup acceptèrent de bonne grâce les abbés et les moines clunistes qu'on leur envoyait; beaucoup aussi refusèrent de perdre le rang que leur assuraient le nombre de leurs prieurés, la réputation de leurs reliques et l'ancienneté de leur fondation. Elles s'obstinèrent à rester indépendantes et repoussèrent les éléments étrangers qu'on voulait leur incorporer. Le récit de ces résistances et de ces luttes*

1. Comme type d'une tradition de monastère faite par un seigneur laïque, nous citerons l'acte de 1062 par lequel le vicomte de Limoges déclare soumettre l'abbaye de St-Martial de Limoges à l'abbaye de Cluny. Il donne et livre (dono et trado) son abbaye à Hugue, abbé de Cluny, et à tous ses successeurs réguliers, mais en mentionnant, il est vrai, le consentement de l'évêque et de ses chanoines, ainsi que celui de sa propre femme, Umberge, de ses fds et de ses vassaux. S'il agit ainsi, c'est pour mériter l'absolution de ses péchés, de ceux qu'il a commis notamment en laissant les moines de St-Martial violer la règle de saint Benoît et vendre au plus offrant la dignité abbatiale. 11 laisse à l'abbé de Cluny et à ses successeurs le pouvoir d'instituer et de destituer les abbés de St-Martial, et ne retient sur l'abbaye qu'un petit nombre de redevances soit pour lui-même, soit pour son suzerain, le comte de Poitiers. (Migne, Palrol. lat., t. CLIX, col. 957.) Dans un acte semblable de 1076, Simon, comte de Valois, donnant à Cluny le monastère de St-Arnoul de Crépy, mentionne le consentement du roi Philippe, de l'évêque diocésain, Hugue, et du chapitre de Senlis. La lettre par laquelle l'évêque de Senlis approuve l'acte du comte de Valois nous a élé conservée. Notons qu'il y réserve les droits du chapitre et de 1 cvêché, et qu'il défère l'élection du chef de l'abbaye de St-Arnoul, non à l'abbé de Cluny lui-même, mais au chapitre clunisien [Gall. Christ., X, instr., col. 207).

2. Pour les connaître, on étudiera avec profit les faits relatifs à l'abbaye de St-Bertin (Guiîrard, Cartul. de St-Bertin, LV1I, 252 suiv.); à celle de Beaulieu en Limousin (Deloche, Car lui. de Beaulieu, introd. xxvi suiv.); à celle de St-Martial de Limoges (Duplès-Agier, Chroniques de St-Martial, 21, 48); à celle de St-Gilles (HF. XV, 264). La résistance ne fut nulle part plus tenace que dans l'abbaye de Lézat et dans celle

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constituerait un des chapitres les plus intéressants et les plus dramatiques de l'histoire religieuse de la France au moyen âge. Les conflits de cette nature ne s'expliquent pas seulement par le désir qu'avaient les moines d'échapper à la réforme et aux rigueurs de la règle cluniste. L'esprit de particularisme local, opposé à l'unitarisme romain que représentait la grande abbaye, contribua pour une grande part à les produire.

54. Organisation de l'ordre de Cluny. Les visiteurs. Le chapitre général*. — C'est surtout en étudiant l'organisation de l'ordre de Cluny qu'on peut se faire une idée des procédés employés par les diverses congrégations qui se partageaient la France monastique pour maintenir, entre leurs maisons, la cohésion nécessaire et les obliger à observer la règle. Le point de départ de cette organisation fut le développement donné d'une part à la visite ou inspection, de l'autre au pouvoir du chapitre général. L'institution des visiteurs (visitores) ne devint régulière et importante, chez les Clunistes, qu'au xnr3 siècle, après la réforme du pape Grégoire IX. A peu près à la même époque, l'usage s'établit qu'ils fissent leur rapport au chapitre général devant une juridiction de définiteurs. On nommait définitions (diffinitiones) les décisions qu'ils rendaient, et définitoire (diffinitorium) l'ensemble de ces décisions et aussi l'assemblée où elles étaient rendues. Quand il s'agissait de pays éloignés, les visites n'avaient lieu que tous les deux ans. En somme, c'est la discipline et l'administration qui tiennent la plus grande place dans les préoccupations des définiteûrs. Les désordres se montraient déjà parmi les religieux et ne firent que s'accroître au commencement du xive siècle. Indiscipline, révolte ouverte, refus de porter les vêtements de l'ordre, omission des aumônes, dettes des couvents, tels sont les objets sur lesquels portent le plus souvent les décisions du chapitre général.

Le chapitre général ou définitoire a pour but de veiller à la réformation

* Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellente étude de M. Bruel : Les chapitres généraux de l'ordre de Cluny depuis le xme siècle, dans Bibl. de l'Éc. des Ch., t. XXXIV. — Cf. Siméon Luce, Visite par les prieurs de Barbezieux et de Sl-Sauveur de Nevers des monastères de Cluny situés en Poitou, en 1292, même recueil, t. XX. — U. Robert, État des monastères franc-comtois de l'ordre de Cluny, aux xiii0 et xvc s. (1882). — Morand, Définitions du chapitre général de Cluny en 1323 (1872). — Roman, Visites faites dans les prieurés de l'ordre de Cluny en Dauphiné, de 1280 à 1303. dans Bull, d'hist. eccl. de Bomans (1884, janv.-févr.). — Sur l'organisation générale delà grande abbaye, Lorain, Hist. de l'abbaye de Cluny, chap. xix, p. 170 suiv.

du Mas-Garnier. La plainte adressée en 1112 au pape Pascal II contre cette dernière communauté est un document des plus curieux. A Lézat, tous les moines prirent la fuite, emportant leurs cartulaires et leurs archives, pour ne pas subir le joug de l'abbé cluniste qu'on leur imposait. Ils ne revinrent au monastère qu'après sa. mort. Les moines du Mas-Garnier, prieuré dépendant de Lézat, montrèrent dans leur refus de se soumettre à Cluny une persévérance incroyable. Les abbés qu'ils persistaient à se donner furent mis en prison, et il fallut les objurgations de plusieurs légats et de plusieurs conciles pour les faire céder. {Ilist. de Lang., édit. Privât, V, p. 833, n° 446.)

de l'ordre et à la conservation des obédiences régulières. L'existence d un chapitre général de l'ordre de Cluny est constatée, pour la première fois, en 1200. Il a été organisé par diverses bulles pontificales, notamment celles du 15 janvier 1233 et du 12 septembre 1289. Les définiteurs, d'abord au nombre de quatre, deux abbés et deux prieurs, furent au nombre de quinze à partir de 1290. Ils ne pouvaient pas être définiteurs au chapitre suivant. Tous les abbés, prieurs et administrateurs des couvents de l'ordre, sont obligés de comparaître au chapitre général. On y convoque aussi quelquefois les chambriers. Ceux qui ne peuvent se présenter sont tenus d'envoyer leur excuse et de se faire représenter par un moine. Ceux qui ne se font ni remplacer ni excuser sont punis par les visiteurs; la peine est l'excommunication ou la retenue du centième des revenus. Quand les prieurs s'obstinent à ne pas comparaître pendant un certain nombre d'années, le chapitre décrète que, s'ils ne comparaissent pas dans les six mois pour se faire excuser, le clief de l'ordre pourra disposer de leurs prieurés. Quand les couvents sont éloignés et les communications difficiles, les prieurs ne sont assujettis à venir que tous les deux ans, ce qui n'empêche pas les rapports des visiteurs d'être lus tous les ans au chapitre général. D'ailleurs, le chapitre statue sur un prieuré, même s'il n'y a pas eu visite; dans ce cas, les définiteurs prennent leur résolution après les déclarations verbales des prieurs présents au chapitre.

Le chapitre général se tient d'ordinaire au chef-lieu de l'ordre. Mais, dans les époques de troubles, lorsque le séjour de l'abbaye mère n'est plus sûr, il peut se réunir dans une maison fille. 11 est assemblé une fois tous les ans, à un jour fixe, qui est, pour l'ordre de Cluny, le troisième dimanche après Pâques. Les assistants doivent arriver la veille de l'ouverture et rester jusqu'à la fin. La session dure plusieurs jours. Après la constitution de l'assemblée, et en premier lieu, les visiteurs de chaque province rendent compte de ce qu'ils ont vu et observé de répréhensible dans chaque couvent. Les définiteurs prononcent leurs sentences (diffinitiones provinciarum), qui sont enregistrées sur-le-champ par le secrétaire du chapitre. Puis viennent les décisions des définiteurs sur les litiges des monastères, des moines, et sur diverses affaires (diffinitiones causarum, ou générales, slatuta). Ce dernier nom, usité à la fin du xme siècle, s'explique par ce fait qu'on insérait dans ces définitions les ordonnances des abbés, chefs de l'ordre. En règle générale, les définitions sont lues et publiées dans le chapitre général. Mais, par exception, il y en a que l'on ne permet pas de lire, pour éviter sans doute le scandale, et alors les originaux portent en marge une note indiquant cette prohibition. De crainte que les prieurs n'observent pas bien les définitions qui les concernent, on leur fait prêter serment, dans le chapitre général, qu'ils les exécuteront. A partir de 1311, les définiteurs décident même que chaque abbé ou prieur doit porter avec lui un exemplaire, par extrait, des définitions qui le concernent spécialement et aussi celles qui sont relatives à la constitution et à la réformation de l'ordre entier. Le chapitre se termine par l'élection des visiteurs de l'année suivante, à raison de deux par province.

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Les définitions portent non seulement sur les affaires générales, mais sur l'entretien des édifices et bâtiments des monastères, le payement des dettes, la culture des terres, la défense des droits de l'Église, le culte divin, l'entretien du chœur et des ornements ecclésiastiques, la nourriture des religieux, les contrats d'aliénation ou d'échanges faits par les abbés et prieurs. Les définiteurs apportent une attention particulière à l'administration financière des couvents, qui laissait beaucoup à désirer pour la régularité. Il fut décidé par le chapitre de Cluny, en 1291, qu'à l'avenir les dettes et l'état des finances des abbayes et prieurés immédiatement soumis, seraient consignés sur un registre, dans le chapitre général. Enfin, le chapitre ne négligeait pas de maintenir, contre les membres de l'ordre, les prérogatives de l'abbé de Cluny. Un des abbés clunisiens fut condamné, en 1259, à demander pardon à l'abbé général pour avoir omis un mot dans la formule par laquelle il devait témoigner son respect et sa soumission au chef de l'ordre. Les défmiteurs eurent, depuis la bulle de Nicolas IV, de 1289, le pouvoir de priver de leurs bénéfices les abbés et les prieurs qui avaient mal administré et dissipé les biens de leurs couvents. Bien qu'ils jugeassent d'ordinaire sur les rapports des visiteurs, ils pouvaient ne pas s'en tenir à ces rapports et citer directement devant eux les chefs des maisons affiliées.

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