ORGANISATION ET COMMANDEMENT
Si nous laissons provisoirement de côté les auxilia^ — qui, sous la République, ne sont encore que des milices irrégulières, — une armée romaine se compose de deux parties bien distinctes, Tarmée 'civique d'un côté, les socii de l'autre. Chaque partie a son organisation spéciale.
Dans l'armée des citoyens, l'unité tactique est la légion^ y commandée par six tribuns militaires {tribuni militum*)*.
On sait peu de chose sur l'organisation de la légion au temps de Servins Tullius. Les auteurs qui en parlent^ confondent des termes et des méthodes appartenant à diverses époques. Ils assimilent la légion de Servius à la phalange macédonienne, et le groupement qu'ils décrivent, assemblage de miliciens de différentes classes et différemment armés, est loin de rappeler la masse compacte et homogène de la phalange. Enfin, on ne sait quel rôle assigner dans cette « phalange » romaine à la centurie, qui est cependant l'unité tactique instituée par Servius Tullius. Aussi les systèmes abondent, et chaque érudit explique à sa manière la transition de l'ordre compact usité au temps de Servius Tullius à l'ordre fractionné introduit par Camille, et de là à l'ordre mixte du temps de Polybe*. On se contentera ici d'exposer sommairement les indications fournies par les auteurs.
* p. Oeppert, De tribunU miUtum in Ugionibus Romanorum. Berolini, 1872.
1. Le sens primitif de legio est c levée », c^est-à-dire l'effectif normal de l'armée civique. A Fépoque historique, la legio n*est plus qu*une partie de la levée.
2. Les tribuni militum sont très probablement les successeurs d'anciens trihuni, chefs des trois tribus génétiques, qui, en guerre, commandaient les contingents de leurs tribus respectives. Ces chefs, au nombre de trois avant Tarquin, ont dû être portés à six lors du doublement opéré par Tarquin ou du dédoublement opéré par Servius TuUius (voy., ci-dessus, p. 266). Depuis lors, chaque légion eut toujours six tribuns.
3. Les principaux textes sont ceux de Tite Live (I, 43. Vlii, 8} et de Denys d'Halicarnasse (lY, 16), qui ne s'accordent pas sur tous les points.
A. Voy. les articles cités de J.-J. MOller, Bruncke, A. MOller, Steinwender. etc. Voici comme raisonne Brumcke. Ou la légion n'était pas une phalange, ou tous les soldats étaient armés de même, caria première classe ne pouvait pas composer la phahuigc à elle seule. Les auteurs, il est vrai, disent ou paraissent dire le contraire, mais on peut s'accommoder de leur témoignage en supposant qu'ils ne parlent que de l'équipement dont le soldat supportait les frais. L'armement qu'ils donnent à la première classe est l'arnienient complet ; les autres se procuraient à leurs frais les armes indiquées parles auteurs, mais TÊtat leur fournissait le complément. L'État, en effet, devait avoir des arsenaux: il en avait au temps d'Hannibal, et rien n'indique qu'ils fussent tout récemment créés. On s'expliquerait même ainsi tout naturellement le haut rang qu'occupent dans la milice les fabri, pourvoyeurs et gardiens des arsenaux. On comprendrait mieux aussi pourquoi, à Rome, les plébéiens n'ont pas d'armes et font des sécessions au lieu de se battre dans la rue : c'est qu'au retour d'une campagne, ils rendaient leurs armes. Ceci posé, on peut concevoir la légion servienne de 4200 hommes
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276 L'ARMÉE [Part, iv
D'après Tite Live et Denys, la légion servienne* se composait de trois classes, de deux rangées chacune, disposées dans Tordre suivant : . 1® Citoyens de la première classe, avec armement** complet, casque en métal {galea)y cuirasse, jambières (ocrem), et bouclier rond en métal (clipem).
2"* Citoyens de la deuxième classe, sans cuirasse, et portant le bouclier carré en bois recouvert de cuir (scutum).
S"" Citoyens de la troisième classe, armés comme les précédents, moins les jambières.
Les citoyens de la quatrième classe étaient en dehors de la phalange. Tite Live leur donne la lance {hasta) et Tépieu (verutum) ; Denys, le bouclier. Ils formaient l'infanterie légère ***, employée, avec les gens de trait de la cinquième classe {rorarii?\ pour engager l'action en avant de la phalange, qui les remplaçait et les couvrait ensuite. A la légion étaient attachées cinq centuries supplémentaires : 2 de fabrù adjointes à la première ou à la deuxième classe; 1 de comicines^ 1 de tubicineSj assimilées à la quatrième classe; 1 d^accensi velati hors cadre.
La cavalerie prenait place de chaque côté de la légion, dont elle était partie intégrante ^
La réforme de Camille parait avoir bouleversé toute l'économie de la
* J.-J. MûUer, Die Eintheilung des servianischen Heeres und die sex suflfragia cquitum (Philologiis, XXXIV [1876], p. 126-136).
** On ne connaît guère rarmemenl du légionnaire romain que par les monuments figurés du temps de TEmpire, surtout par la colonne Trajane. Les travaux les plus récents sur la matière sont : A. Mûller, Siudien iur Lelire von der Béwa/fnung der rômischen Legionen (Philolo^us, XL [1881], p. 1:22-138). — E. Hubner, Zur BewaffHung der rômischen Legtonare (Hermès, XVI [1881], p. 302-^). — L. Lindenschmidt, Tracht und Bewaffnung des rômischen Heeres wdhretui der Kaiserieit. Braunschweig, 1882.
*** Schmidt, Ueber die Organisation und Gefechtsweise des leichten rômischen Fussvolkes. Part. I. Bunzlau, 1873.
comme compo.sée de : 1° 3000 hoplites sur six rangs, tous armés de mémo; 2" 1000 rorarii ou troupes légères sur deux rangs; 3^200 accensi ou recrues non armées, qui remplaçaient les hommes tombés durant le combat. La division du corps des hoplites en trois lignes de hasialif principes^ triariif date de Camille, qui réforma et Tarmement et la tactique. Camille ne subdivisa cependant en ordines de 60 hommes (centuries ou manipules) que les deux premières lignes : les triariif qui étaient alors fort nombreux, formaient phalange. La légion de Camille, estimée à «4800 hommes, comprend une avant-garde (antepilani) et une réserve. L'avant-garde est composée de 900 hastati et 900 principes, soutenus par 300 hommes dMnfanterie légère ; la réserve, de 900 triarii ayant derrière eux 900 rorarii et autant d'accensi. Camille avait fait ses ordines trop petits et sa réserve trop forte : suit une troisième réforme qui amène la légion à fétat où elle était au temps de Polybe.
1. Cette corrélation n'est pas facile à concevoir, même dans la légion servienne- Les cinq classes comprennent 170 centuries de pediles, 85 de juniores et autant de seniores. Comment répartir 85 centuries entre deux légions? Mommsen {Die rôm. Tribus, p. 59 sqq.) défalque sur la cinquième classe une centurie d'accensi. Restent 84 centuries ou 8100 hommes, effectif de deux légions. Lange élimine la cinquième classe tout entière, comme créée après Ser\'ius Tullius, et ne garde que 140 centuries. Avec 70 centuries de seniores à 60 hommes, il obtient une légion de 4200 hommes; avec 70 centuries de juniores à 120 hommes, deux légions d'égal effectif. Seulement,
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phalange servienne et avoir rompu toute corrélation entre le système des classes subdivisées en centuries — système conservé pour les comices du Champ de Mars — et la nouvelle organisation de la légion. C'est l'âge désormais qui assigne aux soldats leur rang, les jeunes (hastati) en avant, les hommes faits (principes) derrière, les plus âgés (triariipilani) en troisième ligne; Tinfanterie légère (velites) est composée à la fois des plus jeunes et des plus pauvres. Les trois premiers rangs ont une armure complète, casque en cuit (cassis), cuirasse (lorica), bouclier carré (scutum) : la seule différence à constater entre eux au point de vue de l'armement, c'est que les hastati et principes ont le pilum ou javelot à hampe courte et à fer flexible, arme de trait, tandis que les triarii ont la lancée
Les trois lignes de la grosse infanterie ne sont plus compactes : chacune des compagnies qui la composent est séparée des autres, en avant, en arrière et en flanc, par un espace libre qui lui permet de manœuvrer sans difflculté. On ignore si la compagnie créée par Camille est la centurie simple, réduite à 60 hommes, ou la centurie double, le manipule de 120 hommes. Il est à peu près impossible de faire le départ entre leâ innovations dues à Camille et celles qui ont après lui amené la légion à rétat où nous la trouvons au temps de Polybe *.
A cette époque, le manipule, qui a son guidon à lui (signum-vexillum*)^ est l'unité tactique. Chacun d'eux est scindé en deux moitiés égales {ordo-centuria)y commandées chacune par un centurion, le centurion de la seconde centurie (centurie ou ordo posterior) étant subordonné à celui de la première (centurio prier). Le nombre des manipules étant invariable — 30 par légion — leur effectif varie suivant la force de la
Th. Steinwender, Entwicklung des Manipularwesena im romischen Heere (Zeitschr. f. Gymnas.y 1878, p. 705-722). — Fr. Frfihlich, DieBedeutung des iweitenpunischen Krieges fur die Entwickelung des romischen Heerwesens. Leipzig, 188-i. — H. Del* brûck, Die rômische Manipulartaktik (Histor. Zeitschr., XV [1884], p. 239-264). — W.Soltau, Die Manipulartaktik (Hermès, XX (1885|, p. 262-267).
il n*y a plus, dans son système, de centurie de cent hommes, et il est obligé de donner 6 centuries de cavaliers à chaque légion. Enfin, toutes ces combinaisons reposent sur un postulat, TefTectif de 4200 hommes.
i. Cette terminologie est à elle seule un problème que Yarron (L. lat,, V, 89) est loin d'éclaircir avec ses étymologies. Comme les principes ne sont pas au premier rang, que les hastati n*ont pas de hasta et les pilani point .de pilum, on est obligé de supposer que ces noms leur ont été donnés antérieurement, sous un régime différent. Est-ce au temps de Servi us ou au temps de Camille, qui aurait alors rangé et armé ses trois lignes d'une façon différente? Autant de questions sans réponse. On a proposé récemment de dériver pilani non pas de pilum, mais de pilus (porcheétendard), et on dit en effet primtis piluSy etc. Cette étymologie peut être exacte, mais n'explique pas le rang des pilani. Quant aux velites^ Tite Live les dit institués en 211 (XXVI, 4), mais il les fait paraître lui-môme sur les champs de bataille avant cette époque (XXI, 55. XXIIl, 29. XXIV, 34), probablement parce qu'il appelle déjà velites les rorarii. Le nom seul était nouveau.
2. Le terme exact est signum : il désigne un« hampe droite avec un insigne fixé au haut. Le vexillum, étendard de la cavalerie, est une bannière fixée à une baguette transversale. En marche, les signa étaient en première ligne : dans la mêlée, ils reculaient au dernier rang des manipules, et les soldats combattant en avant portaient le nom — si diversement interprété — û'antesignani.
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légion ^ Ceux des triarii étaient toujours de moitié plus faibles que les autres. Enfin, les manipules étaient séparés les uns des autres, dans le sens parallèle au front de bataille, par un espace vide égal à leur propre largeur. Cet espace était rempli à volonté par les velites^ qui évoluaient dans tous les sens autour des manipules, de telle sorte que le général obtenait à son gré Tordre compact ou divisé. Les manipules des trois lignes (hastati-principes- triarii) étaient le plus souvent disposés en échiquier ou quinconce, les manipules du second rang ayant en face d'eux les vides ménagés entre les manipules du premier et pouvant les combler par un simple mouvement en avant '.
Voici comment, dans ce système, se décomposait TeiTectif d'une légion de 4200 hommes.
1"' Rang : 10 manipules de hastati à 120 hommes. • • 1200
2* — 10 — principes k i20 — 1200
3e 10 — triarii k 60 — 600
VeliteSy répartis à raison de 20 par centurie. . . 1200
Total... 4200
La cavalerie comptait dans chaque légion 10 escadrons (turmx) de 30 hommes en moyenne. Les 30 hommes de chaque escadron étaient disposés sur trois files, dont chacune avait en tête un capitaine ou decuriOy en queue un lieutenant ou optio (oùpa^éçy. Le premier décurion commandait l'escadron tout entier, qui avait son guidon particulier {veanllum).
Les alliés * n'étaient jamais groupés en corps d'armée indépendant, mais répartis en deux ailes {ala dextra-sinistra)^ à droite et à gauche de l'armée civique. A l'origine, les alliés de nom latin avaient été incor-
* A. Dôbbelin, De auxiliis socium ac Latini nominis, Fasc. I. Berolini, 1851. — Th. Steinwender, Ueber dos numerische VerhàlinUs iwischen cives und socii im rômischen Heere und die militàrische Organisation der bundesgenossischen Gemeinden (Gymn.-Progr.). Marienburg, 1879.
1. L'eiTectif de la légion augmente sans cesse : il était de 3000 hommes au début, de 4200 hommes depuis Servius Tullius (?), plus tard de 5000, enfin, de 6000 à 6900 depuis Marius.
2. C'est, du moins, le système accepté par tout le monde, sur la foi des auteurs, sauf par H. Delbrûck, qui se moque agréablement des tacticiens en chambre assez naïfs pour y croire. Suivant lui. Tordre en quinconce ne tiendrait pas une minute sur un champ de bataille ou même en marche. Il aurait, du reste, pour effet de rendre les rangs maintenus en arrière inutiles dans une mêlée. A son avis, les manipules étaient séparés par un très petit espace, un sillon tracé dans la masse. Ses raisonnements ne sont pas irréfutables, et Soltau y a déjà répondu, mais ils rendent quelque peu suspect le fameux échiquier.
3. Varron explique tous ces termes d*une façon approximative : Turma terima (E in U abat) quod ter déni équités ex tribus tribubtis Titiensiumy Ramnium^ Lucerum fiebanl. Itaque primi singularum decuriarum decuriones dicti : qui ab eo in singulis turmis sunt etiam nunc terni. Quos hi primo administras ipsi sibi adoptabant, optiones vocari cœpti, quos nunc propter ambitiones tribuni faciunt (Varr., Ling. lat.y Y, 91).
Chap. 1, § 2] L'ARMÉE SOUS LA REPUBLIQUE 279
pores dans les légions ^, et ils conservaient encore au temps de la guerre
Latine l'organisation traditionnelle*. Mais, depuis 338, leurs milices
étaient encadrées d'une manière spéciale. Le contingent de chaque ville
ou peuplade constituait une cohorte^ commandée par un officier du pays
(prxfectus cohortis^), et le groupe de cohortes ou aile (afa)* , considéré ')'
comme l'équivalent d'une légion, était commandé par trois officiers
supérieurs, romains et nommés par les consuls, qui portaient le titre
de prœfecti socium ^. Il est probable que chaque cohorte était subdivisée,
absolument comme les cohortes légionnaires, en manipules et centuries
commandées par des centurions ^
La cavalerie alliée est groupée de même en alsd de 300 hommes environ, composées chacune de cinq doubles turmse^ à raison de 60 cavaliers par turme^. Vala n'a point d'étendard collectif; chaque turme, représentant ou étant censée représenter le contingent d'une peuplade, a son guidon (signum) particulier. Comme dans l'infanterie, le commandant de l'aile (prœfecttis equitum ou alx) est Romain ; les décurions sont les compatriotes de leurs cavaliers.
En dehors des troupes régulières, comprenant les légions et leur cavalerie, l'infanterie et la cavalerie alliées, et, s'il y a lieu, les auxilia, il faut signaler le corps privilégié qu'on appelle la garde personnelle ou cohorte du général {cohors prœtoria^ -- délecta manus imperatoris)*. Le général le composait à son gré d'amis, de clients, de jeunes gens de bonne famille, de vétérans ou evocati dévoués à sa personne, et même
* Nauddt, Mémoire sur la cohorte du préteur, etc. (Mém. Acad. inscr., XXVI [1867], p. 499-555). — E. WOlfflin, Die Leiinvache des jûngem Scipio (Philologus, XXXI V (1876]. p. 413). — Th. Mommien, Die Gardetruppen der rômischen Republik und der Kaiser%eit (Hermès, XIV [1879], p. 25-35. 160. XVI [1881], d. 643-647]. — Fr. FrOhlich, Die Gardetruppen der rômischen Republik. Aarau, 188S. Erwexterungen, u. s. w. Aarau, 1884.
i. Liv., I, 52.