VINAIGRE
Motifs qui doivent déterminer à s'enrôler dans les Sociétés de Tempérance .
Quelque chose que vous fassiez , dit l’Apôtre Saint Paul, faites- le pour V amour de Jésus- Christ. Si l’amour doit nous guider dans nos actions les plus indifférentes, à plus forte, raison devons-nous nous munir de ce sublime motif d’amour, lorsqu’il s’agit de faire un sacrifice aussi méritoire et aussi beau cpie celui demandé par la Société de Tempérance.
Ce sera donc principalement pour honorer la souffrance de Jésus-Christ, abreuvé de fiel; ce sera pour vous unir à la victime adorable, que vous renoncerez aux boissons fortes, qui ont été, sinon pour vous, du moins pour un si grand nombre de vos frères et de vos amis, un sujet de péché, et, par-là même, un renouvellement des souffrances de Jésus-Christ.
Au dernier des jours, lorsque nous serons appelés à recevoir de ce Dieu crucifié pour notre amour, alors notre souverain Juge, la récompense de nos bonnes œuvres, ou le châtiment de nos péchés, souvenons- nous
bien, qu’il n’y aura de réputées bonnes, que les actions qui auront été faites pour l’amour de Dieu par Jésus- Christ. Les autres, quelque bonnes, quelque grandes et admirables qu’elles puissent être en elles-mêmes et aux yeux des hommes, resteront au nombre des œuvres mortes, et seront sans récompenses.
S’incorporer à la Société de Tempérance et ne pas faire cette action pour l’amour du Dieu Sauveur, est une sorte de folie, puisque c’est faire un sacrifice, souvent pénible, et n’en pas vouloir recueillir le mérite ni le fruit.
Si ce motif sublime était compris des peuples comme il doit l’être, la Société de Tempérance compterait bientôt autant de membres zélés qu’il y a de catholiques qui la connaissent. Du moins, on cesserait d’entendre ces propos inconsidérés, pour ne pas dire plus, par lesquels un trop grand nombre de personnes refusent leur concours aux Sociétés de Tempérance, sous le spécieux prétexte qu’on n’y est pas obligé, qu'on peut se sauver sans cela.
Les bras étendus sur la Croix, votre Jésus n’a plus qu’un souffie de vie. Encore un instant, et la dernière goutte de son sang va couler, pour votre amour. Une voix s’est fait entendre : l’adorable victime va prononcer ces dernières paroles : “ J'ai soif! ” Et, dans
l’excès de leur malice, ses bourreaux lui offrent du fiel et du vinaigre. Ses lèvres en sont teintes, sa langue en est abreuvée. De dégoût et d’horreur, il détourne la tête ; et, jetant sur vous un dernier regard de tendresse et d’amour, il vous dit : “ Mon fils, vois ce que “ je souffre pour toi et tes frères: pour prix de ce que “ j’endure, je te demande de travailler, le reste de ta “ vie, à détruire l’usage des boissons enivrantes, qui u précipitent, tous les jours, dans les feux éternels, des “ milliers d’âmes, qui m’ont coûté si cher!”
Que répondrez-vous à votre adorable Sauveur? Ah ! je vous vois, je vous entends ; prosternés i\u pied de sa Croix, la pressant avec amour contre votre cœur, vous dites ; “ Oui, oui, mon Jésus, avec joie, je vous
“ fais le sacrifice que vous me demandez. Je n’ai “ encore rien fait pour vous prouver mon amour. Ce “ que vous me demandez est bien peu ; que je serais “ malheureux de vous le refuser ! Pour votre amour “ donc, O Jésus abreuvé de fiel ! je renonce à l’usage “ des boissons enivrantes ; et je m’engage à porter a mes frères à faire le même sacrifice.”
Quoi ! votre frère, votre voisin, votre ami, votre enfant peut-être, auront renoncé, pour l’amour de Jésus-Christ, à l’usage des boissons fortes ; ils jouiront de la douce satisfaction d’avoir fait une action agréable à Dieu ; une voix intérieure leur dira que ce petit sacrifice ne restera pas sans récompense ; tous les jours, ils entendront bénir leur nom, et les œuvres saintes auxquelles ils auront participé ; et vous, indifférent, moqueur, vous fermeriez les yeux à de si beaux exemples ! vous vous priveriez de cette douce consolation ! Ah ! je doute que les jouissances que vous éprouverez en buvant, même modérément, vos boissons enivrantes, puissent vous dédommager de cette privation. J’aime mieux croire qu’une voix intérieure vous reprochera d’avoir fait défaut à une œuvre si agréable à Dieu ; d’avoir refusé de participer à une nouvelle source de grâces et de bienfaits de tous genres.
Mais passons à certaines objections, auxquelles en ne peut trop opposer les ressources de la raison, et les motifs sacrés de la Foi.
Vous nous dites que vous ne vous associez pas à la Tempérance, parce que, n’ayant jamais fait mauvais usage des boissons enivrantes, vous ne voyez pas de raisons de les abandonner. “ Les ivrognes, ditesvous, doivent se mettre de la Société de Tempérance ; et, si j’eusse été intempérant, il y a longtems que j’aurais fait le sacrifice que vous me demandez.”
Eh bien ! nous vous dirons que c’est précisément parce que vous avez toujours été sobre et tempérant, que vous devez vous mettre en tête de la Société de Tempérance. C’est précisément parce que vous êtes sobre et que vous n’avez jamais fait d’excès d’intem-
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pérance, qu’il y aura un vrai mérite de faire à Dieu le sacrifice de ces boissons. L’homme faible, qui a péché par l’abus des boissons fortes, les abandonnera, parce qu’il craint de retomber toujours, comme il a fait jusqu’ici ; mais son motif, quelque bon qu’il soit, ne sera jamais aussi parfait, aussi noble, que celui de l’homme qui aura toujours su en modérer l’usage. Celui-ci seul pourra dire : “ Seigneur, ce n’est point “ par contrainte, ni par force que je fais ce sacrifice ; “ je n’y étais nullement obligé. Je ne l’ai fait que “ par amour pour vous.’’
Qui osera dire que ce sacrifice n’entre pas dans l’esprit le plus pur de la foi, comme dans les plus hautes dictées d’une saine raison !
Si quelqu’un est endetté envers moi, quelle obligation puis-je lui avoir, quand il n’a fait que me payer sa dette ? Mais, si cet homme ne me doit rien, et que, cependant, il cherche tous les moyens possibles de m’obliger et de me faire plaisir, quelle obligation il me fait contracter à son égard ! quelle reconnaissance ne doit pas être la mienne ! Il en est ainsi du maître que nous servons ; dans son infinie bonté, il veut bien récompenser tout ce que nous Pesons pour sa gloire, même les choses qui sont d’obligation. Mais, ce qu’il récompense surtout magnifiquement, ce sont les sacrifices qui, non strictement commandés par le devoir, sont conseillés par l’amour. Et que ne pourrait-on pas dire, pour développer cette pensée, si les bornes de ce livret le permettaient'?
Toutefois, si l’on persistait à nous répéter: “ suis-je obligé de renoncer à l’usage des boissons fortes ?” nous ne répondrions que lorsqu’on aurait répondu aux questions suivantes :
“ Jésus-Christ était-il obligé de descendre sur la terre et de n’aître dans une étable ?
“ Le fils de Dieu était-il obligé , au jardin des Olives, de prendre vos péchés sur lui, et d’en ressentir une telle douleur qu’il tomba dans une affreuse agonie, arrosa la terre de ses sueurs et de son sang ?
(i Le fils de Dieu était-il obligé de servir d’objet de risée et des plus basses insultes, à une populace et à une soldatesque aveugles et acharnées ?
“ Le fils de Dieu était-il obligé de se laisser lier à la colonne des criminels, et d’y endurer le cruel supplice des verges ?
“ Le fils de Dieu était-il obligé de porter, sur ses épaules meurtries, la lourde et ignominieuse croix que ses bourreaux lui avaient préparée?
“ Le fils de Dieu était-il obligé de laisser déchirer et percer ses mains et ses pieds par les clous?
“ Le fils de Dieu était- il obligé déterminer toutes ses souffrances dans le fiel amer qu’on lui présenta ?
“ Enfin, Jésus-Christ était-il obligé de mourir, de la mort la plus infâme, entre deux scélérats..?” Non, sans doute, il n’était pas obligé à toutes ces choses ; mais il a voulu les souffrir, parce qu’il vous aimait. Et, nous qui avons tant intérêt à aimer Dieu, qui ne pouvons rien sans lui, qui devrions n’être occupés que du soin de lui témoigner une continuelle reconnaissance, nous ne ferions rien pour sa gloire, pour sou divin plaisir, à moins d’y être strictement obligés ? L’amour commande l’amour ; c’est une loi de la religion comme de notre nature ; et, malgré cette loi douce, pleine de raison et des plus pressans motifs, nous n’attendrions que la peine des esclaves, ou la crainte des âmes faibles, pour agir? Quoi ! sera-t-il donc toujours besoin des prescriptions menaçantes du devoir, et des épouvantemens de l’enfer, pour nous forcer à aimer Dieu, tandis que mille objets frivoles attirent, tous les jours, nos amours de complaisance et de douce inclination ! Hélas ! quel renversement ! . Ah ! plutôt, ai¬
mons enfin ce Dieu d’amour comme il le mérite. Saisissons l’occasion de faire quelque chose qui lui sera agréable, et faisons-le sans hésiter ; qu’il ne nous vienne seulement pas à la pensée de demander si l’on y est obligé. Moins il y aura d’obligation à faire un sacrifice, plus nous devrons mettre de joie et de ' promptitude à le faire. Du moins, est-ce ainsi que
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tous les vrais chrétiens en ont agi, de tout temps. Et cette loi d’amour existe : Dieu, la religion et l’humanité ne l’ont point abrogée.
Avons-nous besoin de dire ici de ne point nous prêter l’absurde idée que chaque fidèle soit obligé de pratiquer toutes les bonnes œuvres qui ne sont que conseillées dans l’Evangile ? Non, puisque cette doctrine a été justement condamnée par l’Eglise. Ce que nous voulons dire, c’est que notre salut tient à deux conditions indispensables : éviter le mal, et faire le bien : “ décliné à mal o et fac bonum.” Or, est-ce s’écarter de la doctrine de l’Église, que de penser que ce bien, dont il est ici parlé, est tout ce que nous pouvons faire pour la gloire de Dieu et le salut de nos frères, sans nuire aux devoirs de notre état? Et, si quelqu’un entretenait le moindre doute que le sacrifice des boissons fortes, pour l’amour de Jésus-Christ et l’édification du prochain, soit une bonne œuvre, ses doutes 11e devraient-ils pas être dissipés, depuis que la voix de l’Eglise, par ses Pontifes et ses Prêtres ; depuis que la voix des peuples, qui, dans l’ordre du bien, est si justement appelée la voix de Dieu, se sont également prononcées en faveur des bienfaits spirituels et temporels des Sociétés de Témpérance ?
Insisterons-nous encore? Où en serions-nous, si nos pères dans la Foi 11’avaient jamais rien fait que lorsqu’ils y étaient forcés, obligés par un commandement formel de Dieu? Où en serait, par exemple, l’admirable Société de la Propagation de la Foi, si chaque fidèle n’en faisait partie qu’après avoir demandé et reçu l’assurance qu’il y est obligé ? Que de courageux Missionnaires auraient ainsi perdu la couronne des Apôtres ; que de Martyrs privés de leurs palmes ! que de peuples restés dans les ténèbres de l’idolâtrie ! que de trônes vides au Ciel, et que de réprouvés de plus dans l’Enfer, si les disciples de Jésus-Christ avaient eu, jusqu’à nous, pour habitude, de n’agir, de ne prêcher, mais, surtout de ne donner au monde l’exemple des plus sublimes vertus, que lorsqu’on leur aurait prouvé
qu’ils étaient strictement obligés à toutes ces choses! Encore une fois, quand on aime, on ne prend pas ainsi le compas et la règle avec son Bien-Aimé ; on ne craint pas tant d’en faire trop pour son amour. Au contraire, avec tous les Saints qui nous ont précédés, ou ne craint qu’une seule chose, c’est de n’en pas faire assez. On est ingénieux à trouver, tous les jours, quelques nouveaux moyens de lui prouver qu’on est tout entier à ses intérêts et à sa gloire.
Ne disons donc plus: “ Je n’ai pas besoin de m’imposer cette privation ; je suis assez tempérant comme cela.” Laissons aux Païens et aux Pharisiens, aux Sybarites et aux hommes tout terrestres ce langage impie : “Je suis assez vertueux comme cela ; je suis “ assez sobre ; je n’ai pas besoin de croître en telle et “ telle vertu ; je m’en tiens là.” Non, jamais un vrai chrétien ne saura tenir un pareil langage, après qu’il lui a été demandé de prendre Jésus-Christ pour son modèle ; après qu’une voix lui crie, du ciel, d’avancer tous les jours, de croître sans cesse ; après qu’il lui a été positivement enseigné que celui qui s^cirrête, recule . Penser et agir autrement, pour un chrétien, est ce que nous ne voudrions pas croire, si malheureusement l’expérience de tous les jours n’en donnait pas les plus tristes témoignages.
Que ceux-là donc, qui veulent, avant tout, un commandement positif et divin en faveur de la Tempérance, avant d’en faire partie, n’oublient point que les conditions de salut, dont nous avons parlé plus haut, seront rappelées un jour à leur mémoire, précisément les mêmes, au moment terrible où le Souverain Juge nous examinera, non seulement sur le mal que nous aurons fait, mais encore sur le bien que noue n’aurons pas voulu faire. Et qui nous sauvera alors d’être au nombre des serviteurs inutiles? Àh ! raisonnons plus chrétiennement : aimons à nous dire et à nous répéter mille fois, s’il le faut, afin de nous porter plus vite au bien: “ Quoi ! Que fais-je pour le ciel !”
Il s’agit d’arracher au démon de l’ivrognerie une
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foule de malheureux, entièrement aveuglés, on qui gémissent dans ses chaînes. Il s’agit de rendre à leurs familles, à la société, à la religion, une multitude d’infortunés, qui en ont oublié toutes les loix. Ce projet n’est-il pas beau, n’est-il pas grand, n’est-il pas du chrétien et de l’homme sage ? Dussé-je, pour réussir dans une si noble entreprise, risquer une partie de mes biens, exposer même ma vie, devrais-je donc balancer ? Non, sans doute ; qui sauve l’âme de son frère sauve la sienne, dit la sagesse éternelle ; car la charité, qui doit nous animer, fait trouver doux les sacrifices les plus pénibles, quand il s’agit de sauver des âmes immortelles, qui ont coûté si cher au Sauveur des hommes. Mais, ici, on ne vous en demande pas tant: il s’agit seulement de renoncer, pour l’amour deJ.-C.,à ces boissons malheureuses, dont l’abus est si facile et toujours si funeste. Dieu bénira votre sacrifice : votre généreux exemple donnera de la force à ceux qui sont faibles, et vous aurez bientôt le bonheur de vous voir, vous aussi, apôtre au milieu d’une paroisse, d’une famille, d’un quartier ré générés. Votre nom béni, respecté, ira de bouche en bouche. Sans doute, le Dieu puissant que nous servons, pourra bien opérer ces prodiges sans vous; il est assez fort pour renverser seul tous ses ennemis. Mais, puisqu’il vous appelle, par la voix de vos Evêques, de vos Curés, à prendre part au combat, à partager, pour ainsi dire, avec lui, l’honneur de la victoire, ne,devez-vous pas accourir, avec joie, vous ranger sous ses drapeaux, surtout quand il doit vous en coûter si peu, et que vous êtes assurés du succès? ‘Faudrait- il vous voir honteux derrière les rangs, méditer si vous y êtes obligés? Ah ! non ; ce mot n’est plus chrétien, qu’on nous permette de le dire, en présence des beaux succès qu’ont obtenus aujourd’hui les Sociétés de Tempérance, et ceux, encore aussi beaux, qu’il nous reste à conquérir.
Il nous semble que c’est ici le lieu de répondre à une objection, qui nous a souvent, et bien sérieusement, été fuite : Nous admirons le zèle, et les efforts des
Apôtres de la Tempérance,” lions a-t-on dit souvent; “ nous les imiterions et les seconderions même, de tout notre cœur, si nous avions l’espoir d’un véritable succès : mais nous sommes loin de partager l’espérance qui les anime. Au contraire, plus nous examinons ce qui se passe, depuis que les Sociétés de Tempérance sont organisées, dans ce pays et ailleurs, et plus nous sommes convaincus que les bonnes résolutions qu’on a mises au cœur des peuples, et les sacrifices qu’on leur a persuadé de faire de leurs anciennes habitudes, ne sont dûs qu’à un enthousiasme passager, qu’à un élan qui ne peut durer.” A ceci nous répondrons : “Le Seigneur n’avait-il pasaverti Moïse des prévarications futures de son peuple 1 Ne lui avait-il pas dit positivement : ‘ Moïse, après ta mort, ce peuple, au cœur dur, * retournera à l’idolâtrie; il m’abandonnera, moi qui 1 suis son Seigneur et son Dieu, pour se prosterner ‘ aux pieds des Idoles des nations.’ Après cette désolante prévision, Moïse cessa-t-il un moment d’employer toute la puissance de ses paroles, tous les efforts de son zèle ; cessa-t-il de descendre aux détails, aux précautions les plus minutieuses, pour détourner son peuple de tout ce qui pouvait le porter à l’idolâtrie ? ”
“ Lorsque St. Pierre et les autres Apôtres persuadaient à leurs disciples, par leurs paroles et leurs exemples, de vendre tous leurs biens et de les mettre en commun, pour qu’il n’y eut plus de pauvres parmi les fidèles, et qu’ils fussent tous plus détachés des biens de la terre ; étaient-ils arrêtés, dans leur zèle pour la sanctification et la régénération des hommes, par la certitude qu’ils avaient (puisqu’ils étaient aussi prophètes) que cette ferveur et ce détachement admirables ne seraient que de courte durée ? ”
Ah ! quand Dieu, dans sa miséricorde, nous donne une bonne pensée, quand il nous offre une grâce, laisons-les donc germer dans nos cœurs ; ne les repoussons pas, sous le misérable prétexte que d’autres seront assez malheureux pour n’en pas profiter.
Lorsque notre Sauveur prêchait, souffrait et muu-
rait pour le salut de tous les hommes, lie savait-il pas, ne disait-il pas tout haut et partout, que ses prédications, ses souffrances et sa mort, seraient inutiles à un grand nombre ?
“ Cette bonne œuvre ne peut subsister toujours , longtems même ; ça ne peut faire pour tout le monde” sont des paroles qui n’ont jamais arrêté Jesus-Christ, ni ses Apôtres, ni ceux qui désirent être leurs disciples.
“ Les boissons fortes vont plus que jamais nous inonder, comme un déluge,” dites-vous “ notre peuple va aller se dégradant, plus que jamais, dans la fange de l’ivrognerie ! !” Mais, de grâce, dites-nous sur qui pensez-vous que devra tomber la responsabilité d’une pareille réaction ? Sera-ce sur ceux qui ont fait mille sacrifices, qui se sont imposé mille privations, et qui auront joint, à l’autorité des paroles, l’autorité autrement puissante de l’exemple, pour abolir l’usage de ces détestables boissons, qu’on devra s’en prendre, si elles continuent leurs ravages parmi nous ?
Vous voyez avec quelles ruses, avec quelle fureur le démon de l’ivrognerie et ses suppôts cherchent partout à empêcher les peuples de faire le sacrifice que les Apôtres de la Tempérance leur demandent pour leur salut. Vous dites que le succès n’est pas certain, que nous n’avons pas encore assez de force et de puissance pour une si grande et si belle œuvre. Ah ! vous confessez donc que nous avons besoin de plus d’intelligences, de cœurs et de bras, pour terrasser notre ennemi. Eh bien ! oui ; nous avons besoin de toutes les intelligences, de tous les cœurs vraiment Catholiques et Canadiens. Venez donc tous à notre aide, dans cette lutte si pénible, mais si noble, de la croix contre la sensualité. Au lieu de vous tenir en dehors des sacrifices et du danger ; au lieu de rester loin du combat, toujours prêts à chanter notre défaite, venez donc plutôt, accourez vous jeter dans la mêlée, et nous aider à remporter la victoire. Et, dussions-nous être vaincus tous ensemble, nous serons au moins sans reproche, devant Dieu et devant les hommes. Notre
conscience n’aura pas à nous dire, un jour, que, chassé de mille endroits, sur le point d’être entièrement banni, l’usage des boissons enivrantes s’est retiré dans notre maison comme dans une forteresse, d’où il a défié tous les Apôtres delà Tempérance, et d’où il s’est relancé sur les populations, pour les enlacer de nouveau, et les perdre dans ses filets perfides.
Fermant les oreilles à tant de raisons si pressantes, qui vous sont données, de joindre l’influence et l’autorité de votre exemple, pour aider ce à mouvement régénérateur des peuples, que vous ne pouvez nier ; pour répondre à certains petits reproches de la conscience, que vous ne pouvez étouffer tout-à-fait, vous dites que la victoire va bientôt échapper aux mains des Apôtres de la Tempérance : Ah ! ne savez-vous donc pas ce qu’il y a souvent de gloire, devant Dieu et devant les hommes, dans une défaite...! Le nom de Judas Machabé passa-t-il sans gloire à la postérité ? Dieu a-t-il refusé de le couronner au ciel, parcequ’il a succombé sous le nombre de ses ennemis ?
Ne vaut-il pas mieux appartenir à la poignée do braves qui tombèrent à ses côtés, en combattant vaillamment, que d’être au nombre des lâches qui l’abandonnèrent au moment du danger]
Les Apôtres de la Tempérance succomberont peutêtre, mais ce sera à la manière de cet immortel défenseur de son peuple ; ils ne succomberont que parce que ceux, sur l’aide desquels ils avaient le plus de raisons de compter, vont manquer à leur mission. Mais, encore une fois, sur qui devra tomber la responsabilité d’un pareil malheur, et contre qui le sang du peuple criera-t-il un jour ]
A quiconque a ouvert les yeux sur les maux irréparables que l’usage de la boisson fait à notre cher et bon peuple Canadien; à quiconque a médité sur le bien qui en résulterait, si toutes les intelligences et les volontés étaient unies pour les faire disparaître, rien n’est plus désolant que les raisons, les excuses, les pauvretés qu’on répète, pour ne pas faire, à son Dieu et à sa patrie,
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le sacrifice de ses goûts et de ses habitudes. C’est alors qu’on aime à porter sa pensée vers ces hommes -si dignes du beau nom de citoyens et de chrétiens, qui n’ont pas balancé un instant non seulement à suivre, mais encore à diriger et accélérer par leur exemple le mouvement régénérateur..; Eh ! que le Dieu des miséricordes en soit mille fois béni ! Le nombre de ces âmes d’élite, à la tête desquels figure si noblement Monseigneur l’Evêque de Montréal, qui, fermant courageusement l’oreille aux timides conseils d’une prudence toute humaine, foulent sans crainte, sous leurs pieds, tout respect humain, quand il s’agit de travailler à la régénération de tout un peuple, va toujours croissant... Et, avec le secours du ciel, tout annonce, dans un avenir prochain, le retour de notre peuple à des habitudes d’économie, de sagesse, de tempérance, inconnues à nos pères.
Vous pouviez autrefois douter du succès de la Société de Tempérance, et du bien qu’elle pourrait faire aux hommes. Mais aujourd’hui des milliers d’ivrognes convertis sincèrement, des paroisses, des peuples entiers régénérés par la Société de Tempérance, sont là, pour vous assurer que c’est le seigneur qui en a inspiré la pensée aux hommes ; et que l’établissement de cette Société, est une des grâces les plus signalées du ciel dans ces derniers te ms. Si Dieu ne commande à personne d’en être, vous voyez, au moins, qu’il bénit, d’une manière bien admirable, les efforts de ceux qui s’en sont mis, pour l’amour de leurs frères.
Et, que ne verrait-on pas si, dans chaque localité, ce qu’on appelle les gens respectables renonçaient à l’usage des boissons fortes, et employaient toute leur influence à les faire disparaître de leur paroisse ? D’abord, ceux qui en font un mauvais usage et qui les aiment, auraient, tout de suite, bien moins d’occasions de tomber, puisque personne, ou presque personne, ne leur en offrirait. Les gens comme il faut n’en prenant plus, et tout le monde, même les intempérant, voulant être
du nombre des gens comme il faut, les ivrognes n’oseraient plus en offrir, ni en prendre, au moins devant le monde. La passion, qui ne serait plus alimentée, s’éteindrait tout doucement; la raison et la religion prendraient bientôt le dessus ; et, avant peu de tems, vous béniriez le Dieu des miséricordes qui vous aurait donné le bonheur de contribuer, par votre agrégation à la Société de Tempérance, à des conversions aussi consolantes que solides. A l’appui de cette doctrine, nous aurions bien des faits à citer ; mais nous n’en rapporterons qu’un seul, pour n’être pas trop long. Nous le rapporterons tel que nous l’a raconté M. le curé de... qui en a été le témoin.
Exemple.
“ Il était dix heures du soir. Je lisais quelque chose qus m’intéressait singulièrement, lorsque, tout-à-coup, mon oreille est frappée d’un bruit inaccoutumé, .le prête attention, et voilà que des coups précipités se font entendre à la porte. On m’appelle, et on me conjure de venir au secours. — A peine ai-je ouvert la
porte, que je reconnais François . Il était hors de
lui-même ; ses mots mal prononcés et entrecoupés, annonçaient la plus vive émotion. Pourtant, voici ce que je pus comprendre: “ Venez, Monsieur, tout de suite. Si vous ne faites diligence, il va arriver quelque malheur. Ah ! que c’est horrible !”
Il n’est pas besoin de dire quelles impressions j’éprouvai à ces paroles. Je lui demande de qui il veut parler. “ C’est de Louis. i.... me répond-il. Il est revenu ivre de chez . 11 est comme un tigre furieux.
Il a cruellement frappé sa pauvre femme, qui a été, comme vous savez, très longtems malade : elle est tombée sans connaissance, sous ses coups. Il a battu son frère ; et, lorsque j’ai laissé la maison, il tenait sa pauvre mère à la gorge ; je n’ai pu l’arracher de ses mains: il avait un bâton et je craignais qu’il ne me fendît latête. J’ai pris le parti de venir vous chercher : peutêtre votre présence le calmera-t-elle. Mais hâtez- vous, s’il vous plaît ; car chaque instant de retardement peut
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coûter la vie à quelqu’un .” Ce récit, quelqu’effrayant qu’il fût, ne me surprit cependant pas. On peut attendre tout d’un ivrogne. Les crimes les plus affreux, les horreurs les plus épouvantables ne sont qu’un jeu pour l’homme abruti par la boisson.
D’ailleurs, je connaissais d’avance celui dont il s’agissait. Bien des fois, je l’avais rencontré ivre sur la route. Ses cris le devançaient toujours, et le faisaient reconnaître de loin. Il était alors prudent de passer vite ; aussi, personne n’était bien pressé de lier conversation avec lui dans ce moment.
Les juremens, les malédictions, les imprécations à faire trembler les démons mêmes, sortaient, comme un torrent de sa bouche. Combien de fois, dans ces tristes momens, n’avait-il pas frappé et fait couler le sang de ses meilleurs amis ! Combien de fois n’avaitil pas, alors aussi, battu son vieux père ! Il est vrai que personne ne plaignait beaucoup le pauvre homme. C’était lui qui avait instruit son enfant dans l’art de boire. C’était lui, qui lui avait mille fois montré le chemin de l’auberge. . . . Pendant que tous ces tristes souvenirs viennent se heurter, à la fois, dans ma mémoire, je pars, ou plutôt, je cours avec François... La distance n’était pas bien longue, elle fut promptement franchie. Je n’étais pas arrivé que déjà j’entendais les hurlemens, les cris, etc. Sans frapper à la porte, j’entre
brusquement . Quel spectacle, grand Dieu î La
pauvre femme, à peine revenue de son évanouissement, se tordait les mains de désespoir. Elle s’arrachait les cheveux, comme une personne qui a perdu la raison. Ses yeux, égarés et rougis, laissaient tomber des larmes brûlantes sur un jeune enfant, qu’elle tenait sur ses genoux, et dont les cris perçans déchiraient l’âme. Pauvre femme ! comme elle appelait à grands cris la mort ! Comme elle maudissait, avec d’énergiques paroles, le jour où elle s’était liée au monstre cruel qui, au lieu d’être son époux, s’était fait son impitoyable bourreau ! Plus loin, j’apercevais le frère, le visage couvert de sang; et puis, à quel-
que distance, dans l’ombre, la mère infortunée. Ses cheveux, en désordre, pendaient autour d’elle, et attestaient qu’un des plus noirs forfaits venait de s’accomplir ; qu’un homme avait frappé celle dont il tenait la vie : qu’un enfant avait levé la main sur sa mère ! Elle était défigurée, et à moitié morte des coups qu’elle avait reçus. Ses pleurs, ses cris, ses sanglots se mêlaient à ceux de sa bru et de son enfant .
Et lui, le monstre, où était-il donc ?
Use promenait, à pas redoublés, au milieu des chaises et des tables brisées et renversées, pêle-mêle, sur le plancher. Quelque furieux qu’il fût, mon arrivée subite le déconcerta pourtant.
Etant prêtre et curé ; plus ce malheureux semblait perdu, plus je devais faire d’efforts pour le ramener. Aussi je ne perdis pas de temps. Dès le lendemain je me mis à l’œuvre. Je lui parlai de laisser la boisson ; mais je ne tirai de lui d’autres paroles que celles qu’il m’avait déjà données. Bien des fois, déjà, il m’avait dit que c’était impossible pour lui. Qu’il avait bien du chagrin et de la honte, de ce qui s’était passé la veille; qu’il promettait bien de ne plus s’enivrer; mais qu’il ne pouvait pas promettre de ne plus jamais prendre de boissons fortes. Il y avait si longtems qu’il en prenait, disait-il. U travaillait si fort. U allait si souvent au mauvais tems. D’ailleurs, ajoutaitil, après tout, il n’y avait pas tant de mal à prendre un petit coup, avec son ami, pourvu qu’on ne fit pas d’excès . Enfin, il me donnait toutes les bonnes rai¬
sons que les intempérans sont si industrieux à trouver .
Bien déconcerté de ses réponses et de ses résistances aux bons conseils que je lui donnais, je ne me décourageai pourtant pas tout-à-fait. Il n’y avait pas longtemps que j’avais commencé à établir la Société de Tempérance dans ma paroisse ; et déjà je voyais fuir le démon de l’ivrognerie de bien des lieux, où, jusque jà, il avait régné en maître souverain.
Le soir, j’appelle secrètement Charles . son plus
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proche voisin, son meilleur ami. C’était un brave homme, qui ne se dérangeait peut-être pas deux fois dans un an ; mais, pourtant, fort attaché à ses trois et quelquefois quatre petits coups par jour. Bon cœur envers ses amis, jamais personne n’était venu le visiter, sans qu’il les traitât . Il avait toujours chez lui
le meilleur Jamaïque de Québec ; et, ni sa famille, ni sa santé ne paraissaient souffrir des nombreuses politesses qu’il faisait à ses amis. Comme de raison, il n’aimait point du tout la Société de Tempérance. Dès la première fois que j’en avais parlé en public, il s’était prononcé hautement contre : cela était bon, disaitil, pour les gens qui n’étaient pas capables de se conduire eux-mêmes ; que, pour lui, il n’avait aucun besoin de cette Société, qu’il pouvait se tempérer tout seul, et qu’il ne s’en mettrait jamais.
Rendu chez moi, il m’exprime le chagrin qu’il a, ainsi que le voisinage, de ce qui s’était passé la veille,
chez le pauvre Louis . “ Eli bien ! il ne tient qu’à
vous, mon cher Charles . de ramener et de conver¬
tir votre ami Louis....” “ Ah ! Monsieur,” me répondil, si ça tenait de moi, raserait bientôt fait ; car je donnerais la moitié de mon sang, la moitié de ce que je possède pour lui faire passer cette malheureuse ivrognerie. C’est un si honnête homme, c’est un si bon voisin ; c’est un cœur si sensible, si généreux, lorsqu’il est sobre !
“ Mais, à peine a-t-il la tête chaude, qu’il devient comme un loup enragé. Je m’attends qu’il finira par tuer quelqu’un, peut-être moi le premier. Car, quand il a pris quelques coups de trop, il ne connaît plus personne ; et, je crois qu’il frapperait le Bon Dieu même, s’il pouvait le rencontrer alors. Pour le convertir, je crois qu’il faut un grand miracle. Il aime tant la boisson î M. le curé, qui vous a précédé, a essayé bien des fois de le convertir ; et s’il n’en a pas été capable, ni vous avec vos beaux sermons, comment pouvez- vous penser que ça dépend de moi de le convertir î”
“ Et bien, oui, mon brave ami, je persiste à vous dire
que la conversion de Louis . dépend de vous. En effet,
jusqu’à présent, on ne savait pas trop comment s’y prendre pour ramener un ivrogne. Comme on laissait subsister les occasions autour de lui, il n’avait pas plutôt pris sa bonne résolution, qu’il l’oubliait, chez le premier ami qu’il rencontrait. Rien donc n’était plus rare que la persévérance de ces sortes de pécheurs, dans leurs bons désirs de se corriger. Mais voilà que le Dieu des miséricordes vient de nous donner, dans les Sociétés de Tempérance, un moyen aussi simple que puissant de les convertir. En agrégeant à la Société de Tempérance les amis respectables et sobres et les parents d’un ivrogne, on ôte les occasions qu’il aurait de retomber 5 il pourra aller partout sans qu’on lui offre de boisson. Personne 11e lui en demandera, et toutes ces circonstances, aidées de la grâce de Dieu, feront que son retour à Dieu sera aussi durable que sincère. Mettez-vous de la Société de Tempérance, ainsi que tous ceux du voisinage, avec
qui vous savez que Louis . va le plus souvent ; ca
va vous fatiguer les premiers jours, à cause de la longue habitude que vous avez de prendre des boissons fortes ; mais il ne vous en arrivera aucun mal, je vous assure. Au contraire, vous vous en trouverez bien de toute manière, avant peu. Offrez cette petite privation à Dieu, pour la conversion de votre ami.
Dites à Louis . que vous détestez la boisson, de
tout votre cœur, à cause des crimes qu’elle lui a fait commettre, ainsi qu’à tant d’autres. Dites-lui qu’en conséquence vous ne voulez plus jamais en prendre, ni en avoir dans votre maison, pour en donner à vos
amis.” — Charles . avait écouté ces paroles, avec une
attention respectueuse . “ Le conseil que vous me
“ donnez là, M. le curé, est bon, je veux le suivre ; et “ j’espère que mes voisins vont en faire autant, car, “ je vous avouerai que ça nous fatigue, de voir que “ vous vous donnez tant de peine pour établir une “ chose qui est si visiblement pour notre bien, et que " nous résistons toujours.
MANUEL DE LA
“ Nous ne comprenions pas, lorsque vous avez com- “ tnencé à établir la Société de Tempérance dans la “ paroisse, qu’elle ferait tant de bien; et nous ne la “ regardions pas d’un trop bon œil, mais, aujourd’hui “ que nous voyons les changemens qu’elle opère par- “ tout, nous avons changé d’idées à son égard. Et “ après tout, si nous n’avons pas le bonheur de rame- “ ner notre ami, il ne nous arrivera pas grand mal de “ quitter la boisson ; et puis, nous aurons toujours le “ mérite d’avoir fait notre possible.”
Il me serre cordialement la main, et part. Tl tînt parole, comme je m’y étais bien attendu. — Le même soir, il vint, avec six de ses voisins, tous grands amis de Louis...., se mettre de la société de Tempérance. Ils n’eurent rien de plus pressé, le lendemain, que d’annoncer cette nouvelle à leur infortuné ami. Il n’en voulut d’abord rien croire, mais il ne mit pas granditems à se convaincre de la réalité.
Frappé de l’intérêt que ses amis prennent àson salut, il se résout à les imiter. Cette résolution, qu’il avait tant de fois prise, de ne jamais goûter aux boissons enivrantes, et qu’il avait autant de fois oubliée, lorsque ses amis lui en offraient, ou qu’il en voyait prendre, lui devient d’une éxécution facile, depuis qu’il n’en voit plus nulle part. Il rentre en lui-même, et voit avec effroi qu’il n’a pas approché des sacremens depuis bien des années. Il se décide à faire une
confession générale . Quelques mois plus tard, il était
a la Sainte Table, entre sa femme et sa mère, et recevait, avec les senti mens de la plus tendre piété, le corps de Jésus-Christ. Depuis ce tems, il est le modèle de ma paroisse.”
Membres de la Société de Tempérance, ne manquons jamais à la promesse que nous avons faite à Dieu. Et que le triste exemple suivant nous en fasse prendre, plus que jamais, la résolution.
“ Michel, . habitait avec sa famille, le beau village de . Et tout le monde l’aimait. Il était franc,
honnête et laborieux, bon époux, bon père, bon ami.
C’était à qui l’aurait pour travailler dans les environs, car sa journée valait celle de deux hommes ordinaires. Mais ces bonnes qualités, il ne les possédait que lorsqu’il était sobre ; et malheureusement il aimait passionément la boisson.
“ Or, nul n’était plus insupportable, plus stupide, et plus vil que ce pauvre Michel . lorsqu’il avait quel¬
ques coups dans la tête. Il n’avait plus alors qu’une pensée, qu’un désir ; c’était de boire: et pour se satisfaire, tout était oublié, sacrifié. Bien des fois il avait vendu jusqu’à ses hardes, son lit même, pour acheter du rum.
Il passait des quinze jours, des mois entiers, presque
toujours ivre . Les enfans seraient alors morts de
faim ou de froid, si sa femme n’eut travaillé, jour et nuit, pour gagner un pain noir, qu’elle leur donnait trempé de ses larmes. . Revenu de ses fêtes, Mi¬
chel, honteux et tout contrit, demandait pardon à
Dieu, et mêlait ses larmes à celles de sa famille .
Il se remettait à l’ouvrage avec une ardeur incroyable j et cette bonne nature que Dieu lui avait donnée, les saillies d’esprit dont il était plein, charmaient de nouveau tout le monde. Tout était bientôt pardonné ; car on aimait à oublier le passé d’un si brave homme, et à lui prévoir un meilleur avenir. Cependant, chacun se disait: “l’ivrognerie date de loin dans cette malheureuse famille, et il a dû en contracter le goût en prenant le lait de sa mère.”
C’était en 1843. La Société de Tempérance avait été
prêcliée dans la paroisse de . et Dieu avait daigné
lui-même mettre la main à l’œuvre : aussi s’était-il opéré de véritables prodiges.
Le Seigneur était béni, loué partout. Les écoles abandonnées se relevaient et se remplissaient, tous les jours, de mille joyeux enfans. Les maisons reprenaient un nouvel air de propreté et de bonheur. Les scandales cessaient, pour faire place à des mœurs pures et douces. Les auberges étaient désertes; il n’y avait foule qu’aux tribunaux de la Pénitence et à la Table
MANUEL UE LA
Sainte. Partout, dans cette heureuse paroisse, on se félicitait d’un changement si admirable et si prompt. Tout le monde en rapportait la gloire à Dieu, seul auteur de tout bien. Il n’y avait de tristes, en ces jourslà, que le démon et quelques-uns de ses petits suppôts, qui, après avoir crié bien fort que la Tempérance ne pouvait prendre racine dans cette paroisse, confus d’être faux prophètes, appelaient vainement une réaction, de
toute la force de leurs poumons. Michel . , comme
les autres, avait entendu la parole de Dieu. Il avait pleuré ses mauvais jours, et demandé à être reçu, lui aussi, membre de la Société de Tempérance... Cette faveur ne pouvait lui être refusée. — Les jours d’épreuves passés avec bonheur, M. le curé crut d’autant plus devoir l’admettre, que nombre des personnes les plus respectables du village avaient intercédé pour lui, et protesté de ses bonnes résolutions et de sa persévérance .
Impossible de dire la félicité, le bonheur, la joie pure, que goûta, cette année, la famille de Michel..... Par son travail journalier, joint à celui de sa femme, il satisfesait aux premiers besoins de la vie et même au-dela... Ceux qui étaient entrés dans cette pauvre maison avant cette heureuse époque, ne s’y reconnaissaient plus ; tout y respirait la propreté, la décence. Ses enfans, convenablement habillés, eurent bientôt gagné, par leurs talens et leur application, les meilleures places de l’école .
“Il me semble que je suis comme dans un petit paradis,” disait sa femme aux voisines, “ tant tout est changé pour
“ le mieux autour de moi . Ah ! que le bon Dieu
" est bon pour moi ! Il a eu pitié de ma misère et de “ celle de mes chers petits enfans. Aussi, lui seul conu naît ce que nous avons souffert ! Aidez-moi à le re-
“ mercier et à le bénir . ” Et des larmes de joie
coulaient sur ses joues .
Pauvre femme ! que tes jours de bonheur vont être
cruellement payés ! .
Depuis plus d’un an Michel faisait donc la joie de
sa famille et l’admiration de ses amis, lorsque vint un
jour de malheur . M. le curé avait prêché, pour
encourager ses bons paroissiens à la persévérance dans le noble sacrifice qu’ils avaient fait des boissons fortes ; il avait mis, sous leurs yeux, le tableau touchant de3 bénédictions que Dieu avait déjà répandues sur la paroisse, depuis que, pour son amour, ils avaient renoncé à leurs mauvaises habitudes. Il avait terminé sou discours par leur citer quelques faits déplorables arrivés depuis peu, pour leur montrer que ceux qui manquaient à leur promesse, non seulement n’avaient pas à prétendre aux bénédictions du ciel, mais pouvaient s’attendre à quelques cliâtimens exemplaires .
— “ Je m’élevais à Québec,” dit Michel à sa femme ; “ on m’offre un bon prix, je ne serai que quelques
“ jours absent . ” Si on eut percé d’un couteau le
cœur de cette pauvre femme, on ne lui aurait pas fait tant de mal.
— “ Ah! malheureux, lui dit-elle, je vois bien ce qui t’appelle à la ville... Tu sais que M. le curé te l’a défendu... Depuis quelques jours, il me semble que tu sens la boisson .
— “ Tiens, ma femme, ne te fâches pas, je n’ai pris que quelques verres de grosse bière.”
— “ Mais as-tu donc oublié ce que le curé a dit dimanche, que la grosse bière est défendue, et plus dangéreuse que le rum ; que le démon commençait toujours par-là, quand il voulait faire tomber un membre de la Tempérance... Est-il possible, mon cher mari, que tu veuilles me replonger dans la peine comme autrefois?”
— “ Ne crains rien, ma petite femme, l’ivrognerie m’a fait trop de mal, à moi aussi, pour que je veuille recommencer . ”
Il l’embrasse et part .
“ Capitaine,” dit-il, dès qu’il fut arrivé au port de Québec, “ vous allez me faire débarquer, s’il vous plaît, un peu; j’ai quelque affaire en ville.”
— Mais, mon pauvre Michel, veux-tu que je te
MANUEL DE LA
dise, tout de suite, ton affaire... tu veux aller boire : tu ne réussiras pas, car j’ai défendu à mes gens de te débarquer. Dieu merci, il n’est pas rentré de boisson dans ma goélette, depuis que je suis de la Tempérance ; et tant que je la commanderai, on n’y boira que de l’eau.”
A dix heures du soir, une petite embarcation, partie d’une goélette voisine, et montée par un jeune enfant, à qui Michel avait donné quelques sols, le déposait sur le quai .
Vers onze heures, le Capitaine se promenant sur le pont, entendit tout-à-coup ce cri perçant, semblable à un cri de mort : “ Ah ! mon Dieu !” Il écoute encore, . mais il n’entend plus rien ; le silence, le
calme le plus parfait régnent. Cependant, une pensée terrible a traversé son esprit comme un éclair : il
court à la chambre. “ Où est Michel ? . Où donc
est Michel 1 . Quoi ! il est débarqué ! . Ah ! je
viens de l’entendre jeter un cri affreux. J’ai reconnu sa voix, il est mort !.. Levez-vous, mes enfans, vite jetez-vousdans la chaloupe,., à son secours!” Mais il n’était plus tems ! .
En revenant de l’auberge, où il avait pris quelques coups de boisons et fait emplir sa bouteille, le malheureux Michel avait voulu regagner son bord ... mais, au milieu des ténèbres,... marchant sur le bord d’un quai, iî était tombé d’une hauteur de vingt pieds, et s’était tué dans sa chûte. Son cadavre fut ramassé dans la boue . ”
Si nous sommes fidèles à l’engagement, que nous avons pris, pour l’amour de Dieu et de nos frères, de nous priver de l’usage des boissons fortes, il ne nous en arrivera jamais aucun mal, et le Seigneur nous bénira.
Exemple.
C’était dans l’automne de 184-4. Un superbe navire, richement chargé, fesait voile de Québec pour Londres, lorsque, vers le Bic, il est assailli par une horrible
tempête. Pour surcroît de malheur, une neigo épaisse vient lui dérober la vue des terres.
Egaré dans sa course, il est emporté en un moment sur les périlleux récifs de Port-Neuf. Ceux qui ont visité ces endroits redoutés et sauvages, peuvent seuls se faire une idée de la position de ce malheureux navire.
On était au milieu de la nuit, et d’affreuses ténèbres l’enveloppaient. Les vagues mugissantes, impétueuses, tourmentaient le vaisseau, en danger imminent de sombrer. Le vent, soufflant avec rage, avait déchiré les voiles, et en dispersait au loin les lambeaux. Une neige abondante, opaque, ajoutait à l’horreur de la situation et rendait la manœuvre impossible. Tout présageait donc à l’équipage un sort funeste. Trempé jusqu’au os par la mer, glacé, engourdi par un froid pénétrant, il courait le risque de se voir enlever par une de ces montagnes d’eau qu’elle élevait à une hauteur prodigieuse.
Pour alléger le bâtiment, le maître donne l’ordre de le raser ; et bientôt frappés des coups redoublés de la hache, les mâts chancèlent et roulent à la mer. On avait espéré que, délivré de ce poids énorme, le vaisseau arriverait plus sûrement ail rivage; espoir inutile ! Arrêté sur un fonds mouvant, il y ensevelit sa carène ; les vagues le soulèvent un moment, mais il retombe sur l’écueil qu’il ne peut désormais franchir. Il tourne sa proue au vent et à la mer, en sorte que la poupe offre contre eux un abri ; c’est là que les matelots, au nombre de vingt, tous membres de la Société de Tempérance, s’étaient réfugiés. C’était là que tous, dans d’inexprimables angoisses, attendaient le coup de la mort. Déjà le vaisseau craquait horriblement, et allait peut-être s’entrouvrir .
“ Mes amis ” dit le maître du navire, s’adressant à l’équipage, “ tout est fini pour nous..., mais, en atten- “ dant notre dernière heure, venez avec moi re- “ prendre des forces, afin de lutter aussi longtemps que “ possible, contre le froid qui nous paralyse et la ter.-
MANUEL DE LA
11 rible mort qui se présente... J’ai un quart d’eau-de- “ vie {brandy,') c’est le moment d’en faire usage . ”
— “ Maître nous avons promis au Dieu tout-puissant, “ en présence de son digne ministre, le révérend Père “ Mathew, de ne jamais prendre de boissons fortes: “ jusqu’à ce moment nous avons été fidèles à notre “ promesse, et nous voulons y tenir jusqu’à la mort. “ Puisse le Seigneur, en qui seul nous mettons notre “ confiance, avoir pitié de nous !”
Quatre braves irlandais avaient prononcé ces héroïques paroles, et les Anges les avaient portées au pied du trône de Celui qui commande aux tempêtes.
Les seize autres matelots ne se sentant pas le courage d’imiter ce sublime exemple, suivent le maître à sa chambre.
Les verres se remplissent... mais liéîas ! une mer d’une grosseur effrayable se précipite en mugissant sur le navire. La poupe brisée vole en éclats, et le maître et ses seize matelots sont lancés, le verre à la main, au fond de l’abîme !...
Le lendemain, leurs cadavres flottaient au rivage. La tempête était finie...
Quelques hommes vinrent de grand matin visiter le navire en détresse, et y trouvèrent sur le pont quatre marins agenouillés qui ne savaient comment exprimer leur joie d’avoir été si miraculeusement préservés de la mort.
Les anges les avaient protégés de leurs blanches ailes, contre le froid, la mer et la tempête.