‹ Manuel des uvres de bronze et d'orfévrerie du moyen ageChapitre 144 sur 151 · A NOTRE-DAME DE PARIS · texte numérisé non relu

A NOTRE-DAME DE PARIS

qu'une idée bien vague; mais, sur les grands dessins de M. Bœswihvald, gravés dans la u Statistique monumentale de Paris », et particulièrement sur

les portes mêmes, sur la nature, on voit combien le xiii" siècle était doué d'imagination. Cette imagination est d'autant pliis pleine de grâce, qu'elle joue sur le plus rude et le plus grossier des métaux.

A ces portes, ainsi armées et décorées, il. faut une poignée pour attirer à soi les vantaux, et une serrure pour les fixer. La plaque de la serrure est assez ordinairement plate et simple, surtout au xiif siècle; mais la poignée, qui sert aussi de heurtoir, ne manque pas de richesse. A la serrure est attaché un verrou qui glisse entre deux ou trois colliers, et qui se termine souvent par une tète de lion ou de dragon. Le moraillon, qui fixe le verrou, s'amortit lui-même par une tète de bête, et c'est dans une gueule de monstre qu'est enchâssée la poignée du heurtoir. Dans l'exemple qui suit, n° l/jO, on trouve réuni ce qui est nécessaire pour faire mouvoir et pour fermer des vantaux de porte. C'est du xiv' siècle, il est vrai, mais d'une sévérité qui ne déplaisait pas au XII^^ L'anneau de la poignée est fait de deux serpents soudés à la queue, séparés et menaçants à la tète. Au moraillon, tête d'animal, de chien peut-être. Au verrou, tête de lion. On le voit, c'est encore du fer vivant comme aux portes de Notre-Dame.

lil». — SKURUUR KT II KIR TOI H EN FER. — X1V'= SliîCLE.

A M USS Y-l" ÉVÈUUE, DÉ P A li T IC 11 E N T DE l'aUBE '.

Sur un grand nombre de portes d'églises, on retrouve encore les anciennes poignées ou heurtoirs qui en accompaguaient et complétaient les pentures. Quelquefois môme toute l'armature en fer des pentures a disparu, tandis que

1. Nous tenons de M. Charles Fichot un grand dessin d'après lequel a élé réduite celte gravure.

la poignée a subsisté. Il faut croire aussi que, dans les églises pauvres, quand les ressources ne permettaient pas le luxe des pentures ornées et feuillagées, on se contentait d'attacher une poignée, sinon sur le vantail dormant, au moins sur le vantail mouvant. On peut se rendre compte ainsi du nombre assez considérable des poignées qui nous restent.

Ces poignées-heurtoirs, il faut le dire, n'otTrent pas une grande variété : c'est une plaque, circulaire ou carrée, sur laquelle s'attache un marteau. Alix xii' et xiii° siècles, cette plaque est un disque, et ce marteau est un anneau. Mais au xiv*" siècle, surtout aux xv' et xvi% la plaque est assez souvent carrée, oblongue, et le heurtoir un marteau vi'ritablc, mobile à la queue et frappant à la tête. 11 y a de vrais chefs-d'œuvre de fonte et surtout de serrurerie dans les deux espèces.

L'un des plus beaux est le suivant, qui appartient à la poi'te nord de la cathédrale de Rayonne.

loO. — HEURTOIR EN BRONZE. — FIN DU X I 1 1 "= SIÈCLE.

DIAMÈTRE DU DISQUE, 2.'» CE N T. — S A 1 L I. 1 K , 17. — D I A W È T R E D E L ' A N N E AU , 2 2

Les fines arabesques, ciselées sur l'anneau et particulièrement sur le disque d'attache, semblent annoncer que Bayonne avoisine l'Espagne et sympathise avec l'art de Gordoue et de l'Alhambra. Du milieu de ce disque s'élève un renflement, ce qu'on appelle un (( umbo » dans les boucliers, et d'où s'élance une gueule béante qui ressemble à celle du chien autant que du lion. Comme c'est une tête de lion qui « engoule » presque toujours l'anneau des heurtoirs, on peut supposer que celle-ci est la tête d'un petit lion plutôt que celle d'un gros chien.

En Italie presque partout, en Fi'ance à plusieurs églises*, les portails sont gardés par des lions qui déchirent des bêtes féroces ou venimeuses. On a dit

1. Notamment à Notre-Dame de Chartres, à Saint-Trophime d'Arles, à Saint-Gilles de Provence, etc.

Eï D'ORFÈVRERIE DU MOYEN AGE. 211

que ces lions annonçaient le diable, ce lion terrible qui rôde partout, principalement autour des églises, cherchant à dévorer les fidèles : (( circuit leo quaîrens queni devoret». J'admets volontiers cette explicalion pour un ti'èsgrand nombre de cas; mais j'en propose une autre pour la compléter.

De tout temps, le chien a gardé les maisons, .et le « cave canem » des Romains est toujours à notre usage. Or, un monument est une grosse maison, et si le chien suffit pour garder une demeure particulière, il faut, pour un grand édifice, une plus grosse bête, au moins en effigie. Le lion nous semble donc le gardien d'une église au même titre que le chien l'est d'une habitation privée. Ce qu'on ne peut nier, c'est que des heurtoirs à tête de lion existent en fort grand nombre en France, en Italie, en Sicile, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne et même en Russie ; l'usage en est universel, et cette tête, coulée en bronze ou battue en fer, nous croyons qu'on l'a clouée sur les portes des églises et des châteaux comme chez les Romains on exécutait en mosaïque, sur le seuil même des maisons, la têle ou le corps entier du chien domestique.

Quoi qu'il en soit de cette explication, il importe de revenir à l'usage ancien et de replacer les heurtoirs à gueule de lion sur toutes les portes des églises. Dans cette prévision, nous avons fait mouler les heurtoirs de plusieurs églises de France et d'Allemagne, et nous espérons en obtenir bientôt d'Italie. L'un des plus beaux est à l'église Saint -Severin de Cologne. La têle du lion a une importance double de celle de Rayonne, et sa crinière, comme les rayons flamboyants du soleil, s'étalent presque sur tout le champ du disc[ue qui a 30 centimètres de diamètre et 10 centimètres de saillie. Pour une petite église, un disque de 20 centimètres de diamètre sur une saillie de 8 suffirait, comme il a suffi à rédifice d'où est tiré un heurtoir de cette dimension qui se voit dans le musée chrétien de Cologne et dont je possède le moulage.

11 en est de la ferronnerie comme des étoffes : appliquée en relief et sur un fond solide , c'est de la broderie , comme toutes les pentures des portes, et surtout celles de Notre-Dame de Paris; subsistante par elle-même et à jour, pour la clôture ou la défense, comme toutes les grilles, c'est de la dentelle.

Cette dentelle de fer, aucune époque n'a su, aussi bien que le xiii' siècle, l'exécuter avec habileté, solidité, élégance et poésie : la technique et l'art y sont poussés aux dernières limites. J'ai acquis, il y a plusieurs années , le panneau d'une grille qui date assurément de la première moitié du xiii' siècle. Long de 1 mètre k cent., haut de 67 cent., en fer de 1 cent, de plat sur 30 ou 40 millim. de champ, ce panneau pèse 23 kilog. Sur cette étendue et avec ce poids, le moyen âge a enroulé et soudé des rinceaux dune élégance

et d'une simplicité inconnues de notre temps. La première fois que cette grille apparut au jour de la publicité, en 1850, cjuelques intelligents serruriers de Paris s'en émurent ; ils l'admirèrent et n'y virent que difficultés réputées invincibles par eux. Depuis, j'ai donné l'autorisation de la reproduire, et on peut la voir, notamment, dans la cathédrale de Bordeaux. Des archéologues bordelais ont fait à l'architecte-inspecteur des travaux diocésains de Bordeaux l'honneur d'avoir inventé ce dessin ; il n'en est rien : cet honneur appartient tout entier au xiii" siècle, et, malgré l'habileté que le ferronnier moderne a pu mettre dans sa reproduction, il est encore bien loin de l'original et bien loin du moyen âge. Du reste, on s'en rapproche de plus en plus, et ce vieux panneau de grille aura la gloire, avec les vieilles pentures de Notre- Dame de Paris, d'avoir puissamment aidé à la renaissance actuelle de la ferronnerie du xiii" siècle. Aujourd'hui, une grille absolument semblable à la nôtre, et en fer battu, ne coûte pas plus de 150 francs le mètre superficiel; déjà nous en avons fait exécuter plusieurs, et nous pensons que, d'ici à peu de temps, on pourra en avoir 1 mètre pour 125 francs, et même pour 100.

loi.

GRILLE A JOUR, EN l" i: R BATTl'. — XlIT SIECLE.

Page 1