XI. — COUVERTURES DE LIVRES
L'art chrétien étala le plus grand luxe sur la couverture des livres liturgiques et surtout des évangéliaires. Les Évangiles, cette parole du Christ, toute vie, toute lumière, tout or au dedans, devaient être, au dehors, couverts de métaux précieux et avivés de ces diamants cjui sont, comme on disait au moyen âge, de la lumière pétrifiée. Les textes et les monuments prouvent qu'il n'y avait l'icn de trop splendide pour envelopper les missels et les évangéliaires. « C'est avec raison, dit l'abbé Rupert, c{ue les livres de l'Évangile sont décorés d'or, d'argent et de pierres précieuses : car en eux reluit l'or de la sagesse céleste , en eux brille l'argent de l'éloquence fondée sur la foi, en eux éclatent les pierres précieuses des prodiges opérés par les mains du Christ i. »
1 . Cité par M. i'aljbé Texier, « Dictionnaire d'orfèvrerie », colonne 535, article « Couvertures cl reliures de livres».
lo2 MAiMJEL DES OEUVRES DE BRONZE
L'ivoire, cet argent animal, si l'on peut parler ainsi, fut, aux pi'cniières époques du christianisme, la principale substance employée à contenir les manuscrits. Les grandes familles antifjues, les consuls de Rome et de Byzance inscrivaient leurs généalogies, leurs mémoires et des notes historicjues de tout genre sur des feuilles de parchemin cju'ils renfermaient entre deux feuilles d'ivoire. Ces tablettes, cju'on pourrait comparer à nos » agenda » ou calepins modernes, s'envoyaient en présent ou se distribuaient comme cadeau en de certaines fêles. Les feuillets d'ivoire qui « reliaient » ces manuscrits s'appelaient diptyques et ofl'raient ordinairement des sculptures d'ornements ou de sujets exécutés avec un très-grand soin. Le christiaiiisme adopta cet usage ; il intercala ainsi, entre des plaques d'ivoire, d'abord les noms de ses martyrs qui devaient être invoqués à la messe, et ensuite le texte de ses livres liturgiques. 11 nous reste de l'époque païenne, et surtout des premiers siècles de notre ère, un nombre considérable de ces diptyques antiques et chrétiens. 11 faudrait trop de place pour en dresser la liste; il suffira d'indiquer le grand ouvrage de Gori, «Thésaurus veterura diptychorum », à ceux qui voudront étudier ce qui concerne cette série d'objets. Nous rappellerons en outre les moulages de la société d'Arundel à ceux qui voudront non-seulement les étudier, mais les toucher. La société anglaise d'Arundel pour la propagation des œuvres d'art a fait mouler en plâtre les ivoires les plus anciens, les plus historiques et les plus curieux de l'Europe. Le nombre s'en élève déjà à 174, dont la moitié environ comprend les plus beaux diptyques connus*.
Bientôt on enchâssa l'ivoire dans une monture de métal précieux, d'or ou d'argent, pour servir de couvertures aux livres liturgiques. 11 n'y a pas de grandes bibliothèques, pas de musées, pas de riches collections particulières qui ne possèdent des bibles, des psautiers, des évangéliaires, des épistoliers, des missels, des sacramentaires, des heures, des bréviaires ainsi revêtus de ces précieuses couvertures. Les grandes églises, les cathédrales qui n'ont pas complètement perdu leur (( trésor», montrent encore aujourd'hui, en Allemagne principalement, de ces livres liturgiques enrichis d'ivoire, d'or et de pierreries. D'étroits et allongés qu'ils étaient à l'origine, dans les premiers siècles de l'Église, les livres étant devenus à peu près carrés, aussi larges que hauts, il ne fut plus possible de ti'ouver des feuilles d'ivoire assez larges pour les couvrir.
D'ailleurs, au moyen âge proprement dit, aux \iV et xiir siècles, on employa l'ivoire, surtout à la sculpture de ronde bosse, pour en faire, par exemple,
1. Voir la liste et la description de ces ivoires dans la «Notice sur la Sociélc d'ArLindcl », que nous avons publiée en 1858, in-i" de 28 pages avec une planche sur mêlai.
des Vierges tenant l'enfant Jésus, des statuettes isolées, et non des plaques. Aussi, à partir de cette époque, c'est en métal plein ou en métal émaillé qu'on aime à couvrir les livres liturgiques.
Tant qu'on fut riche, tant qu'on eut souci de l'art et qu'on tint en grand respect les choses religieuses, c'est l'or, l'argent, le cuivre émaillé, les pierres précieuses qui furent employés pour couvrir et habiller les livres ecclésiastiques. Mais bientôt, surtout à dater de la fin du xiv" siècle, la religion et l'art ne tenant plus dans les âmes le rang suprême qu'ils y occupaient précédemment, on jugea que l'étofle, le bois et le cuir étaient assez bons pour couvrir les livres les plus précieux. L'étotfeest riche, il est vrai, d'or, d'argent ou de soie; le bois est ciselé d'ornements et même de figures; le cuir est estampé d'arabesques; mais quelle pauvreté devant la couverture des évangéliaires de Charles le Chauve, de l'empereur Henri 11 et même des évêques ou abbés des xi'', xir et xiii" siècles !
Ainsi , on peut diviser en trois époques principales la couverture des livres liturgiques.
Des premiers siècles au ix% elle est en ivoire, sous forme de diptyque allongé. Du ix" au xir, en ivoire mêlé au métal et enrichi de pierreries. De la fin du XII' à la fin du xiv% en métal sans ivoire. Du xiv au xvii" et jusqu'à nos jours, en bois sculpté ou couverte d'étoffe et de cuir. Générales et susceptibles d'un certain nombre d'exceptions, ces divisions nous paraissent établies sur des faits irrécusables.
L'ivoire le plus célèbre de la première classe, celle qui est antérieure au ix** siècle, est; peut-être la couverture qui provient de la cathédrale de Sens, et qui contient aujourd'hui l'office manuscrit de la Circoncision, si niaisement nommé l'office de l'âne ou l'office des fous. Cet ofTice est du xiif siècle , et la couverture est attribuée au m' ou iv' siècle par la société d'Arundel. L'ivoire n'a donc pas été sculpté pour le manuscrit, mais le manuscrit a pu être écrit pour la couverture. En efiet, cet office est celui du premier jour de l'année ; il ouvre le cycle que le soleil accomplira une fois et la lune douze fois en traversant les quatre saisons, en éclairant les premiers jours de l'hiver et les dernières nuits de l'automne. Or, les sujets sculptés sur l'ivoire olfrent précisément la marche triomphale du soleil et de la lune qui éclairent et fécondent la nature entière, qui font mûrir les moissons, les arbres et les vignes. A l'origine, ces deux feuilles d'ivoire devaient renfermer une espèce de calendrier annuel ou général ; mais, au xiif siècle, en y renfermant l'office du premier jour de l'année, on ne les détourna pas trop de leur destination primitive.
Comme exemple de la deuxième classe, du ix" au xii' siècle, nous pouvons
citer le livre d'heures de Charles le Chauve, déposé au Louvre, dans le musée des Souverains. Sur l'une des plaques est sculpté Jésus enfant, l'auteur des Évangiles, tenu par sa mère; sur l'autre plaque, Jésus, homme, donne les clefs à saint Pierre et l'I-lvangile à saint Paul. Les deux ivoires sont encadrés dans des bandes de métal rehaussées de filigranes et de pierres précieuses. C'est une disposition analogue à celle de la couverture suivante qui se voit à Cologne.
103. — COUVERTURE I)' É V A K G E L I Al RE. — IVOIRE ET ilÉTAL. — Xll'' SIECLE.
IIAI;TEUI\, 42 CENT. — LARGEUR, 24 CENT.
L'ivoire est au centre ; il est sculpté de la Vierge qui tient Jésus. Tout le reste est en métal ciselé, émaillé, incrusté de pierres précieuses.
A cette époque de transition entre l'ivoire et le métal, on voit ordinairement l'ivoire au milieu, enchâssé sur les deux plats de la couverture, entre des bandes métalliques. Mais quelquefois aussi , comme le déclare le texte qui suit, l'un des battants de la couverture est en métal historié, et l'autre en ivoire ciselé.
« Dédit idem rex serenissimus Augustus quatuor evangeliorum librum, qui textus dicitur, cujus postes sunt mirabili schcmale compositi, ut unum elec- TRi aureolum conformet peripitisma, alterum vero eiîlris pulchre cclaium distinguât iconisma 1. »
Pour la troisième période, de la fm du xii'" siècle à la fin du xiv% celle où le métal, plus ou moins relevé de figures, de filigranes, de cabochons et d'émaux, est substitué à peu près partout à l'ivoire, on peut s'adresser, dans notre Bibliothèque impériale, à ce qu'on appelle la « réserve » ou département des manuscrits, et l'on y trouvera les plus belles couvertures métalliques
1. M. le comle de Laborde, « Notice des émaux du Louvre », deuxième partie, « Glossaire », page 515, cite ce texte comme provenant des « Annales Anianenses», à la date de 1293. L'évangéliaire devait être plus ancien, car déjà, à la fin du xui" siècle, c'est le métal qui l'emporte définitivement sur l'ivoire.
qu'on puisse imaginer. Dans les inventaires, on en voit des mentions et quelquefois des descriptions d'un très-grand intérêt. Le texte suivant suffira à notre but :
« Textus grosse litere, ornatus exterius prelatis argenteis deauratis cum crucifixo et lateralibus ymaginibus, operis levati anterius et ymagine Majestatis nigellata posterius ^. »
Ainsi, cet évangéliaire, ce « texte, » comme on appelle constamment le livre des Évangiles au moyen âge , est serre dans une couverture d'argent doré. Sur le plat de devant est le crucifiement en haut relief, exécuté au repoussé ; sur le plat postérieur est le Sauveur dans sa gloire, exécuté en nielle. Des figures diverses décorent les côtés.
11 est assez inutile de parler des xv% xvi' et xvii- siècles, c'est-à-dire du bois, du cuir, du parchemin, de la soie ou du velours avec lesquels, dans cette période, on habille les livres. Ces pauvres vêtements, tout finement exécutés qu'ils soient, peuvent convenir aux livres ordinaires, mais non aux livres liturgiques. Au surplus, notre bibliothèque du Louvre possède un grand nombre de ces reliures qu'un M. Motteley a données au gouvernement, et ceux qui s'intéressent à cet art charmant feront bien d'y aller étudier les délicatesses de la renaissance appliquées à la couverture des bouquins.
Au moyen âge, le prix de la matière n'est pas le seul luxe qu'on recherche dans la couverture des livres ; cette matière, on la fait façonner et enrichir encore par les artistes de tout genre, les sculpteurs, les ciseleurs, les graveurs, les émailleurs, les nielleurs, les orfèvres les plus habiles. Tous s'entendent pour transformer en ornements et surtout en « histoires » les substances précieuses qui leur sont confiées. Mais ces histoires ne sont pas banales : les livres qu'on habille d'une couverture sont ceux de la religion, et par conséquent les sujets qu'on y figure sont des sujets religieux. Tous semblables dans leur essence, ils sont variés dans leur usage, et presque toujours les sujets qui en décorent la couverture sont eux-mêmes appropriés à ces usages différents. Ainsi, pour ne parler que des espèces principales, il y a le missel, l'épistolier, l'évangéliaire, le sacramentaire, le graduel, l'antiphonaire, le psautier, le lectionnaire, le bréviaire, le calendrier, qui sont tous primés par la Bible, d'où ils découlent comme des rivières sortent d'un lac. Aujourd'hui, sur la couverture en maroquin ou en veau de toutes ces variétés de livres, on imprime invariablement à froid ou en or une croix ou le monogramme de Jésus-Christ. Cette décora-
1. M. le comte dk LABonnii, même ouvrage, même partie, même page, même date de 1293. Le passage est tiré de l'inventaire de Saint-Paul de Londres, publié dans le « Monasticon anglicanum » de Dugdale.
tion, je l'accorde, convient à tout; mais c'est bien monotone. Autrefois, on savait la varier et l'on ne reculait pas devant les dépenses qu'elle occasionnait.
Nous l'avons vu sur le calendrier de Sens, actuellement office de la Circoncision'^, on sculptait le cycle du soleil, de la lune et des saisons, toutes les phases de l'année terrestre et solaire. Sur les « Heures » de Charles le Chauve 2, on représentait d'une côté le prophète Nathan venant reprocher à David, l'auteur des psaumes, d'avoir, adultère et meurtrier tout à la fois, enlevé Bethsabée au malheureux Uri ; de l'autre côté est sculptée une grande et belle composition qui traduit pour les yeux le psaume cinquante-sixième tout entier •■^. Un autre psautier du M'-xif siècle, qui provient, dit-on, de notre grande Chartreuse, et qu'un lord anglais, je ne sais lequel, possède aujourd'hui par suite d'une vente que lui en fit M. Libri, est relié entre deux feuilles d'ivoire sculpté. Sur l'une se voient les principales actions de David : combat contre les bêtes du désert, sacre par Samuel, combat contre Goliath, pénitence, chant des psaumes au milieu de quatre musiciens; le tout entremêlé des Vertus personnifiées qui égorgent ou terrassent les Vices. Sur l'autre feuille, les six œuvres de miséricorde, que recommandent les psaumes et que le psalmiste exerce en personne sur l'ivoire même.
La couverture du sacramentaire de Drogon '', qui provient de la cathédrale de Metz, offre sculptée, en une série de petits tableaux, l'administration des sacrements, telle que les rubriques la prescrivent dans l'intérieur du manuscrit.
Les missels consacrés au sacrifice de la messe offrent prescjue toujours le sacrifice de la croix. Un évangéliaire de Cologne présente sur la couverture ^