CONSIDÉRATIONS FINALES
Nous sommes loin d'avoir épuisé notre matière.
Sous cette rubrique, Spéculation, il nous eût été facile de passer en revue toutes les parties de la science économique et de secouer encore bien d'autres mystèies. Nous croyons en avoir dit assez pour faire comprendre à nos lecteurs quel esprit anime la société actuelle; quelle est sa constitution intime, son organisme, sa tendance, sa fin, et pour justifier à leurs yeux les réflexions par lesquelles nous terminerons ce travail.
§ 1er. LA FÉODALITÉ INDUSTRIELLE .' MARCHE DE LA CRISE.
Nous disions en terminant le chap. VII, lr# partie, page 168 :
« Il faut que cette situation ait une issue : Ou le triomphe du système, c'est à-dire l'expropriation en grand du pays, la concentration des capitaux, du travail sous toutes ses formes, l'aliénation de la personnalité, du libre arbitre des citoyens, au profit d'une poignée de croupiers insatiables; ou la liquidation. »
Naturellement on ne veut d'aucune de ces propositions. On espère se tirer d'affaire par les moyens termes, dont le champ, semble- t-il, est infini. À cet égard, nous ne nous faisons pas d'illusion.
Mais, nous Pavons dit maintes fois, la force des choses ne s'arrête pas devant l'inconséquence des hommes; et puisque nous ne savons pas choisir entre deux termes dont l'alternative est devenue inévitable, nous n'avons plus qu'à montrer comment hous sommes exposés à les subir l'un et l'antre.
Une chose d'abord est devenue manifeste. La Féodalité industrielle, que Pourier prédisait il y a près de cinquante ans, que l'école saint-simonienne chanta ensuite, cette féodalité existe. Elle a définitivement remplacé l'anarchie industrielle, qu'avait laissée à sa suite la Révolution. Elle s'est
constituée moitié par le privilège, moitié par la lirtace,. toujours avec l'aide et l'approbation du gouvernement*.. Le^ titre III, livre 1er, du Code de commerce» concernai! I lès* sociétés de commerce, lui lient heu, provisoirement r de-, charte.
L'anarchie industrielle n'avait pas conscience d'elle-même;; elle ne se savait pas. La féodalité industrielle se sait; elle agit en connaissance de cause. La première était de lionne foi, partant honnête; la seconde, qui ne peut invoquer en i économie d'autres principes que ceux que lui a laissés sa, mère, et qui ne peut plus y croire, est fatalement de mauvaise foi ; elle est immorale.
La masse de valeurs cotées à la Bourse, dont la féodalité, industrielle dispose, monterait déjà, suivant un économiste,, M. Angelo Tedesco, à près de 20 milliards de francs :
Dette publique 10.144.260,840 fr.
Banques diverses 1,077, 107. 660
Obligations 2.170.097,377
Chemin* de fer 3,150,910,000 * j
Assurances 202.850,000
Hauts- fourneaux 491,300,645
Messageries et transports 352,9î»0,0<>0
Gaz 213,197.100
Mines 145.895.495
Punis et Canaux 301.1 30.037
Divers 412,012,437
Total 19,507,623,491 fr.
En y ajoutant les établissements non cotés, mais que la; nature de leur institution et leur importance permettent de ramener à celte grande catégorie du travail féodal, plus 8 milliards de créances hypothécaires, on. peut évaluer, modérément, l'actif de la caste à 30 milliards.
Trknte milliards de francs! c'est sur celte masse de capitaux, plus ou moins solidaires, que la féodalité nouvelle est assise; c'est avec cette arlilleiie quelle mitraille à bout, portant la multitude inorganisée des petites industries et. des petites fortunes, quelle bat en brèche les garanties, créées par la Révolution et toutes les libertés publiques.
Treule milliards de francs» produisant en intérêts, divi»
«dérides et frais à la charge du public, 6 0/0 au moins du capital, représentent un revenu annuel de 1,800 millions. — Ajoutez t. 200 millions de frais d'État, plus un milliard de loyers et fermages non absoibés par l'hypothèque, et qui tôt * ou tard < ntreront dans le système, et vous arrivez du premier coup à un tribut de 4 milliards, que la nation travailleuse doit prélever chaque année sur une product ion moyenne ' de 9 milliards, pour nourrir, béatiOer et défendre contre : soi son aristocratie. Nous avons aboli en 89 les droits féoudanx : qu'était-ce à côté de ces 4 milliards? Évalués en ^argent, il n'y en avait pas pour 20 millions.
Le mouvement se (poursuit donc et tend à se généraliser, •^englobant à leur tour la propriété foncière et l'industrie agricole. Cela est inévitable : et tel est le principe supérieur Mie ce qu'on appelle aujourd'hui, sans y rien comprendre, la iCrise.
Les causes de la crise, en effet, sont de plusieurs sortes.
flyena d'accidentelles, comme la dépréciation de l'or, les 'exportations de numéraire pour l'armée d'Orient, les mauvaises récolles, les inondations, etc. Ces causes peulient 'être jusqu'à certain point conjurées, leurs effets réparés* La prévoyance à cet égard sera d'autant plus efficace qwe la constitution économique du pays se rapprochera davantage de l'égalité mutuelliste , de la vraie démocratie. Dans le cas contraire, le mal produit par les sinistres sera en raison directe de la hiérarchisation des fortunes; et comme duque époque, chaque année, chaque saison a sa part de calamités, on peut dire que, dans une mesure plus ou moins gronde, la force majeure et ses coups imprévus doivent être bnputés à la mauvaise économie : ce qui les fait rentrer dans la catégorie suivante.
<I1 y a ensuite les causes organiques et constitutionnelles : 1«> Exoibitancc du capital engagé dans l'outillage industriel, notamment dans les chemins de fer. — Ce capital, sans doute, est très-produclif pour les Compagnies qui ont obtenu le privilège des exploitations. Mais, comme en dernière analyse ce même capital n'a guère fait autre chose que sup-
planter d'anciennes industries, il s'en faut de beaucoup que sa productivité, dans l'inventaire général du pays, soit telle que le donnent à entendre les cotes de la Bourse : il y a plutôt défuit. Ni le produit brut, ni le produit net industriel, en un mot, ne s'est accru depuis vingt-cinq ans dans ,1a même proportion que le capital engagé; et comme le mou» vernent ne s'arrête pas, l'appauvrissement croit toujours.
2# Retour au salariat de la population industrieuse i furet mesure du développement de la société anonyme, et distribution de moins en moins équitable des produits. — On a vu dans V Introduction^ page 6, que la répartition delà richesse, de même que le transport de la richesse, est ellemême richesse. Tout ce qui tend à rendre cette répartition moins universelle et moins égale est donc cause d'ap* pauvrissement, ni plus ni moins qu'une entrave apportée à • la circulation , une taxe sur le travail , un impôt sur le * produit.
3° Défruitement des campagnes par les chemins de fer, au profit de Paris, des grandes villes et de l'étranger, et au v, détriment des populations rurales. — Avant rétablissement ta des chemins de fer, la plus forte partie des produits agri- -r coles étaient consommés sur place : il en résultait suc tous suies points du pays, hors de la sphère d'action des gnarolese^» villes, un état de bon manhé qui permettait aux, olnsses?^ pauvres de vivre du plus modique salaire. Si elles gagnaient!»,*, peu, elles dépensaient peu; la condition était égale* Actuel— i>f. lement l'équilibre est ronrçpu : le chemin de fer, en assuma nfcn(n des prix plus élevés aux produits du sol, a créé la ohortéBiVn dans les campagnes. Le journalier ne peut plus subsister : v sept millions de travailleurs, de tout âge et de tout sexe,9*e ont commencé de se mettre en marche pour aller deiBandeno * aux travaux de l'État, aux entreprises par actions, à la do* mes tic i té, à l'émigration, une existence que le pays wital leur refuse.
4° Défaite de la propriété immobilière par la propriété^ \ mobilière, en autres termes de l'hypothèque par l'action. ; — Elle résulte de 1 ensemble des faits industriels et Qnan~tft -
ciers et n'est d'ailleurs contestée par personne. Elle a pour conséquences : la désertion du capital, qui se rejette vers la commandite et les emprunts publics; l'expropriation des propriétaires obérés, que promettait de secourir et qu'abandonne à leur infortune le Crédit foncier; la recomposition des grands domaines, de ces funestes latifundia, qui déterminèrent la chute de la république romaine et amenèrent la dissolution de l'empire; la conversion de la production céréale en production fourragère, par suite la décadence de l'agriculture, et finalement la dépopulation.
Dira-t-on que le Crédit foncier, lorsque enfin on aura réussi à le faire fonctionner, changera la face des choses, et, en mettant un terme à l'expropriation, régénérera du même coup l'industrie agricole? Il n'en est rien. L'agriculture n'aura bit que changer sa fièvre chaude contre une humeur froide, ainsi qu'on va voir.
5° Subalternisation de l'agriculture par la finance, conséquemment , dans un délai plus ou moins long, retour de la propriété terrienne aux mœurs féodales. — Quand le capital n'aura plus ni actions, ni obligations industrielles sur lesquelles il puisse s'abattre et agioter, il acceptera les conditions que lui offre en ce moment le Crédit foncier; cela est inévitable. Qui empêche d'ailleurs le gouvernement impérial, par un simple décret, de consolider en masse la dette hypothécaire, et de transformer la multitude des créanciers du sol en porteurs d'obligations de la Société? L'idée n'est pas nouvelle; et tôt ou tard il faudra bien que l'empereur, dans l'intérêt de sa popularité, la mette à exécution. Alors la propriété n'est plus qu'une emphytéose; un pas de plus, et l'État devient seul propriétaire; le laboureur, qui n'a que son travail et ses bras pour répondre des avances à lui faites par la grande Compagnie, se trouve changé en colon attaché à la glèbe.
Du moins l'exploitation du sol va recevoir, par le crédit, tous les développements dont elle est susceptible? Autre illusion.
6° Appauvrissement continu du sol par le système d'exploitation suivi, système également inhérent à la propriété
morcelé?, à la suzeraineté financière et à la concentration impériale, et qui ne nous parait susceptible d'amendement que sous la loi d'une démocratie muluelliste et égalitaire.
Comme rien ne se fait de rien et par rien, la science de l'agriculteur, sur laquelle on a tantécrit de nos jours, se réduit, en dernière analyse, à ces deux préceptes:
a) Rendre chaque année au sol , en quantité et proportion égales, les éléments qu'il a perdus par la récolte de l'année précédente;
b) Faciliter, par les façons données h la terre et aux plantes, l'absorption végétale de ces éléments.
D'où vient la richesse des forôts vierges, tant admirée des faiseurs de descriptions romantiques? De ce que, depuis l'origine du globe , la terre qui les porte n'a pas perdu un atome de ses principes, et qu'en outre elle s'est continuellement enrichie de ceux que l'air, le soleil, la pluie et la végétation lui fournissent.
Dans notre système d'exploitation demi-civilisée, c'est juste le contraire qui a lieu. Rien de ce que produit la terre n'y retourne; tout est enlevé, transporté au sein des villes pour une consommation qui, au point de vue de l'agriculture, peut être considérée à bon droit comme non reproductive. L'absentéisme, si funeste aux populations, altère la constitution du sol lui-même, l'épuisé, le dénude. Que peuvent, contre cette exhaustion énergique, les combinaisons de l'assolement et la chimie des engrais? retarder de quelques années une ruine inévitable, comme les inventions de la cuisine retardent la consomption du débauché.
C'est à cet appauvrissement du sol qu'il nous paraît ration* nel d'attribuer le retour périodique des mauvaises récoltes, les maladies des végétaux, et peut-être les épidémies venues à la suite. Quand la nature perd l'équilibre, elle entraine les populations.
V Augmentation du prix des loyers, à Paris et dans les chefs-lieux de départements. — Elle est en moyenne, à Paris, depuis 1848, de 50 0/0. Ce sont 60 à 80 millions détournés du commerce et de l'industrie, et que se partagent, chaque année, 12 à 15,000 propriétaires. On a attribué cet
enchérissement aux démolitions exécutées après le coup (TÉ tiit dans la capitale. Sans doute elles y ont contribué pour quelque chose : mais la cause principale, organique, la vraie cause, est, avec le monopole qui laisse à la merci de 15,000 détenteurs au plus l'habitation de 1,200,000 âmes, l'émigration forcée des populations rurales qui se rejettent sur la capitale et les grandes villes. D'après le tableau officiel du recensement, publié par décret du 20 décembre 185G, la population du département de la Seine, qui était en 1851 de 1,422,065 habitants, s'élèvei ait aujourd'hui à 1,727,429. L'augmentation, en cinq ans, a été de 305,354. Le département du Nord, le plus industriel après celui de la Seine, qui ne comptait en 1851 que 1,058,285 habitants, en a aujourd'hui 1,212,353: augmentation, 154,068. Soit pour les deux départements de la Seine et du Nord, 459,412 habitants de plus qu'à Pavant-dernier recensement. Or, l'accroissement de population pour la totalité du pays n'a été, depuis cinq ans, que de 257,736, environ 7 pour 1,000. En sorte que, toutes compensations faites, les deux départements du Nord et de la Seine se sont enrichis, aux dépens des 84 autres départements, de 422,000 personnes qui ont déserté la campagne, et demandent leur existence à l'agglomération financière, mercantile et industrielle. Est-ce clair?
8« Accroissement continu de l'impôt. — Il résulte de l'analyse des budgets, et les faits démontrent que, depuis la On de la première République, les dépenses d'Étal se sont augmentées progressivement, aussi bien sous le gouvernement constitutionnel de la Restauration que sous le régime militaire de l'Empire, aussi bien sous les institutions plus libérales encore de 1830 et de 1848 que sous les deux administrations précédentes. À cette heure, le budget des dépenses de l'État est d'environ 1,700 millions, à peu près un cinquième du revenu total du pays. Après avoir posé en principe que plus une nation paye pour ses frais d'État, plus elle est riche, nous en sommes venus à présenter tous les trois mois le chiffre croissant des sommes encaissées par le fisc comme le signe de la prospérité publique. La Bourse est entrée dans cette idée : le bordereau des recettes trimes-
trielles ne manque jamais d'être salué par la hausse. Concluons donc que la progression de l'impôt fait partie essentielle du système et doit être rangée au nombre des causes organiques, chroniques, de noire décadente sociale.
9* Besoin de plus en plus grand de numéraire pour le ser<» vire de l'agiotage. — C'est ici surtout qu'il faut voir jusqu'où va la subversion des principes et des intelligences.
Il y a trop de valeurs, crie-Uon de tous côtés, trop de titres, trop de papier sur le marché, pour la somme d'espèces disponibles. Et c'est par cette considération puissante, c'est afin de ne pas aggraver la crise en provoquant de nouvelles émissions que, dans le Moniteur du 9 mars 1856, le gouvernement annonçait que, pendant toute Tannée, il n'accorderait aucune nouvelle concession, et engageait les intermédiaires à ne pas négocier les valeurs non inscrites au cours officiel. C'est pour suppléer à ce besoin toujours croissant de numéraire créé par les reports qu'un praticien , M. Angelo Tedesco, propose de mettre la rente en circulation, et de centraliser les reports dans une caisse dé l'État.
Mais que signifient ces phrases cabalistiques : Il y a trop de papier, la place est écrasée? Depuis quand les titres d'action sont-ils assimilables au billet de Banque?
Les économistes distinguent, selon la manière dont le capital fonctionne, deux sortes de capitaux : le capital engagé, et le capital circulant.
Le capital engagé, par cela même qu'il est engagé, n'a pas besoin d'espèces qui le représentent. On ne lui demande que son produit, et pour donner son produit, il ne réclame luimême que du travail.
11 en est autrement du capital circulant, qui consiste en matières premières, services et marchandises i sans cesse il a besoin de se convertir, de se solder en numéraire.
Or, les dettes de l'État sont du capital engagé, consommé, productif seulement d'intérêt, par le moyen db l'impôt. Il en est de même des actions : elles constituent le passif des Compagnies, leur délie consolidée, une consommation irrévocable, qui par nature et destination ne peut plus donner lfeu qu'à des produite, à du capital circulant, susceptible
d'échange, mais lui-même inconvertible, et par conséquent hors de la sphère d'action du numéraire»
Les transfèremenf s auxquels les act ions industrielles et les titres de rentes peuvent donner lieu ne sauraient, en bonneéconomie, modifier d'une manière sensible cette condition du capital engagé. Ce sont des propriétés pour la mutation desquelles on peut créer un bureau, où les espèces seront d'autant moins nécessaires que les opérations se multiplieront davantage : il est contre tous les principes que de telles mutations deviennent un embarras pour le pays, une entrave à la production et à la distribution de la richesse.
Gomment donc se fait-il que ce soit précisément le capital engagé qui appelle la plus grande quantité de numéraire : comme si les immeubles pouvaient être l'objet d'une circulation effective» ainsi que les produits; comme s'ils faisaient partie de la consommation courante, comme si c'étaient cfe& subsistances?
Ah! c'est qu'il ne suffit pas au capitalisme moderne des'assurer, pour l'avenir, par ses actions, l'exploitation du pays. Il faut encore que, par la transmissibililé de faction* et par son escompte en numéraire, il réalise dans le présent; sa jouissance; il faut de plus qu'il agiote, qu'il reporte, qu'il tripote, qu'il joue. En quoi la puissance de dévorât ion de la Féodalité nouvelle est autant au-dessus de la force ataorbante de l'ancienne, que la lettre de change est au-dessus de la pièce de métal. Voilà pourquoi le capital engagé a tant besoin de numéraire; pourquoi M. Angelo Tedesco propose de convertir la rente en asssignats; pourquoi enfin le gouvernement, afin d'assurer la circulation boursière, s'efforce d'en retenir l'élan et d'en modérer les émissions. L'interdiction du 9 mars a été levée le 30 novembre : par permission de Sa Majesté l'Empereur des Français, les Compagnies de chemins de fer pourront ajouter à la somme de leurs obligations 214 millions d'obligations nouvelles. En sorte que le gouvernement, qui se flatte, par des mesures de prévoyance, de dégager la place, en réalité engage la place; il écrase le marché sous cette accumulation périodique de titres circulants, et paralyse le travail et l'échange, en réservant à l'agiotage
le numéraire, instrument obligé des transactions et représentant indispensable du Tonds de roulement.
10* Enfin, abaissement du sens moral dans la nation, corruption de la foi publique et délaissement du travail producteur pour la spéculation parasite et le jeu. Ces causes, les plus actives de toutes, et les moins signalées de la crise actuelle, ont été amplement développées dans cet ouvrage, et nous, n'y reviendrons p is. Qu'il nous suffise de rappeler ici que l'immoralité bancocratique et agioteuse n'a commencé de s'afficher avec impudeur que du jour où elle s'est imaginé n'avoir plus rien à craindre de la Révolution abattue, et que le dernier soupir de la République semble avoir été, grâce à cette émancipation boursière, le dernier soupir de la conscience française. Contre l'inflexible solidarité des principes, que pourraient ensuite les efforts d'un gouvernement, même vertueux et réparateur? Qui peccat in uno, dit l'Évangile, factus est omnium reus. Nous avons manqué à la foi publique; nous sommes fripons et misérables : c'est logique et c'est justice. Pc telles ruines ne se relèvent que par lexpiation et le temps.
Telle est la Crise, invincible tant qu'on ne l'attaquera pas dans ses causes, et qui ne faiblira point ni pour une, ni pour deux, ni pour une série de bonnes récoltes, mais qui ira toujours grandissant, comme le déplacement de capital, de revenu, de salaire, de consommation et de population, qu'elle représente.
La Crise, en un mot, c'est la Féodalité industrielle: ne cherchez |>oint ailleurs la cause de celte gêne universelle, endémique, incurable.
Ainsi la France se remet elle-même en servitude. Encore un peu de temps, et nous serons revenus, par une courbe rentrante, aux pures idées féodales. La croisade contre-révolutionnaire sera terminée, et sans mieux savoir aujourd'hui ce que nous faisons que nous ne le savions autrefois, nous pourrons ajouter un livre de plus aux Gesla Deiper Francos.
Démenti donné à la politique de Louis XI, de Richelieu, de Mazarin , de Colbert , de Law, de Turgot et de la Révo-
lution française, aux principes du Code civil et de toutes nos constitutions ; amende honorable, à la noblesse et à l'Église, des antiques injures commises contre les deux premiers ordres par le Tiers anarchique et jaloux : telle nous apparaît la Féodalité nouvelle.
Cependant l'esprit révolutionnaire est toujours là qui veille : et de même que la Féodal i lé antique , par cela même qu'elle froissait les droits du grand nombre, appelait une révolution dans le sens de l'Égalité; de même la Féodalité nouvelle, suballernisant le travail et se résolvant en une exploitation capitaliste au profit d'une caste de parasites, appelle à son tour une révolution dans le sens du partage, ce que nous avons appelé Liquidation.
A la Féodalité industrielle % en un mot, doit succéder, selon la loi des antinomies historiques, une Démocratie industrielle : cela résulte de l'opposition des termes, comme le jour succède à la nuit.
Mais quel sera l'agent de celte révolution?
L'histoire encore nous le révèle. Entre l'ancienne féodalité et la révolution, il y eut, comme régime transitoire, le despotisme. Entre la Féodalité nouvelle et la liquidation définitive nous aurions donc une concentration économique, tranchons le mot, un Empire industriel.
Ce premier acte de la réaction du droit contre le privilège, réaction amenée par la nature des choses et par la logique de l'histoire, n'est plus une prévision : il est flagrant. Nous venons d'en voir un échantillon dans le projet de M. Angelo Tedesco.
Du reste, nos lecteurs comprendront que lorsque nous nous servons de ce mot , Empire industriel, pour désigner le point culminant de l'absorption capitaliste et spéculative, nous n'entendons nullement accuser l'intention du pouvoir, mais seulement la tendance des idées et des faits. C'est ce que nous avons maintenant à prouver.
§ 2. l'empire industriel : apogée de la crise.
Remontons de quelques années en arrière.
Les excès du mercantilisme et de la spéculation ; l'accrois*
sèment continu, et passé pour ainsi dire en nécessité sociale, de la dette publique et des hypothèques; l'envahissement, par des Compagnies privilégiées , de la richesse minérale, des chemins de fer; la constitution féodale de la grande industrie : tous ces faits d'une économie subversive qui signalèrent la dernière moitié du règne de Louis-Philippe, et préparèrent l'état de crise où nous nous trouvons, devaient naturellement provoquer une protestation de la part des classes lésées, et suggérer des projets de réforme. Dès 1830, la discussion ne manqua pas à l'œuvre ; la révolution de février y trouva son point d'appui. Un moment on put croire que la République deviendrait l'expression des idées qui agitaient les masses, et qu'après avoir condamné la bancocratie des dix-huit dernières années, elle entreprendrait, par de nouvelles institutions, de créer un autre ordre de choses.
L'attente générale fut trompée, à la grande satisfaction des intérêts nantis, au grand désappointement des classes, en majorité immense, qui réclamaient soit des garanties, soit une part d'héritage. A peine la République fut proclamée , que ses chefs s'empressèrent de désavouer le principe qui leur avait donné l'existence et qui suul pouvait les soutenir. Les divers pouvoirs qui se sont succédé depuis le 24 février se sont préoccupés uniquement de conserver , maintenir, protéger le régime antérieur, en protestant contre toute pensée, toute tendance révolutionnaire. L'esprit qui avait engendré le mouvement de 1848 se retira donc de l'arène; la raison d'État repoussant l'initiative qui lui était offerte, l'instinct populaire et la force des choses se chargèrent des réformes.
Qu'a produit jusqu'ici cette union de l'instinct et de la nécessité? Où menace-t-elle de nous pousser encore? C'est ce que nous allons examiner.
L'histoire ne se répèle jamais, nous le savons. Mais on ne saurait nier aussi que des situations analogues engendrent des péripéties analogues : ici le sens de l'agitation moderne devient plus clair que le jour.
De même que te régime qu'elle venait de détruire, la société de 89 s'était immédiatement divisée, par la nature des re-
lations et des intérêts, en trois classes principales, que nous nommerons simplement classe supérieure , classe inférieure et ela&st moyenne. On peut dire même qne celle subdivision du Tiers-État, retenue du système féodal , ne flt que se continuer après la révolution, comme elle n'a fait depuis que se fortifier et s'accroître.
La classe supérieure, qui a remplacé l'ancienne noblesse, et qui en ambitionne les titres comme elle en affecte les mœurs, se compose de toutes les notabilités financières, industrielles, commerciales, agricoles, scientifiques, etc.; des administrateurs de grandes Compagnies, en un mot de tous ceux, quel que soit d'ailleurs leur mérite personnel, dont le revenu provient, pour la plus grande part, de la prélibation capitaliste * du monopole des concessions, du privilège des offices, sinécures, et des arrérages de la propriété. Ajoutez les fonctionnaires qui, dans l'administration, le clergé, la magistrature, l'armée, jouissent d'un traitement de plus de 4,000 fr. On peut même dire que, la constitution politique étant motivée sur la subordination des sujets, et ayant pour but principal de la maintenir, tout individu vivant du budget devait être rangé dans la première classe , si l'extrême modicité de la solde ne forçait d'en rejeter une bonne partie dans la troisième.
Généralement, les citoyens appartenant à la classe supérieure sont peu favorables aux idées de réforme : ils constituent, dans leur minorité infime, le parti conservateur par Qxcellence. Qu'ont-ils à gagner au mouvement? Leur ambition ne va pas an delà du maintien, et, s'il se peut, de Taccroissement de leurs rentes, dividendes , traitements, monopoles, sinécures, pensions, subvenlions et privilèges.
Il n'en est pas de même des deux autres classes, dont la masse est à la première à peu près comme 80 est à t (c'est exactement la proportion des privilégiés de l'ancien régime). Comme le revenu , dans ces deux classes, se compose, au rebours de ce qui a lieu dans la précédente , de la vente ou échange des produits et services beaucoup plus que des redevances du capital et de la propriété et des avantages des emplois et privilèges , il y a , chez les individus de ces deux
catégories, tendance constante à s'affranchir des charges, toujours trop lourdes, que font peser sur la production et la circulai ion !e budget de l'État, l'exploitation des grandes Compagnies, le privilège des offices, l'intérêt des capitaux, l'escompte des banques, les loyers et fermages de la propriété. Qu'elles le sachent ou l'ignorent, les deux classes dont nous parlons sont donc, par la nature de leurs intérêts, dans une disposition d'esprit perpétuellement révolution* naire, et l'expérience prouve qu'en effet elles n'ont jamais fait défaut aux révolutions.
La classe moyenne , sur laquelle on s'était flatté jadis d'asseoir le gouvernement représentatif, est tombée progressivement dans une condition si précaire, qu'elle n'apparaît plus que comme une transition de l'opulence parasite au paupéiisme, de la liberté propriétaire à la servitude du salariat. La sentiment de cette déchéance lui a fait perdre toute foi aux combinaisons politiques; du désespoir elle a passé à l'indifférence : elle n'attend, pour l'amélioration de son sort, pas plus de ses hommes d'État que de ses évêques. Or, quand la foi à Tordre politique s'évanouit, le jour n'est pas loin où l'ordre politique doit se renouveler ou périr : c'est la loi des révolutions.
Pour la classe moyenne, en effet, Je ciel gouvernemental est sans pitié. De jour en jour l'aggravation des charges budgétaires, le prélèvement du capital, l'extension des grandes Compagnies de finance, commerce, industrie, travaux publics, écrasant la petite exploitation, rejette des multitudes de citoyens de l'exercice des professions libres dans la snballernité des emplois, les met à la merci de l'État ou de la nouvelle Féodalité. Que peut à cela le pouvoir? rien, il faudrait qu'il combattit son propre principe, qu'il niât sa propre formule ; et puis, lui-même n'est-il pas dans la dépendance des grands feudataireS du commerce, des barons de la houille, du fer, du coton , du railway?...
Ainsi grevée par ses frais d'État, tributaire d'une exploitation supérieure , soumise à toutes les oscillations boursières, à toutes les machinations diplomatiques, la classe moyenne se voit peu à peu privée de toutes garanties. La se*
curité s'en va, le marché se resserre, le crédit se refuse, les affaires tombent ilans uni» stagnation chronique, constitutionnelle, norm île. Au dedans, les masses, trop pauvres, ne dépendant plus que pour leurs aliments, n'achètent pas; au dehors, l'exportation, mal soutenue par le marché intérieur, met le fabricant à la merci de l'acheteur étranger. Insensiblement notre commerce international se change en un service subalterne. Qu'importe alors que la balance nous reste favorable si nos prix sont insuffisants? Vis-à-vis des Américains, des Anglais, des Russes, nous ne sommes plus des échangistes, nous devenons des salariés. Nous n'avons pas môme le moyen d'opérer le transport de nos produits, et ce sont les flottes anglaises et américaines qui, pour les neuf dixièmes, viennent au Havre prendre nos cargaisons.
Il faudrait donc, pour rendre l'élan à ce monde de boutiquiers, de fabricants, d'artisans, de cultivateurs, d'entrepreneurs de toute espèce, il faudrait, disons-nous, 1° alléger le fardeau que lui imposent à la fois l'impôt, le capital et la propriété, les frais d'État, d'escompte, de commission et de loyer; 2° lui subordonner les grandes Compagnies, au lieu de le subordonner lui-même à elles; 3° par dessus tout, condition sine quâ non, créer le marché intérieur en mettant les classes travailleuses à même de se procurer les produits dont la misère les force de s'abstenir.
Tel est le problème à résoudre en faveur de la classe moyenne : on devine, par cet exposé, que le problème n'est autre que celui dont la classe inférieure réclame à son tour la solution.
Nous appelons classe inférieure celle qui a pour caractère non-seulement le travail, qui distingue aussi, et même à un degré supérieur, la classe moyenne, mais le salariat. Dans de bonnes conditions, l'état de salarié peut être considéré comme le plus avantageux à la liberté du cœur et de l'esprit, et jusqu'à certain point au bien-être de l'individu et de la famille; mais dans la condition généralement faite au travailleur par l'insécurité du commerce et des entreprises, le progrès des machines, l'avilissement de la main-d'œuvre et l'abrutissement du travail parcellaire, le salariat est devenu
synonyme de servitude et de misère. Pour la classe salariée, la plus nombreuse et la plus pauvre, d'autant plus pauvre qu'elle est plus nombreuse , la réforma s'est de tout temps réduite h ces trois termes :
Garantie du travail \
Vie à bon marché;
Instruction supérieure, aussi bien dans l'ordre industriel que dan» l'ordre scientifique et littéraire, conséquemment participation croissante de l'ouvrier aux avantages et préro* gatives de l'entrepreneur, ce qui veut dire, fusion des classes par l'égalité des aptitudes et des moyens.
Ainsi, comme nous le faisions pressentir tout à l'heure, le problème réformiste, pour la classe inférieure et pour la classe moyenne, est identiquement le même. Les conditions de bien-être que demande la première supposent la réalisation de celles que revendique la seconde, et réciproquement. L'ouvrier aurait le travail garanti si le bourgeois avait luimême la garantie du débouché -, le consommateur trouverait la vie à bon marché si le producteur parvenait à se débarrasser du parasitisme qui le grève et l'entrave; le salariat, condition la plus douce de toutes quand le salaire est suffisant, prendrait sa part des bénéfices et de la responsabilité de l'entrepreneur, si le salarié recevait une éducation meilleure, une instruction plus variée et plus forte, avantage dont il ne jouira que lorsque Favéncment définitif de la classe moyenne aura fait disparaître du pouvoir toute pensée, tout vestige d'aristocratie et de privilège.
La question est donc commune aux deux classes* et leurs intérêts, différents à la superficie, sont au fond solidaires. Il n'y a véritablement entre elles d'opposition que celle qui résulte du contrat de. louage d'ouvrage qui les unit; mais cette opposition se rencontre partout où il y a vendeur et acheteur, partout où il existe distinction de parties, échange, société. Bien loin qu'elle produise nécessairement la lutte, c'est sur elle que repose la société elle-même.
Tout concourant à rallier contre le privilège d'en haut l'intelligence du milieu et les bras de la plèbe, on se de* mande par quelle fatalité ces deux grands corps ne parvien-
lient pas à s'entendre; comment en juillet, plus tard en février, de même qu'auparavant en 89 et 93, ils se sont montrés antagoniques ; comment enfin, de même que la lutte contre la première féodalité s'était résolue, en premier lieu dans une monarchie absolue, puis, après 89, dans un dcs|)otisme militaire, de même après la révolution de février la lotte contre la féodalité nouvelle vint aboutir à une restauration impériale?
C'est & quoi nous répondons : L'instinct, qui n'a 'cessé jusqu'ici de dominer les masses, l'instinct seul et sa logique terrible produisent ces mécomptes. Mais nous touchons à la fin# LïnsLinct populaire n'a plus qu'une partie à jouer, «en supposant qu'elle se joue : après, le triomphe 4e la raison moyenne est inévitable.
Ainsi que nous venons de l'indiquer, la tendance populaire, après avoir renversé une aristocratie, est toujours de la remplacer par un pouvoir qui réponde à son idéal de force et d'unité. Le mépris du plébéien pour ses égaux, sa haine pour ses patrons, son amour de la puissance et du faste, l'y poussent également. Un empereur, pour le paysan et l'ouvrier, est une sûreté contre le bourgeois. 11 ne le dit pas, mais il le pense, et il agit d'après cette pensée profonde.
Ainéi se détermine et se réalise, dans Tordre politique, ht pensée populaire : les Grecs nommèrent cette réalisation tyrannie; les Romains, imper ium, empire.
Or, la question est à présent de savoir si la réalisât ion de Tidée populaire, après avoir été renouvelée en 1£51 et 1852, dans l'ordre politique, contre la classe bourgeoise, s'étendra, dans Tordre économique, à la féodalité industrielle : en autres termes, si le mouvement de concentration qui a absorbé les libertés, s'appliquant à une aristocratie d'argent, de toutes la plus odieuse, envahira le commerce, l'industrie et le soi?
'Cet envahissement, s'il s'accomplit, sera, nous le répétons, le dernier acte de l'instinct populaire.
D'abord, tout nous y porte : l'état intellectuel du prolétariat ; sa méfiance de la classe moyenne, qu'il confond, dans *a haine, avec la haute bourgeoisie; les difficultés de plus
en plus inextricables dans lesquelles se trouve engagé le gouvernement.
Le peuple n'entend rien aux affaires* Il n'a aucune idée des principes de l'économie, des lois de rechange, du crédit. 11 ne comprend pas mieux la responsabilité que la tenue des livres : dans tout cet organisme qui fait le sujet des méditations du siècle, il est plus disposé à voir un dédale où ses intérêts sont sacrifiés à l'habileté bourgeoise qu'un système de garanties à la fois égalitaires et libérales. 11 trouve donc plus simple de bloquer tout en une communauté gouvernementale, que de chercher dans une constitution savante l'accord de la liberté et du droit.
C est ce que n'ont cessé de lui prêcher, depuis vingt-cinq ans, d'absurdes rhéteurs; ce qu'il entend glorifier tous les jours, en politique, par la démocratie unitaire; ce dont il admire d'ailleurs le succès, dans les coalitions, fusions et exploitations industrielles dont il porte le fardeau. Comment lui prouver qu'un principe, si fécond pour le privilège, entre les mains du travail et généralisé, ne peut donner que du déficit?
Le peuple se méfie de la classe moyenne. Après la révolution de juillet, où Ton avait vu les patrons servir, de capitaines et les ouvriers de soldats, il semblait que les deux divisions du monde travailleur dussent être unies à jamais dans la communauté de leurs intéi êts et de leurs espérances. Mais cette union si belle fut bientôt trompée, et un germe de discorde jeté dans le pays par lu politique égoïste, corruptrice et déloyale de Louis-Philippe et de son dernier ministère. Deux journaux, tous les deux républicains, révolutionnaires tous les deux, exprimèrent cet antagonisme funeste, le National et la lié/orme. Un moment, en février, les deux classes, victorieuses Tune par l'autre, parurent réconciliées : mais bientôt la question du travail, aussi mai posée que peu comprise, vint les séparer en camps hostiles, et ajourner à des temps inconnus leur mutuelle émancipation.
Ce que la nécessité a voulu joindre, dit le Sage, que l'homme ne cherche point à le séparer : Quod Deus junxit,
homo non separct! Dès que, par suite des fausses notions qui régnaient sur les conditions du travail et du capital, du patronat et du salariat, du bénéfice et du bon marché, la scission se fut déclarée entre les deux classes qui venaient par leur union de renverser la puissance féodale qui les opprimait, la république sembla devenir ténébreuse, et la révolution inintelligible. On se demanda ce que signifiait cette dislocation de Tordre économique; ce que voulaient les modérés de la république, d'accord avec les conservateurs dynastiques; ce que prétendaient les radicaux, soi-disant montagnards, mettant hors de la démocratie, sous prétexte de bourgeoisisme, l'élite môme des démocrates?...
Le peuple, en haine de l'aristocratie, en méfiance de la classe moyenne, en dédain de la République rouge et modérée, a donc fait l'Empire. Comme la plèbe de César, il attend que son patron lui jette à dévorer le bourgeois. La fameuse Marianne, organisée en apparence contre l'Empire, n'est autre chose, au fond, qu'une sommation à l'Empire de remplir son mandat.
Jusqu'à présent, il est vrai, l'Empire a tenu ferme contre la pression- du prolétariat : il a sauvé la vieille société. Car si l'instinct de la multitude est de faire un empereur, la raison de l'Empire est de maintenir de son mieux la hiérarchie politique et sociale.
Mais l'Empire résistcra-t-il toujours? réussira-t-il longtemps encore à tourner les difficultés de toute nature qui l'assiègent, à donner le change à sa destinée, et à tromper la faim du monstre?
En présence d'une dette publique consolidée de 10 milliards; d'une dette hypothécaire de 8 milliards; d'une dette industrielle, capital engagé de la nouvelle féodalité, dont l'intérêt et le dividende sont à servir par les travailleurs, de 12 milliards; — d'un budget ordinaire de 1,700 millions; d'un arriéré de 900 millions ; d'une dette flottante de 800 millions;, — en présence d'un déficit croissant, d'une cherté croissante, d'un agiotage croissant, d'un monopole croissant, d'une dissolution croissante : — devant cet épouvantable sommaire de la situation politique, économique et
sociale du pays; devant cette annihilation des libertés, des croyances et des droits, dont la cause est supérieure au pouvoir et le domine lui-môme, il est permis de croire que la fatalité des choses sera plus puissante que la prudence des hommes, et que, par l'Empire ou malgré l'Empire, une liquidation est imminente.
Napoléon 1er, en 1814 et 1815, vaincu par les armées alliées, refusa d'organiser les corps francs et d'insurger les masses : il recula devant l'anarchie. Il se peut que Napoléon III, vaincu par la coalition des dettes, renouvelle cet exemple de dévouement à Tordre, et recule à son tour devant la banqueroute. Du moins il n'abdiquera pas avant d'avoir épuisé tous les expédients. Or, l'ensemble de ces expédients, qu'il est aisé de prévoir, constitue précisément la dernière victoire du prolétariat, de ce que nous avons appelé le gouvernement des instincts : c'est la conversion progressive delà féodalité industrielle en empire industriel, la réalisation du programme communiste.
Comment croire que le gouvernement laisse à des compagnies, jusqu'à fin de bail, les chemins de fer?
Qu'il leur laisse les banques, le change, les assurances, les docks, les mines, les canaux, les salines, les armements?
Qu'il leur laisse la Bourse et les reports?
Qu'il leur laisse môme les forges, les gaz, les voitures, et tant d'autres industries, formées en anonyme, cotées à la Bourse, et dont la procession s'allonge, tous les jours, aux dépens de la production individualiste et libre?....
Est-ce que déjà la pensée de s'emparer de toutes ces choses ne lui est pas venue? Est-ce qu'elle ne remplit pas l'atmosphère? Est-ce qu'elle ne se produit pas à chaque instant sous toutes les formes : tantôt par la loi sur la commandite, qui, poussant l'industrie dans les voies de l'anonyme, étend sur elle, par cela même, la protection du gouvernement; tantôt par un règlement sur la boucherie, la boulangerie, le commerce des grains, les tarifs de navigation et de chemins de fer; tantôt par la centralisation des assurances et des banques? Est-ce que, sous prétexte d'utilité publique, les plus violentes attaques ne sont pas chaque jour dirigées
contre la propriété? Est-ce qu'on ne soutient pas que si le propriétaire a le droit d'user, il n'a pas celui d'abuser? Estce que le peuple de Paris n'attend pas avec une souveraine impatience que l'empereur, se faisant entrepreneur de bâtiments, tranche d'autorité la question des loyers? Et n'est-il pas au su de tout le monde que depuis plusieurs termes la police est occupée de transiger les locations impayées des familles pauvres, et de louer, dans les divers quartiers de Paris, des maisons qu'elle sous-louc ensuite aux ouvriers?
Or, le jour où l'Empire aura fait retourner à l'État les chemins de fer, où il fera du juste prix dans l'escompte, de l'égalité et de l'unité dans la circulation , force lui sera d'appliquer à tout la réforme, de remplacer les œuvres de la philanthropie par les déterminations d'une loi positive, et de substituer, sur toutes les parties de l'organisme social, son action souveraine à celle du privilège.
. Mais, quand cette conversion aura été faite, naturellement avec indemnité, soit inscription de rentes égale à la totalité des valeurs expropriées, la situation sera plus pénible qu'auparavant. D'un côté, par le règlement des indemnités, les charges se seront accrues; de l'autre, par l'abaissement des tarifs et l'amélioration des salaires (l'Empire ne saurait échapper à cette double condition), le revenu net sera amoindri. Tout l'avantage pour le pays sera d'avoir réduit la variété du privilège, qui dans ce moment ne permet pas d'en découvrir la loi, à un même dénominateur. D'une part donc le corps des privilégiés, portant l'uniforme. doré de la renie; de l'aatre, la multitude des travailleurs de l'État, serfs du grand-livre, esclaves de la consigne, inégaux de grade et de salaire, et n'ayant plus, comme les officiers de l'armée actuelle, qu'une pensée , un intérêt, la promotion et l'augmentation de solde.
Se figure-t-on un antagonisme plus atroce, une situation plus violente? Et croit-on que, ramenées à une expression aussi simple, la banqueroute et l'anarchie se fassent longtemps attendre?....
Le gouvernement, direz -vous, ne se laissera pas ainsi acculer. Il saura s'arrêter à temps; il a la force, et ses ressources sont inépuisables*
Cantd9 recantal C'est revenir à une position reconnue intenable. Le gouvernement impérial peut-il rembourser 30 milliards de dettes, diminuer de moitié son budget, couvrir son arriéré; en même temps procurer l'amélioration des^ salaires, rabaissement des produits, la participation des ouvriers aux bénéfices; rendre tous les paysans propriétaires, assurer à chacun le travail et l'échange, créer l'égalité politique et civile, fonder sur sa propre autocratie la liberté?...
Si oui , qu'il l'entreprenne, et nous sommes prêts à applaudir. Si non, qu'on se taise; laissez agir le procureur général de la Révolution.
§ 3. LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE : COMMANDITE DU TRAVAIL PAR LE TRAVAIL, OU MUTUALITÉ UNIVERSELLE; FIN DE LA CRISE.
Ce qui fait la force de l'Empire, c'est qu'à l'exception des proscrits de la Montagne, dont le tempérament, trempé par l'exil, ne saurait plus s'étonner de rien, il n'est dynastie, fusion, Église ou République, qui osât se charger de cette succession.
La première chose qu'aurait à faire l'héritier serait de déclarer tous les payements suspendus ; puis de convoquer, au lieu de parlement, une assemblée de créanciers; enfin d'obtenir un concordat. Pareille besogne ne saurait aller à un Rourbon, à un d'Orléans, voire même à un Lamartine ou un général Cavaignac. Qui d'entre eux voudrait revenir à ce prix? Ce serait pis que de rentrer, comme Louis XVIII qui n'en pouvait mais, dans les fourgons de l'étranger. Rien qu'un Syndicat de salut public ne serait de force à se charger de cette ventilation : où sont les Carnot, les Cambon, les Prieur, les Rarrère dont on le composerait?...
Pour nous, qu'une solution de cette espèce ne satisferait pas, parce qu'elle ne garantit rien; qui d'ailleurs ne nous croyons pas assez de génie pour résoudre des problèmes posés ea termes contradictoires, nous nous bornerons, après avoir indiqué la marche de la révolution nouvelle, à en présenter la formule définitive, d'après les symptômes les plus significatifs du temps actuel.