REPORTS
Le mot report, comme le mot prime, a plusieurs significations en langue boursière.
1° Les titres, avons-nous dit, se cotent plus cher à terme qu'au comptant; lorsque le 3 O/O est à 66 au comptant et h 66 40 fin de mois , on dit que le report de la rente à la fin du mois est de 40 cent. — Dans ce sens, le report a pour terme opposé le déport. Lorsque les baissiers arrivent à liquidation sans s'être pourvus des valeurs qu'ils ont à livrer, ils sont obligés d'acheter à tout prix, de crainte d'exécution ; il arrive alors que le comptant devient plus cher que la vente à terme. La rente restant à 66 40 fin de mois, si le comptant s'élève à 66 70, le déport est de 30 cent.
2° Le report est un prêt sur dépôt de titres; celui qui prête est le reporteur, celui qui emprunte, le reporté. Le prêt sur gages a été prévu par le Code et soumis à de certaines formalités d'actes et d'enregistrement; il doit se faire au taux légal, sous peine de répression comme usure. Qu'ont imaginé les boursiers? Une fiction de marché dont l'auteur des Provinciales revendiquerait à juste titre l'idée première en faveur des RR. PP. Escobar et Lessius, inventeurs du Mohatra.
« Le contrat Mohatra, disent ces savants casuistes, est celui par lequel on achète des étoffes chèrement et à crédit pour les revendre, au même instant et à la même personne, au comptant et à bon marché. — Le Mohatra est quand un homme qui a affaire de 20 pistoles achète d'un marchand des étoffes pour 30 pistoles payables dans un an, et les lui revend à l'instant même pour 20 pistoles comptant. »
Inversement, le Report est un contrat par lequel un capitaliste achète des valeurs comptant et à bon marché, pour
les revendre, au même instant et à la même personne, chèrement et à crédit. — Le Report est quand un homme, qui a besoin de 37,500 fr., vend au comptant 25 actions d'Orléansà 1,500 fr., quïl rachète immédiatement à 1,510 fr. pour la liquidation suivante.
Dans le Molialra, le propriétaire des valeurs n'est, comme on le voit, qu'un prêteur déguisé; dans le report, c'est un emprunteur; voilà loule la différence. Les bons pères n'avaient en vue que de calmer les consciences des dévots usuriers; les financiers avaient à la foisà s'affranchir des lenteurs du contrat sur gnges et à éviter la correctionnelle. Que pensent les fidèles et les jurisconsultes de ces échappatoires? Qu'on ose encore parler d'opposer la conscience et de bonnes lois aux mauvais instincts!
« Dans les reports, dit M. Deplanque, on voit fréquemment l'intérêt s'élever jusqu'à 10 0/0 de la somme pqêtée par quinze jours, laps de temps pour lesquels sont en général consentis ces sortes de contrais. A ce taux, si les capitaux pouvaient toujours être employés, on retirerait de son argent un petit revenu de plus de 250 0/0 par an. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas à la Bourse d'opération qui vaille mieux que celle-là.
a II y a tous les jours de pauvres diables d'imbéciles qui se font condamner comme usuriers pour avoir bêtement baillé leur argent à 12 ou 15 0/0 l'an, contre lettre de change ou autres engagements aussi sérieux, à quelques fils de famille qui se gardent bien dç le leur rendre, préférant les faire condamner au nom de la morale publique. Mais on ne risque pas d'être taxé d'usure pour prêter en report à 25, 50 et 100 0/0 par an. A bien avisé, salut! » (Almanach de la Bourse).
Montrons par quelques exemples toute l'excellence de la position du reporteur.
Je possède 60,000 fr. dont j'aurai besoin dans un mois ou deux ; je ne puis les engager dans une affaire de commerce pour si peu de temps, et afin de ne pas les laisser stériles, je fais l'opération suivante : j'achète du 3 0/0 à 67 au comptant, et je le revends de suite fin courant à 67 35. Mes fonds seront disponibles pour l'époque où j'en aurai besoin, et ils m'auront rapporté pendant ce mois 35 cent, de bénéfice par coupon, soit un taux de 5 fr. 40 0/0 l'an.
Si je veux prolonger mon opération :
J'ai opéré un premier report fin juillet. Je dois remettre à X les titres que je lui ai vendus; cependant je n'ai pas encore besoin de dégager mon capital. J'achète alors une somme de valeurs égale à celle que je dois livrer; mon dernier vendeur fera la livraison à X, et recevra de lui la somme «que je devais toucher moi-même. Je garde ainsi mes titres. Je puis les revendre fin août, et recommencer de mois en mois, ou de deux en deux mois la même opération. Dans ce cas, mon premier achat devient une opération de placement; mes achats de fin de mois sont opérations de spéculation ; elles se trouvent consommées dans les délais légaux.
On a intérêt à employer ce moyen quand, à l'échéance du marché, les fonds sont en baisse. Ainsi, j ai acheté comptant du 4 1/2 à 89 ; je le revends fin prochain à 89 75. A l'époque de la livraison le 4 1/2 est à 88. J'ai intérêt à racheter des rentes, car je bénéficie de la différence entre 88 et 89 75, soit 1 fr. 75, tandis qu'en livrant mes titres achetés à 89, ma plus-value n'est plus que de 75 centimes. Je puis ainsi attendre la hausse. Si je. suis forcé de réaliser, je ne perds rien à la baisse, car j'ai vendu à 75 centimes.de profit; seulement je manque à gagner.
lorsqu'au contraire les fonds sont en hausse au moment de la livraison, il faut consommer la première opération, sauf à en recommencer une identique le mois suivant. Ainsi, dans l'exemple précédent, supposons que les fonds soient à 90 fr., je n'irai pas acheter à 90 pour livrer à 89 75; c'est mon acheteur qui profite de de la plus-value de 25 centimes. Mais, encore une fois, je ne perds rien, puisque je reçois 89 75 et que j'ai payé 89.
Les opérations que nous venons de décrire sont relativement honnêtes. Les habiles ne s'en contentent pas. Ils s'empressent de vendre, font de nouveaux reports sur la même valeur, revendent et reportent à outrance, écrasant les cours et poussant à la baisse afin de pouvoir racheter à bas prix, en liquidation, les valeurs dont ils sont tenus de couvrir leurs reportés.
Ceux-ci emploient le report afin de prolonger une opération qui se solderait en perte, et d'éviter momentanément l'exécution.
Exemple.— J'achète 25 actions de la Banque de France à 3,685 fr. La baisse se déclare, et je suis obligé de vendre à 3,675; c'est 250 fr. de perte pour moi si je termine là mon opération. Mais j'ai foi au retour de la hausse : en même temps que je vends à 3,675, je rachète fin courant à 3,680, en supposant que le taux du report soit de 5 fr. Je paye en liquidation les 250 fr. à mon déficit; seulement mon opération n'est pas terminée-, je puis, si la hausse reparait, couvrir ma perte et me retirer en bénéfice. On peut répéter le même manège de mois en mois et se faire reporter ainsi indéfiniment. Les agents de change y trouvent leur profit, car c'est double commission, puisqu'il y a double opération; quant aux spéculateurs, avec des taux de 4 à 60 0/0 par liquidation, ils y rencontrent souvent la lente et douloureuse agonie au lieu de la mort violente qu'ils ont voulu éviter.
De même que le change et les valeurs, les reports sont cotés à la Bourse. Les opérations qui en résultent sont soumises aux mêmes règles que les autres : elles ne peuvent se faire à plus d'un mois pour les actions de chemins de fert ni à plus de deux pour les autres eflets.
On appelle report sur prime, dans le premier sens que nous avons donné du mot report, une opération par laquelle on achète ferme fin courant des eflets qu'on revend à prime fin prochain. Comme la vente à prime est plus chère que la vente ferme, le report se trouve plus élevé; seulement, en cas de baisse, on court la chance de ne pas voir lever ses litres, et de rester acheteur de fonds dont on pouvait avoir intérêt à se débarrasser.