RUE CROIX-DES-PETITS-CHAMPS
Le Mans. — Impr. Beauvair, place des Hnllos. 19.
D'où vient le mauvais goût? Comment on arrive au bon. Où est le mal? Où est le remède?
L'Art a pour mission d'enseigner et de produire le Beau.
L'industrie et les beaux-arts sont aujouitl'hui sur une pente dangereuse.
Les ventes publiques d'objets, dits de haute curiosité, démontrent l'engouement général du public aisé pour ce qui est rare, et le taux énorme auquel s'élèvent certains produits de l'art d'autrefois, atteste, en même temps, que ni l'amour du beau, ni lu vénération pour l'histoire, ni le désir de faire progresser le goût, ne sont les mobiles véritables qui poussent les amateurs sur cette voie. C'est uniquement pour ce qui est coûteux.
Pardonnez-leur, ô mon Dieu ! car ils ne savent ce qu'ils font, ils croient qu'il leur sera beaucoup pardonné, parce qu'ils auront beaucoup dépe?isé !
Vous, Monsieur, qui collectionnez, vous aimez fréquenter ces ventes et ces magasins d'antiquités , où vous payez des sommes folles les produits souvent de la ruse la plus impudente : et vous encouragez par là le vol, vous y provoquez même ! C'est vous qui achetez de bonne foi des statues antiques qui, privées de bras ou de jambes, sont déterrées à propos par des marchands inconnus; et c'est vous qui payez encore de votre argent les bras et les jambes de ces mêmes statues dont ces hommes, qui vous coimahsent , ont .soin de vous expédier p/ws tard les membres tronqués : la cassure de chaque pièce coïncide parfaitement avec les cassures du marbre que vous montrez avec tant de satisfaction aux amis qui visitent votre cabinet ; mais, hélas! ces fragments que vous venez d'acquérir, sont des monuments de votre duperie. L'illustre personnage sur lequel vous avez fait imprimer un mémoire, qui vous a fait proclamer président de îa Société Archéologique de est sor.i des ateliers del Cavalicte, Carabattolo (1), établi sculpteur-praticien dans la Strada de! Babuino à Rome, met aux points des cassures , et son fils, restaurateur de meubles, a inventé une machine qui perfore de mystérieux trous dans le bois sculpté moderne, imitant,
(t) Curaî)attolo, — Noni napolitain qui signitie Bibelot,
à s'y méprendre , le travail des insectes rongeurs qui dévastent les meubles vieux, en tous pays.
Les trous de vers sont un passe-port assuré pour la sécurité du vieux meuble ! ! ! 11 s'est trouvé des pourrissoirs et des enfumoirs pour les vieux tableaux neufs; il y a aussi des casseurs d'émaux limousins, qui ont cassé des nez supposés connaisseurs ; demandez plutôt au baron de Rostchikl , qui a honnêtement payé des émaux limousins, exécutés par des artistes les plus habiles de Sèvres ! ! !
On fabrique partout des ruines et des vases cassés en tous genres, et ces ruines sont celles de beaucoup de bourses, sans rieii faire progresser dans l'art moderne.
Les faussaires y gagnent largement leur salaire, tandis que le talent et la science des contemporains languissent obscurs et méconnus.
La fraude et le trucage entourent l'amateur d'inextricables résaux; par suite, plus d'harmonie, plus d'unité décorative dans les hôtels; au dedans et au dehors, c'est un bazard de curiosités.
Le fabricant, qui vit des besoins du riche, en présence d'un tel état de choses flatte les goûts du moment, et inonde le marché d'innombrables imitations de vieux Sèvres, d'émaux, de bahuts, de faïences italiennes. C'est le siècle de la pacotille !
Partout le mensonge s'organise ; le marchand espère vendre en fabricant du vieux tout neuf; mais il se trompe lui-même et trompe les autres.
Les manies changent comme le vent ; on ne gagne rien à les encourager. C'est pourquoi on ne crée plus.
La manie est un commencement de folie ; pour la guérir, il n'y a qu'un moyen : c'est de se proposer un but général, utile au point de vue social , un but digne de la destination de nos forces et de nos talents, des rapports où l'on se trouve placé par la nature ou la fortune. Notre imagination se passionne souvent pour des choses qui nous frappent ; mais souvent elle ne sait s'arrêter. Ne la laissez jamais aller trop vite ou trop loin; réglons en le pas, elle sera moins disposée à divaguer. La culture de l'esprit et de l'art, l'étude de là nature font embrasser, chaque jour, à l'intelligence, un horizon plus étendu. On a imaginé, en Angleterre, d'employer la musique comme moyen curatif des maladies de l'esprit; sans prétendre nullement appliquer l'étude des arts du dessin comme moyen curatif des aflections mentales de l'homme, on peut, à coup sûr, la recommander comme un préservatif assuré contre l'ennui, qui est l'origine d'une foule de manies chez les gens oisifs ; c'est aussi un remède contre l'indifTérence, cette mort intellectuelle, cousine germaine de
l'égoïsme , qui engendre l'avarice et tue l'homme par l'insensible destruction successive des sentiments généreux et nobles du cœur.
Le faux luxe règne partout, la simplicité est un privilège devenu exceptionnel. L'instruction artistique pour tous est absente.
La biblotomanie est la peste du moment; elle s'est propagée partout, comme la maladie de la pomme de terre et de la vigne; l'architecture même en subit les fâcheuses atteintes. Le culte du beau et du vrai est remplacé par le culte du faux, de l'artificiel, deTillusion. La science aide l'homme à rêver qu'il est riche; elle dore et argenté tout ce qu'il possède. Ouvrons l'œil sur tous ces abus; divulguons-les hautement; déchirons la belle reliure d'un mauvais livre; dénonçons les voleurs, les faussaires, les assassins de la vérité; attaquons l'architecte, qui couvre d'emblèmes, de sacritices, un entrepôt de douane, et qui donne la forme d'un temple à la bourse (où l'on adore, il est vrai, le veau d'or). Attaquons-le de nouveau, si, pour ftiire parade de science architectonique, il veut loger un bon bourgeois retiré, dans un palais de doge vénitien, ou sous les voûtes en ogive d'une église gothique.
Que l'insthict et le sentiment des convenances nous guident et nous éclairent dans nos jugements, et, si nous entrons dans les magasins d'antiquités pour y faire des achats, que les connaissances archéologiques et artistiques viennent présider à nos choix. Sachons lire dans ces pages décousues de l'histoire de toutes les industries, et profiter des leçons qu'elles nous donnent, en les apphquant judicieusement à l'usage du bon sens.
C'est le seul moyen de faire servir les ruines poudreuses du passé à l'édification de l'avenir.
L*empletle du vrai enrichit toujours, elle est le fait du connaisseur éclairé et de l'homme de goût.
L'éducation artistique est une question d'intérêt général ; c'est la question de tout le monde, et celle dont on s'occupe le moins.
Le beau, qui est le choix dans le vrai, a des règles que chacun doit étudier; sa langue est universelle, puisqu'elle a tous ses mots renfermés dans la création de Dieu, qui est la nature. Les beauxarts ont leur syntaxe, leurs barbarismes, leurs solécismes, leur orthographe, et il est donné à chacun de nous d'apprendre les règles et d'éviter leê fautes. Cela n'exige que la bonne volonté d'ouvrir les yeux, de raisonner et d'observer.
Étudions l'influence de l'entourage et du milieu où nous vivons; jonriiellement • cette influence s'exerce sur nous à toute heure; elle agit, pour ainsi dire, à notre insu, comme la nourriture, bien réglée et appropriée à notre tempérament, agit sur le développement du corps et le maiiitien de la santé.
L'esprit, à l'état normal, cherche l'harmonie, le repos et la paix; il ne saurait les trouver dans le désordre et le dévergondage des idées. Il a besoin de se bien porter.
Les connaissances artistiques sont l'hygiène de l'intelligence ; nul n'a le droit de les négliger .
L'éducation artistique est à faire pour l'artiste et pour le public: nous vivons dans une confusion menaçante pour le goût national.
Un immense besoin de bien-être tourmente le public. Associonsnous à l'ambition générale qu'a le pauvre d'avoir sa place au soleil. Mais que d'économies à faire, si notre peuple si spirituel savait redevenir simple en ressaisissant le sensdu goût qu'il perd de jour en jour! Nos artistes, de leur côté, ne font pas assez d'efforts pour perfectionner en eux la faculté d'idéaliser la réalité et le simple.
Ce serait pourtant un moyen d'approcher de la réalisation de l'idéal.
l'art décoratif.
L'art décoratif dérive de l'architecture. L'architecture d'un pays ou d'une nation est subordonnée à l'influence du climat, du lieu et des matériaux employés ; elle est l'expression des besoins , des facultés et des sentiments des peuples aux diiférentes époques de l'histoire. C'est en étudiant les monuments de tous les temps que l'artiste suivra les progrès de la civilisation et formera son goût par la comparaison des genres. 11 se convaincra de cette vérité importante : que la vraie beauté résulte du plaisir qu'on éprouve quand les yeux, l'intelligence et le sentiment sont satisfaits. La plus parfaite architecture sera donc celle qui remplira le mieux ces conditions. La vraie proportion doit régner dans tous les membres composant l'ensemble d'un édifice, de même que dans l'art décoratif tout assemblage déformes ou motifs ornementaux doit être arriingé d'apiès certaines proportions. Mais ici je m'arrête h ce mot de proportion dont parlent tous les livres et qui est sans cesse à la bouche de chacun, bien que très-vague et peu compris; nous allons tâcher d'en fixer le sens.
Une fourmi se promène sur les marches de granit qui entourent la colonne Vendôme; levez les yeux et veuillez me dire la proportion qui existe entre ce petit insecte et la colonne? La question
ï'xcite votre hilarité, et vous répondez, il y a disproportion, puisque votre esprit se refuse à tout calcul raisonnable; de même que si je vous demandais de fixer la proportion q^ui existe entre notre humble créature et les étoiles, c'est l'idée de l'infini, de l'immensité dans le petit comme dans le grand qui naîtrait dans votre cerveau ; mais c'est précisément la mesure de notre faiblesse qui nous est la plus salutaire. Si nous montions au sommet de ladite colonne pour regarder les passants, il nous serait aussi fort difTitile d'étabhr la proportion de la colonne par rapport à l'homme dont nous connaissons la hauteur moyenne, car de ce point culminant l'homme et la mouche semblent à peu près de même îailîe; vous voyez donc, par cet exemple , qu'il n'est pas si facile de juger des choses dont les dimensions , bien que palpables , nous frappent le plus : que conclure tout d'abord d'un tel raisonnement? N'est-il pas possible d'établir des rapports entre les objets , et doit-on renoncer à mesurer cette colonne?
Du haut du monument on ne peut juger de la hauteur d'un homme, puisqu'on le voit en raccourci; mais si nous descendons sur la place et que nous éloignant nous suivions la rue de la Paix, les dimensions du fût du chapiteau et du piédestal diminueront par l'effet de la perspective, et il nous sera plus facile, en comparant la colonne aux maisons les plus rapprochées d'elle et dont nous pouvons supposer la hauteur d'environ cinquante pieds, d'en déduire approximativement la hauteur. C'est une preuve de plus de la nécessité qu'il y a de bien se placer pour juger de la dimension des choses , et que la connaissance de la perspective est indispensable. Mais, si je m'adressais à une dam.e, la priant de me dire pourquoi le chapeau de sa petite voisine la choque par la couleur et la forme, pourquoi cette dernière s'habille toujours de couleurs éclatantes et qui effacent toute la fraîcheur de son teint, ou bien d'autres pourquoi encore? La dame ainsi questionnée, qui est, je suppose, une bonne, d'un esprit observateur, qui étudie l'art et brille par la recherche de sa mise, me répondrait que sa voisine, qui est petite, porte un chapeau très-haut pour se grandir, mais trop grand pour le volume de sa mignonne figure, que les rubans en sont d'une nuance en complet désaccord avec sa carnation ; en un mot, toilette manquée par ignorance des proportions et de l'harmonie des formes et des couleurs.
La toilette est la décoration des dames. Les dames ne sont-elles pas le plus bel ornement de nos demeures ? C'est donc ici le lieu d'en parler.
C'est d'après nature qu'il faut étudier la beauté en la regardant chaque jour, dans sa simplicité d'abord, qui nous convaincra des grâces extérieures de la plus belle oeuvre plastique du créateur, et dans l'art de parer cette belle statue des ajustements du costume. La toilette , ne nous y trompons pas , exige un grand goût , et le goût est l'instinct du beau, quelquefois inné, mais toujours susceptible de développement par l'éducation artistique.
Axiome. — Tout est proportion dans Vart.
Les dimensions sont les mesures de la longueur, de la largeur et de la hauteur d'un édifice ou d'un objet quelconque.
Les proportions consistent dans le rapport de toutes les dimensions comparées entr'elles.
Les proportions s'établissent entre des Hgnes et des surfaces de m ême espèce sous le rapport du plaisir qu'elles font éprouver à rœil.
La proportion d'un carré long ou double-carré de 4 centimètres de haut sur 8 de long sera moins belle que celle d'un carré de 5 sur 8.
Celle d'un carré de 3 sur 6 moins belle que celle d'un carré de 3 sur 7.
Le rapport de 3 à 9 est moins beau que de 3 à 8 ; celui de 3 à 4 est moins beau que celui de 3 à 5.
L'habitude des créations de la nature, de les comparer et de les étudier en les copiant , accoutume l'œil aux bonnes proportions.
La vue d'un bossu , d'un bancal ou d'un estropié nous frappe par l'babitude que nous avons de voir le plus souvent des gens, bien bâtis.
La faculté de saisir le côté ridicule et de l'exagérer, est celle qui nous aide à créer le genre appelé caricature ; les charges , ne nous y trompons pas, ont un côté moral très - précieux , celui de nous faire prendre en horreur le laid, le difforme et le ridicule.
Il faut d'abord s'exercer à copier les plus beaux types en toute chose avant de chercher à inventer ou à composer.
Il y a dans l'antique des types reconnus beaux sous le rapport du choix, des formes et des proportions dans les statues : dans les vases, dans l'ornementation et l'architecture on ne saurait trop se pénétrer de leur perfection en les dessinant scrupuleusement.
Initiation artistique par la n&ture. — L'ordre, la régularité, la symétrie enseignés.
Dans toute espèce d'étude , ce que nous ignorons nous semble tout d'abord iiiCf mpréhensible ; n^ais la raison vient bientôt jeter sa luniièie dans Lotre e.^prit; appelons-Ia donc toujours à notre aide, et la science, au lieu de nous effrayer, ne tardera pas à nous séduire.
Contemplons une simple fleur; elle nous apprendra la régularité, l'ordre, la sjmétiie, l'élégance de la forme, la richesse, la pureté, l'édat, la fusion de la couleur et l'harmonie du tout ensemble. CcLlcmplons le corps de l'homme, nous y retrouvons les mêmes enseignements : celui de la ftn me, celui de l'enfant, nous montrent de la vaiiété et des formes analogues modifiées.
La variété. — Jetons les ycnx sur vn oiseau.
Dans un oiseau, on ne trouve jamais une plume identiquement semblable dans les détails à celle (ju'on aura prise pour modèle, attendu que la nature, toujours occupée à doter chae|ue chose d'une personnalité qui lui rppaitienne, ne faitjama s deux objets absolumeiit pareils ; mais on retrouve dans les plumes d'une même région une analogie qui constitue dans l'ensemble une régularité , une conformité charmantes dont, cependant, la différence insaisissable exclue l'idée d'une fabiicatirn mécanique... C'est ce qui fait Findividualilé dont manque aujourd'hui tout ce qui lie peut se débarrasser des étreintes de l'industrie.
(ENlia i du livie ii iiljlé : Le Po'ilaulcr, par Ch. Jaoces.)
La couleur peut changer entièrement la notion que nous avons d'un objet ; si la cerise était peinte en bleu, nous songerions à la prune en la voyant.
La coloration des objets est pent-être soumise à certaines lois dans les animrux velus k coips lisses ou à corps rugueux. C'est ce que l'obt-eivation appiend. Dans chaque espèce, les couleurs sont diirpcsées tenjouis de même, il y a des réunions eu juxtapositions de couleur qu'on ne voit jamais varier; d'autres, au contraire, varient sans (esse.
Four avancer lapidement dans l'art on a besoin de s'étayer de connaissances acqui^es; il est essentiel de savoir tirer parti de ce qu'on sait pour arriver à ce eju'on veut apprendre.
La construction géométrique est fort utile, et je dirai même la base de l'oniement. Les considérations des figures du dessin linéaire donnent des moyens d'arriver à une régularité qui plait toujours.
L'ordre et la régularité étant des conditions de beauté architecturale, la décoration les met à profit avec avantage. Un motif d'ornement peut être une reproduction exacte d'un objet naturel ou bien une imitation infidèle, partiellement ou en totalité.
L'irrégulier peut aussi plaire par contraste avec le régulier. Trop de régularité, trop de répétitions produisent l'ennui, la monotonie, la satiété, comme trop de mots fatiguent dans les discours du bavard.
L'an hitecture est le plus difficile de tous les arts , parce qu'il n'a pas de modèle visible ou facilement intelligible au commun des hommes.