‹ Manuel général de l'ornement décoratifChapitre 19 sur 25 · COLORIS. — RÈGLE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

COLORIS. — RÈGLE GÉNÉRALE

Dans le décor ornemental, il faut savoir manier les contrastes pour l'avantage du tout ensemble.

Je distingue divers modes de contrastes.

On peut faire contraster le simple avec le composé, le brillant avec le sombre; la couleur contraste à sa manière avec les lignes.

Une ornementation riche de lignes sera plus facile à lire, si elle est simple de couleur , à une ou deux couleurs monochrome ou bichrome plutôt que multicolore et multiforme en même temps.

Le multiforme et le multicolore produit ce qu'on nomme lourdeur et surcharge : — c'est de la prodigalité, — du mauvais goût. L'œil de l'homme de goût cherche ce que cherche l'imagination jointe à l'esprit.

Le panorama charme généralement en ce qu'il plaît à l'àme de voir l'image de l'infini devant elle; la quantité des objets est infinie, mais la nature y harmonise tellement les couleurs qu'aucune ne nous y attire particulièrement. Cette harmonie générale est ce à quoi il faut toujours viser dans un vaste ensemble.

La bonne entente du travail doit faire disparaître l'idée de toute la difficulté de l'art et de sa grandeur.

Si la décoration ornementale doit accompagner des sujets à figures, elle doit être par sa forme et ses couleurs combinée de façon, non-seulement à laisser aux figures toute leur valeur ou intérêt, mais tendre autant que possible à en renforcer l'effet. Une grande sobriété de coloration et de teintes harmonieuses sur des formes simples laissera briller tout le mérite de la peinture, selon qu'on veut que le tableau s'enlève en lumière ou autrement sur le cadre.

La proportion des étendues superficielles que diverses couleurs contiguës occupent et la manière dont les couleurs sont distribuées les unes à l'égard des autres, lors même qu'on les suppose bien assorties, ont beaucoup d'infiuence sur les effets qu'elles produisent. Ainsi, lorsqu'une couleur n'est qu'en faible proportion relativement à une autre, il est nécessaire qu'elle soit répartie sur le fond aussi également que possible.

DÉCORATION d'UNE CHAPELLE.

Faire un bel ouvrage sur une idée chrétienne sans y mettre son nom et pour l'unique amour de Dieu serait la plus belle manière de glorifier Dieu en s'humiliant devant lui et de lui plaire en tout !

Les moines du moyen âge pensaient ainsi ; ils décoraient euxmêmes leurs chapelles et fabriquaient eux-mêmes leurs couieuic^, aussi leurs ouvrages sont-ils empreints du caractère religieux au suprême degré. L'exécution de cette chapelle une fois que les quatre murs en seraient montés, serait, selon moi, la chose du monde la plus simple et la plus économique possible; M. le curé achèterait lui-même ou ferait acheter tous les ustensiles nécessaires, échelles, planches, cordes, pots à couleur, et ferait appel à toutes les personnes de bonne volonté et d'intelhgence pour venir travailler à ladite chapelle , qui de cette manière avancerait rapidement. Je pense qu'un artiste qui les dirigerait, n'aurait pas grand peine à obtenir d'heureux et convenables résultats de la part d'hommes de bonne volonté, dociles et intelligents.

Il faudrait préalablement bien arrêter le dessin décoratif après en avoir choisi le style ; ce dessin une fois arrêté, on s'occuperait de grandir à FécheHe tous les détails d'exécution sur papier sans fin, de les piquer en poncifs, de les poncer sur le mur et d'appliquer ensuite les couleurs. Rien de plus simple et de plus aisé que cela.

Pour les travaux de détail en dehors de la décoration à la fresque, on pourrait en confier l'exécution : les boiseries et serrureries aux ouvriers du pAys ; les broderies des tentures ou des autels aux jeunes filles des écoles chrétiennes ou aux dames charitables qui en voudraient faire des dons.

Quant au style à adopter pour une telle décoration, cela demande réflexion; il faudrait rechercher dans les anciens styles ce qu'ils présentent d'utile, de savant et de simple. Tâcher de donner à l'ensemble de l'œuvre, élégance, convenance et originalité ; éviter les difficultés d'exécution matérielle autant que possible ; éviter l'architecture feinte telle que les fuites, perspectives de colonnes et de chapiteaux, qui ne produisent bon effet que d'un seul point, et dont par conséquent, la jouissance n'est réservée qu'à un seul spectateur. Le style bysantin est le plus commode et le moins difficile à appliquer.

L'architecture ou la décoration, pour être vraiment religieuse, doit inspirer le recueillement, porter à la méditation, provoquer pour ainsi dire à l'adoration.

Si nous réfléchissons à nos propres sentiments religieux, nous trouverons que l'ombre, le demi-jour, la solitude et le silence exercent sur le cœur de l'homme la plus grande puissance. Les efforts extrêmes du sentiment si intime de l'amour divin ne naissent que dans les circonstances et les conditions précitées. L'éclat des couleurs ne porte point au recueillement, il distrait l'âme au profit des sens trop souvent. 11 est cependant utile et permis d'en profiter avec sobriété; la couleur devient alors un puissant moyen d'attirer l'œil vers des sujets auxquels on veut entraîner la pensée. Le décorateur réfléchi doit, par ses lignes et les couleurs qu'elles renferment, conduire le spectateur vers Dieu et tout ce qui y a rapport.

Il faut donc un jour doux provenant de fenêtres bien placées. L'ensemble de la décoration doit se régler sur la forme du plan. Le fond de la chapelle étant polygonal, il est bon de rechercher des dispositions polygonales, soit dans les panneaux, soit dans le plafond ou autres parties ; c'est un moyen sûr d'obtenir de l'harmonie dans les formes.

Le fonds derrière le maitre-autel , étant ce qui se présente de prime abord aux regards, sera la partie la plus riche et la plus ornée.

REMARQUES GÉNÉRALES SUR LE COSTUME, LA TOILETTE, L'hARILLE- MEINT ET LA PARURE CHEZ L'ENFANT, l'hOMME ET LA FEMME.

Les habillements flottants et d'une ampleur proportionnée au corps, sont généralement les plus agréables par la variété des plis que les mouvements du corps y impriment. La grâce des enfants qui embellit tout ce qu'ils portent, rend la question de costume plus facile pour eux que pour l'homme et la femme.

Les cheveux longs sont un de leur plus beaux ornements, il est cependant nécessaire de ne pas les écraser de coiffures surchargées.

Le volume des manches ne doit pas étouffer la taille en la faisant paraître trop petite. L'exagération dans la finesse de la taille constitue une disproportion des plus choquantes et que certaines femmes poussent jusqu'à la ruine de leur propre santé.

Dans la coifl'ure des femmes, si la figure est longue, les bandeaux l'allongeront encore; les boucles en tire-bouchons conviendront mieux, en ayant soin de ne pas trop en élargir les masses. Une figure large comportera plutôt la coiffure en bandeaux; les nattes autour de la tète, élargies sur le front , formant diadème, dissimuleront la trop grande largeur de la face.

L'art consiste à dérouter l'œil de certains points quand ils sont défectueux ; la couleur et la forme, comme dans les vases , fourniront les moyens de corriger la nature.

Les moustaches, par exemple, iront toujours bien à un visage où la distance des lèvres au nez serait exagérée, de même que la barbe en pointe rendra un visage trop rond moins désagréable ; de même les favoris en collier dissimuleront avantageusement la maigreur d'une figure en lame de couteau.

La maigreur doit chercher à s'étoffer dans le vêtement, l'obésité doit choisir les habits sombres et plutôt justes que larges, les complexions intermédiaires ne présentent pas de difficultés à l'art du vêtement.

L'écueil des journaux de mode est de donner des formes variées sans conseils sur la manière de s'en servir, faisant comme les médecins qui donnent le même remède à tous leurs malades : les uns s'en trouvent bien, les autres en meurent ; il y a donc une hygiène artistique, celle qu'enseigne toujours l'observation et la raison.

L'œil se fait à la longue aux mauvaises formes, comme il s'accoutume aux bonnes ; il finit par adopter les exagérations les plus excentriques. Les dames qui tiennent le sceptre du bon goût doivent se tenir en garde contre cette propension.

L'influence de l'habitude fausse souvent nos jugements : Hogarth, dans son Analysa de la beauté, dit qu'une ample perruque (reportezvous à son époque) semblable à une crinière de nos lions a quelque chose de noble en soi ; pourtant il s'étend sur la nécessité des proportions, mais il perd de vue que l'homme n'est pas un bon ; il fait un barbarisme de goût.

Les bonnets à poil de nos grenadiers ajoutent à la taille de l'homme ; il convient à la guerre d'effrayer l'ennemi par la stature, il n'y a (juc disproportion dans la forme

Les casques à cimiers élevés, réunissent plus de conditions de beauté, l'éclat du métal rayonnant àu soleil qui éblouit s'y ajoute encore.

FAUTES d'orthographe. — Un peintre qui fait un portrait d'un personnage très-maigre, auquel par l'esprit de flatterie, il donne des mains très-potelées, fait une platitude et une faute d'orthographe ; il dépasse toute permission en sottise et n'est digne que de mépris.

La moustache et la barbe donnent au visage un ornement de plus ; elles ne s'harmonisent pas cependant avec tous les visages.

La barbe ou la moustache vont mieux aux militaires qu'aux magistrats, affaire toute conventionnelle; on se demande pourquoi?

La manière dont les lignes nécessaires de la taille, des hanches, l'encbassement de la robe autour de la poitrine et des épaules divise la hauteur totale de la femme , exige une étude et un instinct de l'harmoiiie des formes, tout aussi complets que pour la composition d'un vase. Plus les modes sont variées et plus elles offrent de ressources au plus grand nombre.

On reconnaît une personne de goût au choix judicieux de sa toilette; chaque âge a sa beauté, ne nous y trompons pas; les (îheveux blancs sont bien préférables à toutes les teintures les plus parfaites, ne brisons pas l'harmonie divine. L'enfance ne doit pas priser ni porter des besicles, les fleurs s'harmonisent avec les joues fraîches; l'âge doit inspirer le respect et par la simphcité et la sobriété des colifichets de la toilette.

Les diamants , quelque brillants qu'ils soient , n'embelliront jamais les claviiules décharnées d'une poitrinaire; les blanches épaules de la jeune villageoise pleine de santé et de fraîcheur, seront toujours belles sous le simple cordon noir qui suspend la croix du Seigneur bur son col.

L'ornementation des Jardins.

L'ornementation des jardins ou l'architecture verte est un art qui consiste à tirer parti des formes, des couleurs et des proportions des arbres et de tous les végétaux, pour l'embellissement des parcs et des jardins.

H y a deux sortes de jardins : le jardin français ou régulier, et le jardin paysagiste dit anglais, très-varié et irréguher.

L'art et le goût ont distribué les arbres en plusieurs classes, eu égard à la forme du tronc, à la disposition des branches et à la nature du feuillage.

La beauté du tronc consiste en un jet droit, haut et délié. Les arbres de ce port sont :

Le hêtre, le tilleul de Hollande, le sapin, l'orme, le frêne de la grande espèce, plusieurs espèces d'érable, le peuplier, le châtaignier, le chêne de Virginie, le pin, etc. Ces mêmes arbres, dont quelques-uns ont l'avantage d'une très-prompte croissance, conviennent aux allées alignées, aux quinconces et aux bosquets, à la

décoration des monticules, aux scènes où l'on veut du grandiose et du noble. Quelques arbres, considérés sous le rapport de la direction des branches par rapport au tronc, poussent en l'air comme l'amandier et plusieurs espèces de saules. D'autres, tels que le cèdre du Liban, l'arbre de vie, portent les branches écartées l'une de l'autre ; d'autres les font pendre, tels que le saule du levant, le bouleau, le mélèze ou larix. Pour le feuillage, quelques-uns se distinguent par la richesse et la grandeur, le hêtre, le tilleul de Hollande et surtout celui de la Caroline, le chêne rouge de Virginie ou du Canada, le laurier-tulipier, le platane de Virginie, le marronnier d'Inde, l'orme, etc. Ces arbres, que la nature a revêtus d'épais feuillages, sont favorables aux scènes d'été, à des reposoirs ou salons de verdure et de fraîcheur.

D'autres se font remarquer par leur feuillage rare , léger et mobile, comme le bouleau, le piguet, le sapin, le tremble, le peupher blanc, l'acacia d'Amérique; quelques-uns, parla gaieté et le luisant de leurs feuilles, tels que le tilleul ordinaire, le jeune hêtre, le charme commun, le bouleau, les différentes espèces d'érable, le grand saule de montagne à feuille de laurier, le cyprès de Virginie à feuille d'acacia, le chêne blanc; tous ces arbres, en général, sont pour les sites qui ne demandent ni de l'abri, ni de l'ombre, pour les scènes de gaieté et d'agrément que l'œil du jour doit éclairer de toutes parts.

Le contraste le plus marqué, celui des scènes tristes et mélancoliques, se fait avec des arbres dont le feuillage est d'un vert sombre et foncé. Tel est celui de l'aulne, de l'if, du chêne noir, du mûrier cultivé, du hêtre sanguin, du laurier royal.

Les variétés de couleur dans le feuillage de plusieurs arbres que nous avons cités, en forment une classe particulière à laquelle on peut aggréger les arbres dont les feuilles, à une certaine époque, changent le vert en un beau rouge ; ces derniers font un bel eff'et dans les scènes d'automne, surtout lorsqu'ils sont entourés d'arbres que la verdure n'a pas quittés. Les autres, c'est-à-dire, ceux à feuilles panachées ou autrement variées, conviennent aux endroits et aux plantations où l'on veut introduire du pittoresque. Il y a des arbres pour les eaux, ceux dont le vert bleuâtre s'harmonise à leur teinte, tel que celui des roseaux, des saules et des peupliers : ce sont ceux aussi dont la cîme ondoyante et le feuillage mobile semble imiter la mouvante surface de l'eau ; ce sont ceux encore qui, laissant tomber leurs branches, tels que le saule du Levant, le bouleau, le mélèze etc., paraissent verser l'ombre et le frais. L'hiver a aussi

ses arbres, c'est-à-dire ceux dont la verdure se conserve en sa force au milieu des rigueurs du froid et qui ne participent pas au deuil du reste de la nature ; tels sont : le pin, le sapin, le chêne vert, le laurier, le piguet, le cèdre du Liban, celui des Barbades, le cyprès du Canada, l'arbre de vie, le genévrier, l'oranger, l'if, etc. On sent quel avantage il y a de se procurer dans les jardins, autant que le climat peut le permettre, des plantations entières de ces arbres qui ne perdent point leurs feuilles.

Ces aperçus suffisent sans doute pour faire connaître la variété inépuisable que peuvent produire les arbres combinés entre eux eu égard au port, à la ramification, à la disposition et à la forme des feuilles, et singulièrement à leur structure; eu égard encore aux diiVérentes teintes et nuances de verts, car on peut composer de véritables tableaux, en fondant ou dégradant avec art ces teintes et nuances variées à l'infuii; eu égard enfin aux fleurs dont les arbres se parent et qu'ils portent, les unes en touffes, les autres en formes de grappes et de guirlandes. Pour prendre une idée de ces jeux et de cette richesse de la nature, dont l'art et le goût sauront tirer un charmant parti, on n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur les pépinières du Jardin des Plantes ou du Jardin Botanique du Luxembourg et sur les admirables parterres et bosquets dont Paris s'embellit chaque jour.

Un arbre, dans les jardins, peut se montrer seul et plaire, soit par sa position, comme par exemple, s'il termine un site éleié, soit par un caractère de beauté, de singularité et de vétusté qui lui est propre. Seul, il peut plaire encore comme moyen heureusement ménagé dans la composition d'un tout, tantôt en mettant de l'ensemble et du rapprochement entre des parties séparées, tantôt en interrompant des lignes trop droites, tantôt en voilant à demi un point de vue, un site inattendu.

Pris ensemble, abstraction faite même de genre et d'espèce, mais relativement aux différents sites, les arbres peuvent produire de beaux effets; c'est à l'artiste d'étudier les moyens de s'en servir pour les faire naitre à volonté en tirant profit des locaUtéa qui lui sont proposées.

L'art de donner aux arbres ou du moins aux arbrisseaux différentes formes de fantaisie pour en faire un ornement, paraît avoir été connu des anciens. Pline le Jeune fait la description de sa maison en Toscane, où le buis figurait des bornes, des pyramides, etc.

L'étude de la théorie du contraste simultané des couleurs de M. Chevreul, fournit aux jardinistes les principes les mieux établis

pour la meilleure disposition des fleurs, des arbustes et des ârbï^ës dans les parterres des jardins; nous ne pouvons mieux faire qlle de leur en recommander la lecture attentive.

On a écrit des volumes spéciaux sur l'art d'embellir et de dessiner les jardins; Lenôtre a créé le style français; le jardm paysage dit anglais est venu ensuite avec ses allées capricieuses, présentant à chaque pas des points de vue nouveaux. Le premier de ces genres en soumettant la nature aux règles de la symétrie architecturale s'harmonise assez bien avec les monuments royaux, dont il semble continuer les perspectives à l'infmi ; mais si l'bn veut y chercher les raisons du bon sens, on se demandera pourquoi M. Lenôtre ne voulait pas que les arbres parlassent le langage des arbres ?

L'influence de la mode, le goût de la curiosité et du bizarre à défaut de celui du beau , le règne des tours de force s'étaient répandus avec tout l'enthousiasme de la nouveauté dans plusieurs parties de l'Europe. On appelait cela la perfection des arts. Je citerai à cet égard une lettre de Pope, écrite en Angleterre en 1713 :

(c II semble, dit-il, que nous prenions à tâche de nous éloigner de la nature, non-seulement en donnant à nos sempre-verdi les figures les plus étranges, mais par l'entreprise extravagante de porter l'art à un point où il ne peut atteindre ; nous prouvons que nous avons du talent pour la sculpture, et nous sommes charmés quand nos arbres ressemblent à des hommes ou à des animaux.

(c J'ai eu plus d'une fois occasion d'observer que ceux qui ont le plus de génie et qui sont le plus en état de tirer parti de l'art sont toujours amoureux de la nature qui est l'unique modèle de toute beauté; au contraire, les esprits médiocres et les sots, sont principalement charmés des babioles de l'art et s'imaginent qu'une chose est plus admirable, à proportion qu'elle est moins naturelle. Un bourgeois n'est pas plus tôt devenu propriétaire de deux ifs qu'il sd sent démangé du projet de les ériger en géants comme ceux de Guild-Hall.

<c Je connais un cuisinier de la première volée qui a embelli son parc, de l'imitation d'un dîner tel qu'on en sert à la cérémonie du couronnement, le tout en sempre-verdi qui doivent être vendus dans peu à un jardinier de la ville. Cet homme s'est adressé à moi pour le faire connaître et m'a représenté que, pour distinguer nos jardins autour de Londres, de ceux qu'on voit dans les Montrées barbares de la grossière nature, on aurait besoin d'un jardinier qui fût en même temps sculpteur. C'est une idée heureuse que leB

anciens n'ont probablement jamais eue. Quoi qu'il en soit voici son catalogue :

« Adam et Eve en ifs ; Adam un peu endommagé par la chute de l'arbre du bien et du mal, abattu par une grande tempête ; Ève et le serpent sont on ne peut mieux.

tt l'Arche de Noé, en houx; les côtes en assez mauvais état faute d'eau. — La Tour de Babel, pas finie encore.

« Saint Georges, en buis ; son bras n'est pas tout à fait assez long, mais il pourra tuer le dragon, au mois d'avril prochain. Un DRAGON vert, aussi en buis, avec une queue de lierre, rampant pour le présent. N. B. Ces deux articles ne doivent pas être vendus séparément.

« Le prince Edouard le noir, en cyprès. Un ours, de laurier sauvage en fleurs', avec un chasseur de génévrier, en baies.

< Une paire de géants rabougris, à bon marché.

« Une reine Élisabeth, en tilleul, tirant un peu sur les pâles couleurs ; à cela près croissant à merveille.

« Une vieille fille d'honneur, en bois vermoulu.

K Un MAGNIFIQUE Ben Johnson (vicux poëte anglais), en laurier.

a Un COCHON, de haie vive, devenu porc-épic, pour avoir été laissé à la place pendant une semaine.

• « Un VERRAT , de lavande avec la sauge , croissant dans son ventre.

« Il taille aussi des pièces de famille, hommes, femmes ou enfants; si bien que tout mari peut avoir l'effigie de sa femme, en myrthe, etc. Ta femme sera comme une vigne féconde et tes enfants comme des branches d'olivier autour de ta table. »

La nature est le jardin du penseur ou de l'artiste. Il s'y promène avec délices. Son àme s'y ranime à chaque pas et s'y abreuve d'une séve nouvelle; le bruit de la source qui coule goutte à goutte à l'ombre mystérieuse d'un bois; le chant des oiseaux dans les buissons, et jusqu'au bourdonnement de l'insecte sous l'herbe ondoyante ou sur la fleur parfumée que la brise agite; toutes ces choses qui s'exhalent à tous les instants de l'œuvre divine , pénètrent son cœur des plus douces et naïves émotions. Mais l'admiration ne s'enseigne point. La grammaire du beau se grossit continuellement de règles que l'on donne pour neuves, et ceux qui osent promener la loupe de leur esprit sur cette question éternelle s'épuisent en définitions , fabriquent des recettes , mesurent, analysent, comparent, et après tout qu'ont-ils fait? Ils ont

rempli des volumes pour le grand bonheur des imprimeurs. Ils ont plané comme des aigles autour d'une cime sur laquelle ils ne peuvent jamais se poser.

Laissons donc l'idéal dans ses régions nébuleuses, et n'oublions pas que les jardins de ce globe, s'ils n'ont point la poésie des beaux paysages , ont, néanmoins, des charmes puissants qui les recommandent.

Lenôtre pensait avec quelque raison qu'un jardin n'est pas la nature, mais il oubliait souvent, et bien à tort sans doute, la plus grande part de cette dernière dans la somme des beautés qu'elle j apporte.

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