Manuel pratique des maladies des yeux
Taire connaître les idées émises par M.Yclpeau dans ses leçons cliniques sur les maladies des yeux 5 initier les élèves et les jeunes médecins dans la pratique adoptée par ce chirurgien contre ces affections : tel est le double but que je me suis proposé dans cette publication. Je ne me suis fait illusion sur aucune des difficultés que j'avais à surmonter pour remplir convenablement la tâche que je m'étais imposée. Auditeur attentif de M. Velpeau depuis plusieurs années, ayant déjà rendu compte dans les journaux , soit de ses leçons cliniques , soit des faits importants de son service à l'hôpital de la Charité, remplissant en outre auprès de lui , depuis plus de trois ans, les fonctions d'élève particulier, j'étais, il est vrai, convenablement placé pour pou-
voir présenter un tableau exact et fidèle de ses opinions. Toutefois M. Velpeau seul pouvait me rendre cette tâche facile $ j'avais compté sur sa bienveillance; je liens à honneur de déclarer qu'elle ne m'a pas fait défaut.
Je n'ai pas à m'expliquer ici sur l'importance des idées émises dans ce livre, ni sur l'opportunité de cette publication ; tout ce que je pourrais dire à ce sujet semblerait intéressé. Je laisse ce soin aux critiques.
La forme généralement adoptée pour la publication des leçons orales des professeurs ne m'a pas paru devoir être conservée ici. A mon avis, elle aurait nui à l'ensemble de ce travail. Qu'il me suffise d'ailleurs de déclarer que c'est toujours d'après les idées de M. Velpeau que je parle.
I NTRODUCTION.
Soustraite au charlatanisme, à la cupidité et à l'ignorance , l'oplithalniologie a été dans ces derniers temps l'objet de nombreuses et intéressantes recherches. Etudiée d'après les principes qui dirigent les chirurgiens dans l'examen des maladies des autres organes, elle devait bientôt sortir du cercle étroit où. on l'avait placée, et suivre le progrès général. On a dit, et l'on répète encore chaque jour, que la France n'a qu'une part minime à réclamer dans cette heureuse direction imprimée à l'étude des maladies des yeux: c'est là une erreur dont M. Velpeau a fait justice. Il suffit en effet , pour s'en convaincre , de jeter un coup d'œil rapide sur l'historique de 1 ophthalmologie.
Nous ne ferons aucun frais d'érudition pour prouver si c'est en Egypte ou en Grèce que l'ophthalmologie a pris naissance. Ce sont là, à notre avis, des questions oiseuses, sans importance aucune pour la pratique, et qui, par conséquent , ne doivent pas trouver place dans ce livre.
Du temps de Galien , on connaissait déjà un grand nombre de maladies des yeux. Cet auteur dit qu'une foule de médecins s'en occupaient. d'une manière spéciale. Ceci ne doit point étonner., car on sait qu'à cette époque toutes
les branches de la médecine étaient exploitées
par des spécialistes.
Depuis Galien j usqu'à la fin du seizième siècle, on ne trouve aucun travail important sur les maladies des yeux. Mais, à cette époque, la France donna l'éveil. Guillemeau est en effet le premier qui , dans un traité intéressant , ait classé les maladies de l'œil , dont il élève le nombre jusqu'à cent treize, et qu'il désigne par des noms particuliers. Depuis ce temps-là aussi , les pathologistes français ont donné dans leurs traités une place plus ou moins grande aux maladies des yeux. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'est guère que dans le dix huitième siècle que Ton voit apparaître les noms qui ont fait époque dans la science. C'est de ce siècle en effet que datent, en France, les travaux de Brisseau, de Maîttre-Jan; de Saint Yves, de Daviel, de Guérin, de Janin, des Demours, des Pellier, des Wenzel; en Allemagne, ceux de Schmidt, deRichter, de Himly, de Béer; en Angleterre, ceux de Woolhouse, deWathen, de Warre$ en Italie , ceux de Scarpa. Jusque-là, on le voit, la France a ses représentants ophthalmologistes, et leurs travaux peuvent être comparés de tous points à ceux des étrangers. Aussi les contempteurs de la chirurgie française accordent - ils notre prééminence pour le siècle dernier. Mais, ajoutent-ils, quels sont les hommes de l'époque actuelle que vous pouvez opposer aux Allemands, Ammon , Hosas , Jœgeiv, Jungken; aux. Anglais, Saunders , Wardrop, Travers, Mackensiejaux Italiens, Quadri , Flarer, Fabini? Nous l'avouons, nous ne pouvons pas présenter \m aussi grand nombre d'oplithalmologistespi//1' sang, qu'on rae pardonne cette expression.
Mais, je le demande, est-il nécessaire d'être décoré du titre d'oculiste pour avoir des notions exactes sur les maladies des yeux ? L'étude de ces affections n'est-elle pas du domaine de la pathologie? et tout bon chirurgien ne doit-il pas posséder cette branche de la science comme tontes les autres? Qu'on parcoure les recueils périodiques français et les traités de chirurgie, et on trouvera certainement plusieurs articles que les ophthalmologistcs les plus renommés ne désavoueraient pas. D'ailleurs, l'ouvrage récent de M. Carron du Villards le cède-t-il à aucune autre production de ce genre? Ce chirurgienoculiste est né, il est vrai, en Italie; mais, comme il le dit fort bien lui-même, il est Français par le fait, s'il ne l'est pas encore par le droit, et tous ses travaux se rattachent à cette nationalité dont il est glorieux. Navions-nous pas, il y a peu d'années encore, Demours fils et Forlenze? N'avons -nous pas MM. Wenzel fils, Guillet, Faure, Gondret, Bourjot, Àudrieux , Stceber ? MM. Furnari et Rognetta , bien que d'origine italienne, ne professent-ils pas parmi nous les doctrines françaises? Parmi \vs chirurgiens, Boyer, Dupuytren, MM. Roux, Jules Cloquet, Sanson, Marjolin, Laugier, etc., valent-ils moins que ceux de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne? Quant à M. Velpeau, chacun sait qu'il s'occupe depuis longtemps des maladies des yeux. Dès 1820 et 1825, il a publié plusieurs travaux sur ce sujet. En 1831 , il a fait, à l'hôpital de la Pitié, une série de leçons surl'ophthalmologie. Les journaux de cette époque en ont publié quelques-unes.
On le voit par ce court exposé , la France a des droits irrévocables dans cette question 5 et il
n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui peuvent les lui disputer. Qu'on soit juste envers notre patrie, comme l'a dit M. Veipeau, et nous serons généreux envers les étrangers.
Les idées de M. Velpeau différant sous plusieurs rapports de celles que professent les oplithalmologistes étrangers, je crois devoir présenter en peu de mots les principes qui servent de base aux doctrines généralement admises ailleurs.
L'école qui domine actuellement , et dont M. Stceber a subi quelque peu l'influence, est celle de Béer. La doctrine des élèves de cet oculiste célèbre repose sur les deux principes suivants : le premier, qui sert de base au système , est celui-ci : les maladies des yeux doivent être classées d'après le svstème naturel, c'est-à-dire d'après leurs caractères physiques. Ce mode de classification, qui n'est autre chose que celui des botanistes , a paru nouveau dans son application à la médecine en général. Mais qu'on lise la Nosologie de Sauvages, celle de Piuel, et l'on verra s'il était nécessaire d'aller à Vienne ou à Berlin pour en venir là. N'est-ce pas d'ailleurs le système de tous les solidistes, de toute l'école de Broussais? Béer, il est vrai, n'appliquait ce principe qu'à l'étude des maladies des yeux ; mais M. Jceger l'a étendu à toute la pathologie. C'est ce système qu'il oppose à celui des physiologistes et organiciens français.
Le second principe , qui , dans l'école dont je viens de parler, n'est que le complément du premier, consiste dans ce qu'on appelle la nature de la maladie. De là des ophthalmies scrofuleuses, rhumatismales, catarrhales, etc., etc. Cette importante question devant être traitée
avec soin dans un chapitre spécial , je me bornerai à présenter ici quelques réflexions générales.
M. Yelpeau ne prétend pas qu'une constitution scrofuleuse, qu'une affection rhumatismale, catarrhale, n'exerce aucune influence sur les maladies des yeux. Evidemment, une pareille assertion n'aurait aucune espèce de fondement, et serait contredite par les premiers principes de pathologie. L'œil n'est pas plus à l'abri de ces influences que les autres organes. Mais soutenir qu'une maladie des yeux revêt tels ou tels caractères, parce que le sujet est sous l'influence de telle ou telle affection générale, prétendre juger de la constitution des individus, par cela seul que la maladie de ses yeux présentera tels ou tels caractères; c'est là une erreur que l'observation attentive des malades démontre chaque jour de la manière la plus évidente. En effet, qu'on examine un certain nombre de sujets affectés de maladies d'yeux, on en trouvera certainement plusieurs qui présenteront la réunion des caractères que l'école allemande assigne à telle ou telle maladie de l'œil réputée spéciale, sans que pour cela ils soient soumis aux affections générales indiquées par Béer et ses disciples. M. A elpeau a procédé un si grand nombre de fois à cet examen , en présence des nombreux élèves qui suivent son service à l'hôpital de la Charité, pour qu'il ne puisse plus rester de doute sur ce point. C'est là, d'ailleurs, une question que tous les praticiens sont à même de juger au lit des malades. Je le dis donc par anticipation, la distinction des ophthalmies en catarrhale, rhumatismale, scrofuleuse, etc., etc., telle qu'un veut la perpétuer de nos jours , est
erronée. Les affections catarrhale, rhumatismale, scrofuleuse , se comportent à l'égard des maladies des yeux comme à l'égard de toutes les autres. L'erreur de Béer et de ses disciples consiste ici en ce que l'on juge de la constitution par l'aspect seul de l'œil , tandis qu'il faut juger de l'œil par la constitution. On montre l'image renversée; le dessein de M. Veïpeau est de Ja remettre à sa place. Mais n'allons pas plus avant; les doutes qu'on pourrait encore conserver sur ce point seront dissipés, je l'espère, lorsque nous envisagerons cette question sous toutes ses faces.
M. Velpeau s'est attaché à combattre le principe de spécialité des maladies des yeux, non seulement par ce qu'il est faux , mais encore parce qu'il embrouille le sujet, qui , il faut en convenir, l'est déjà bien assez par lui-même.
Nous disons donc que l'étude des maladies des yeux doit être soumise aux mêmes règles que celle de toutes les autres branches de la pathologie.
Les caractères distinctifs de la plupart des inflammations que nous allons étudier, reposant en grande partie sur le genre de vascularisation des tissus affectés, je crois devoir présenter ici quelques considérations sur le mode de distribution des vaisseaux de l'œil. Cette vérité est si bien sentie de nos jours, qu'une foule de recherches anatomiques ont été faites dans ce but. Dans la dernière édition de son Traité (V Anatomie chirurgicale (t. i", p. 3o4), M. Velpeau s'est occupé de cette question, et a présenté des applications pathologiques et thérapeutiques si justes, que je ne crois pas pouvoir mieux faire que d'en donner le texte en entier.
«Les artères de la région orbi taire viennent toutes, ou à peu près toutes, de la branche ophtalmique fournie par la carotide interne. En les suivant avec attention, on voit qu'elles ne se perdent pas indifféremment dans les mêmes tissus j que, sous ce rapport, on peut les ranger en quatre groupes : les unes étant destinées aux paupières, les autres à la conjonctive , quelques-unes à la sclérotique, et les autres à l'intérieur de l'œil, quoique diverses anastomoses les fassent quelquefois communiquer entre elles.
« I. Paupières. — Le réseau artériel des paupières appartient à trois branches principales : la nasale, celle de la glande lacrymale et la frontale. Les divisions de la temporale, de la sousorbitaire, de la transverse et de l'angulaire de la face . avec lesquelles il communique, ne lui appartiennent point en propre , mais elles font que les paupières sont soumises à l'influence d'un double système circulatoire. Du reste, on s'assure , à l'aide d'injections fines et d'une dissection soignée, que les artères, dites palpébrales, se perdent presque en entier dans les bulbes ciliaires et dans les couches qui séparent les cartilages tarses de l'épiderme. C'est de quelques ramuscules de la nasale, et surtout de l'artère lacrymale, au contraire, que les glandes de Méibomius, ainsi que la portion conjonctivale du bord libre de chaque paupière, en reçoivent un certain nombre , en sorte que nous trouvons là une première tendance à l'isolement des canaux sanguins de chaque couche organique ; que le pourtour et la peau des paupières empruntent une partie de leurs artères à celles du crâne et de la face; que les tissus intermédiaires aux téguments et à la couche fibro-cartilagineuse les
puisent dans les arcades palpébrales; enfin, que les glandules profondes et l'élément muqueux les reçoivent de la branche lacrymale et de la nasale, avant sa sortie de l'orbite.
« 2. Conjonctive. — Deux ordres d'artères se laissent apercevoir dans la conjonctive. Les unes y arrivent des paupières et sont une dépendance du réseau précédent ; les autres sont des ramifications apportées par les branches musculaires supérieure et inférieure. D'un côté comme de l'autre, ce sont des vaisseaux d'emprunt au surplus, et nulle part la conjonctive ne peut reven diquer des artères propres. Cette membrane n'en est pas moins très riche en ramuscules sanguins , qui se présentent dans son tissu sous la forme de filaments tortueux , arborescents, fréquemment anastomosés entre eux, et déplus en plus fixes, à mesure qu'on se rapproche de la cornée ou du bord adhérent du tarse. C'est là aussi qu'il faut surtout chercher leurs embranchements avec ceux de l'intérieur de l'œil et des divers plans palpébraux. Ainsi, les artères de la conjonctive ne sont que des ramifications secondaires des branches musculaires de l'orbite , et de celles qui vont aux paupières; ramifications qui , après avoir laissé dans la membrane muqueuse un réseau très apparent, finissent par se mêler aux artérioles terminales du plan ciliaire ou palpébral profond 7 et du plan de la sclérotique.
« 3. Sclérotique. — Comme les autres membranes fibreuses , la sclérotique ne renferme qu'un peiit nombre de vaisseaux; peut-être en contient-elle cependant plus qu'aucune des autres tuniques du même ordre, surtout dans son tiers antérieur. Elle les emprunte presque tous
aux artères musculaires qui, après avoir fourni des rameaux aux muscles et au tissu cellulaire de l'orbite, se rapprochent de l'œil, rampent dans l'épaisseur ou à la surface des tendons , et arrivent ainsi dans la propre substance de la sclérotique, en s'approchant de la cornée; ils forment d'ailleurs un plan fort irrégulier à ramifications rares , indépendant de celui de la conjonctive , et en grande partie aussi de celui de la choroïde. Leurs rameaux les plus évidents sont assez superficiels et semblent particulièrement destinés au tissu lamelleux, dense et serré, qui constitue ou recouvre le plus immédiatement les couches externes de la coque oculaire, et qui finit par se confondre avec le tissu cellula'ire sous-muqueux de la conjonctive. Quelques-uns de leurs capillaires ne s'en prolongent pas moins jusqu'auprès de la cornée, de manière à pouvoir s'anastomoser là avec ceux de la conjonctive en dehors , et ceux de l'iris en dedans; de manière aussi , par conséquent, que les artères de la conjonctive et de la sclérotique naissent en réalité des mêmes troncs, pour se confondre de nouveau à leurs extrémités , quoiqu'elles soient restées longtemps séparées dans des couches tout à fait distinctes.
« 4. Intérieur de l'œil. — Des artères qui entrent dans l'œil par sa moitié postérieure, l'une, la centrale de la rétine, se perd en entier dans la membrane nerveuse, à l'exception du rameau qui traverse le corps vitré pour s'épanouir derrière la capsule du cristallin ; les autres, les ciliaires , qui se distribuent principalement à la choroïde et à l'iris, méritent une attention plus spéciale près de leur terminaison. On en distingue d'abord quatre : deux pour les extrémités
du diamètre transversal ; les deux autres pour les extrémités du diamètre vertical de l'iris. Une infinité d'artérioles plus petites se voient entre celles-ci. Le tout représente un anneau convergent à radiures extrêmement fines, distribuées comme celles des procès ciliaires, et qui semblent se détacher de la choroïde, pour s'engager dans les couches internes de la sclérotique, ou gagner le pourtour de la cornée. C'est de là que partent aussi une série de capillaires qui se rapprochent assez de l'extérieur pour s'anastomoser avec les artères de la conjonctive , et avec quelques-unes de celles de la sclérotique, empruntées directement aux musculaires. Ce réseau alimente donc en même temps l'iris, le cercle ciliaire et le devant de la sclérotique. C'est presque uniquement par son intermède que s'établissent les communications vasculaires entre l'extérieur et l'intérieur de l'œil, que les artères qui pénètrent parfois le tissu de la cornée peuvent appartenir à la fois aux vaisseaux de la conjonctive, à ceux du devant de la choroïde, et même à ceux de la sclérotique proprement dite.
« Les veines accompagnent en général les artères, et sont plus grosses. L'une d'elles, plus volumineuse que les autres, se portant de la face à la selle turcique, fait communiquer directement l'angulaire avec l'ophthalmique. Cette communication, qui explique en partie pourquoi lesaffections des organes contenus dans la cavité orbitaire se transmettent si facilement à l'encéphale et réciproquement, prouve aussi que, dans les maladies de l'œil, l'ouverture de la veine facialeest dénature àproduire un dégorgement très prompt , et que probablement on la néglige trop aujourd'hui. En
entrant dans le crâne par la fente sphénoïdale, ces veines forment, avant de se dégorger dans le sinus coronaire, un plexus plus ou moins compliqué, qu'on pourrait appeler plexus oplilhalmique.
« Les veines de la conjonctive sont grosses et très nombreuses j dans l'épaisseur des paupières, elles ont aussi un développement considérable : là elles communiquent largement avec les veines temporales sous-orbitaires et frontales. Dans l'intérieur de l'orbite , derrière la conjonctive , les veines forment un autre système, qui n'offre plus rien d'intéressant pour la question qui nous occupe. Sur la choroïde, elles ont une distribution assez remarquable , mais dont on ne peut non plus tirer qu'un faible parti pour l'étude des ophthalmies.
«Les différentes particularités que je viens de rappeler, continue M. Velpeau, sont faciles à constater. Les descriptions anatomiques deZinn et de Scemmering sont de nature à les faire déjà pressentir. Des pièces déposées dans le muséum de la Faculté de médecine de Paris, en 1834, par MM. Deuonvilliers , Kufz et Lacroix , suffisent d'ailleurs pour les indiquer à ceux qui se donneront la peine de les examiner avec attention. Des toutes ces considérations, découlent naturellement plusieurs préceptes de pathologie qui doivent trouver ici leur place; poursuivons donc notre citation.
«Les ophthalmies, ajoute M. Velpeau, doivent être en grande partie sous la dépendance du système vasculaire des tissus qui en deviennent le siège. S'il en est ainsi, les remarques précédentes ne peuvent manquer démettre à même d'établir des distinctions tranchées , fondamentales, dans les phlegmasies de l'œil ou de ses an-
nexes. Voici ce que l'observation apprend à ce sujet. L'oph thaï mie a pour point de départ la cornée, la conjonctive ou les paupières, et quelquefois plusieurs de ces parties à la fois.
al. Paupière. — Dans la couche cutanée des paupières , et dans les feuillets qui séparent la peau de la conjonctive , l'inflammation diffuse est accompagnée d'un gonflement et d'une coloration d'autant plus considérables qu'on se rapproche plus de leur racine. La mollesse et la vascularitédeces tissus étant déplus en plus grande, à mesure qu'on se rapproche des contours de l'orbite, expliquent parfaitement ce phénomène. Si la phlegmasie occupe exclusivement la couche muqueuse, l'injection sanguine , peu marquée près du bord libre de la paupière, va en augmentant d'intensité en approchant de la rainure oculo-palpébrale. Ceci est en rapport direct avec l'ordre dans lequel nous avons vu se distribuer les branches des artères musculaires dans la conjonctive. Lorsque le mal débute par le bord des paupières ou par les follicules de Meïbomius, au contraire, il s'y maintient en général sans gagner au loin, et la rougeur est d'autant plus marquée qu'on se rapproche davantage des cils. C'est ,4jue, dans ce lieu, les vaisseaux de la conjonctive <se confondent avec ceux de la racine des cils, et forment un réseau fort abondant au milieu de îissus très serrés • tandis que, plus loin, ils restent dans l'épaisseur de plans lâchement unis les uns aux autres et presque complètement séparés.
« 2. Conjonctive. — Les inflammations de la conjonctive ont encore des caractères anatomiques plus tranchés que celles des paupières. La teinte que rêvet alors la membrane affectée passe facilement au violacé, à la couleur minium , parce
que les veines s'y trouvent en grande proportion. Elle est de plus en plus foncée à mesure qu'on s'éloigne de la cornée , parce que les artères, venant des musculaires, sont de moins eo moins nombreuses et de plus en plus fines dans le sens opposé. Les vaisseaux y sont tortueux et souvent anastomosés entre eux, parce que les artères musculaires vont en effet jusqu'à la fin, en se divisant et se subdivisant à la manière des branches d'arbre. Enfin, elle s'étend difficilement sur la cornée, à moins que les plans profonds ne soient pris simultanément, parce que les vaisseaux propres de la conjonctive s'arrêtent à quelque distance de cette membrane.
« 3. Cornée. — - Ne contenant pas de vaisseaux reconnaissables hors de l'état pathologique, la cornée n'est en général le siège d'aucune rougeur au début de ses inflammations; c'est au pourtour de sa circonférence que la teinte phiegmasique se manifeste alors. Elle paraît résider dans l'épaisseur de la sclérotique , et se montre sous l'aspect d'un anneau radié, à rayons très fins , plus foncé du côté de la cornée , plus pâle en arrière, large de deux à trois lignes, d'un rouge vermillon ou carmin, et qui est évidemment dû à l'injection des vaisseaux ciliaires ou choroïdiens. Au lien d'un anneau complet , il peut n'exister que quelque taches rouges à la circonférence de la cornée. Dans ce cas, les points enflammés correspondent plus particulièrement aux extrémités des diamètres vertical et transversal de l'œil, à l'endroit où viennent se rendre les quatre branches essentielles des artères ciliaires. Cependant les irritations de la cornée sont quelquefois accompagnées d'une vascularisation de la conjonctive ; mais c'est à peu près
uniquement dans les cas d'irritations tout à fait superficielles, ce qui n'a rien de surprenant, puisque la conjonctive et la surface de la cornée se continuent comme si elles ne formaient qu'une seule membrane. Si l'inflammation se prolonge ou devient intense, l'anneau rouge, dont je parlais tout à l'heure, ne tarde pas à gagner la cornée elle-même- mais sans que la conjonctive participe nécessairement à l'injection morbide. Il présente dès lors deux sortes de rayons : les uns, qui vont en avant, sont plus écartés, moins réguliers, deviennent en partie superficiels, et peuvent s'étendre en s'anastomosant jusque sur le devant de la pupille; les autres, qui restent plus profonds, plus serrés, plus complètement parallèles, en arrière du cercle ciliaire, ne sont que le développement extrême des vaisseaux ciliaires naturels.
Dans ces inflammations, l'iris change assez souvent de couleur, et la pupille se déforme quelquefois, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, parce que cette membrane est alimentée par le même ordre de vaisseaux. Le cercle rouge qui caractérise les irritations de la cornée ne disparaît si rapidement en arrière que par l'effet de l'épaisseur et de l'opacité successivement plus grande de la sclérotique dans le même sens. Enfin, si l'injection n'est presque jamais très prononcée dans le tissu même de la sclérotique, c'est que les artères de cette tunique, d'ailleurs peu abondantes, ne s'anastomosent que par des filets rares avec celles qui arrivent de la conjonctive et du plan ciliaire à la cornée.
« Si la portion cutanée du bord des paupières est arrondie, ou rouge, ou croùteuse, on peut affirmer que le mal a sou siège autour de la ra«
cine des cils, ou dans le tissu serré qui sépare le cartilage tarse des téguments, et qui n'est alimenté que par les rameaux concentriques de la double arcade palpébralc des artères de l'orbite. Une rougeur delà peau, avec tuméfaction diffuse et empâtement au-dessus du bord ciliaire, indique au contraire une inflammation ou une infiltration du corps môme de la paupière, et se trouve en partie sous la dépendance des vaisseaux de la face ou du front. Vue par la face interne, la paupière enflammée présente une rougeur qui augmente ou diminue sensiblement à mesure qu'on se porte vers l'orbite. Dans le premier cas, c'est la conjonctive palpébrale qui est affectée, tandis que, dans le second, ce sont les glandules de Meïbomius. Si toute l'épaisseur du bord libre est, ou gonflée, ou rouge, ou excoriée, on peut dire que les vaisseaux du tissu cutané, du tissu muqueux et du tissu glauduleux, y concourent plus ou moins.
« Toutes les fois que l'œil devient rouge, on peut être sûr que la conjonctive est le point de départ du mal , si le réseau vasculaire est large et mobile, bleuâtre, couleur minium ou violacée plutôt que vermeil, ou d'une teinte rose, si surtout ce réseau est d'autant plus foncé qu'on l'observe plus lô^in de la cornée. Il y a kératite, au contraire, c'est-à-dire inflammation de la cornée, chez tous les malades qui offrent une couleur plus profonde, impossible à déplacer, occupant le cercle antérieur de la sclérotique, quelquefois assez légère pour qu'on ait quelque peine à la distinguer, et qui se perd ou diminue considérablement à quelques ligues de la cornée. Cette rougeur, à rayons fins et parallèles, qui est vive, à teinte de carmin , de ver-
millon ou d'un rose pâle, et qui s'étend facilement du côté de la cornée, indique par cela même une maladie étrangère à la conjonctive et sert de prélude à la plupart des altérations dont la membrane vitrée de l'œil peut être le siège. Si la prunelle est en même temps déformée, trop resserrée ou trop dilatée, on peut ajouter que l'iris est lui-même menacé d'inflammation , et que les parois de la chambre antérieure courent aussi quelque risque. Ces caractères sont d'ailleurs si tranchés pour quiconque sait les apprécier, que leur combinaison n'empêche nullement de les reconnaître dans les ophthalmies les plus graves et les plus compliquées. C'est ainsi, par exemple, que chez un sujet affecté en même temps d'inflammation de la cornée, d'inflammation de la conjonctive et de phlegmasie des diverses couches des paupières, on les retrouve tous de manière à pouvoir les isoler sans trop de difficulté. Le réseau de la couche muqueuse se distingue sur l'œil par sa teinte livide plus prononcée en arrière, par sa mobilité et ses tortuosités, de l'anneau vermeil, fixe et profond, de la sclérotique, qu'il semble voiler en croisant ses différents rayons. La même chose se voit sur la conjonctive palpébrale, puisqu'ici la vascularisation va également en décroissant pour la membrane muqueuse, et en augmentant pour les follicules à mesure quJon se rapproche du bord libre des paupières, puisqu'elle y présente la même fixité et la même mobilité que sur l'œil proprement dit. »
De pareilles observations ont conduitM. Velpeau à tirer les déductions thérapeutiques suivantes :
« C'est au grand angle de l'œil ; puis au pour-
tour de l'orbite, et non à la tempe, ni derrière les oreilles, qu'il convient d'appliquer les sangsues, quand on veut obtenir un dégorgement veineux dans les ophthalmies.
a La fixité du mal sur le bord des paupières et dans les glandes deMeïbomius, fait que les médicaments sous forme de pommade mis en contact avec les parties valent mieux que les collyres secs ou liquides; ces derniers moyens sont préférables, au contraire, dans les inflammations de la conjonctive, à cause de la souplesse et de la mobilité des tissus altérés.
«Il n'y a que les substances d'une absorption ou d'une imbibition facile, comme les préparations d'opium, de belladone, etc., qui, a titre de topique, puissent être de quelque secours dans les inflammations profondes de la cornée, attendu qu'alors le réseau vasculaire injecté est à l'abri de tout contact avec les collyres ordinaires. La même particularité fait que la cautérisation de la conjonctive, soit palpébrale, soit oculaire, n'a que peu de prise sur les ophthalmies dites rhumatismales, c'est-à-dire sur celles de la sclérotique et de !a cornée; que l'excision de cette membrane ou de ses vaisseaux n'est utile, dans les taches ou les ulcères du devant de la pupille, que si l'affection se trouve entretenue par le plan muqueux plutôt que par le plan sousfibreux des artères; qu'eu détruisant toute communication entre ces deux ordres de canaux, l'excision de la conjouctive peut cependant favoriser la résolution des maladies les plus superficielles de la cornée.
La profondeur du système vasculaire affecté, neutralisant presque tout l'effet des topiques, explique la ténacité des inflammations de la
coque de l'œil. C'est dans ces sortes d'ophthalmies que les médications générales et indirectes, que les purgatifs, les mercuriaux, le3 résolutifs sont quelquefois avantageux. Ne pouvant agir sur les vaisseaux injectés eux-mêmes, il y avait à espérer qu'on en favoriserait le dégorgement en attirant les fluides avec force par les artères nasales, lacrymales, etc., dans les paupières. Pour obtenir ce résultat, ajoute M. Velpeau, je me suis servi, d'abord avec hésitation et une extrême réserve, ensuite avec hardiesse, d'un moyen dont le nom seul effraiera peut-être, mais qui n'en deviendra pas moins d'un grand secours dans la pratique. Ce moyen est un vésicatoire volant sur le devant de l'orbite et sur toute la peau des paupières. Je n'ai rien trouvé de si puissant ni de si efficace dans les ophthalmies aiguës qui menacent de troubler la transparence de la cornée ou de la chambre antérieure. »
Le lecteur ne me saura pas mauvais gré, je pense, d'avoir fait une si longue citation ; car il trouvera là la base d'une foule de considérations que nous aurons à présenter dans ce livre.
Mon premier dessein avait été de ne traiter que des maladies des yeux, que les auteurs ont désignées sous le nom général d'ophthalmie. Mais j'ai résolu ensuite de rendre ce travail plus complet, en m'occupant, toujours d'après les idées de M. Velpeau , des autres affections morbides de l'œil. Je dois prévenir toutefois que je mettrai de côté toutes les dégénérescences. Comme c'est plus particulièrement sur les ophthalmies proprement dites que M. Velpeau a fixé l'attention en envisageant ce sujet sous uu point de vue nouveau , je m'arrêterai sur cette