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IX. CONCLUSION SUR L'ABUS DÊS MOYENS MODERNES

J'ai démontré qu'en fait de religion on ne connaît ni les causes, ni les auteurs, ni les effets, ni les remèdes , et que sur les questions relatives au mouvément religieux , comme sur toutes celles du mouvement social, les modernes en fuyant un écueil ne manquent jamais de tomber dans un autre. Novices en théorie du mouvement, ils n’ont pas encore découvert que les ressorts quelconques , administratifs, religieux ou autres, ont la propriété de s’user et faiblir quand la période sociale a changé de phase, quand elle a grandi ou décliné par le progrès ou déclin de l'industrie et des lumières.

On a vu au chapitre des phases que la Civilisation a fait un progrès très-rapide en l'espace d’un siècle. J'en ai inféré qu'il faut ou étouffer l'industrie et les tumières, et ramener la Civilisation au point où elle était au dix--septième siècle, ou pourvoir à modifier les divers ressorts sociaux qui, bons à cette époque, ne le sont plus aujourd'hui, et parmi ves ressorts devenus caducs, le principal est celui du système infernal

qui a le défaut capital de détruire l’espérance, en déversant le ridicule sur la divinité.

* N’en doutons pas, ce défaut d'espérance est le principal motif de la faiblesse du génie moderne, de son rétrécissement et de son obstination dans les préjugés de voiles d'airain, d'impénétrahilité, Cette petitesse neutralise tous les secours fournis par les progrès de la science. On en a vu la preuve en politique religieuse, comme en toute autre branche du système civilisé. Nos fabricateurs de religion se sont montrés aussi stupides que nos fabricateurs de constitutions 1ls n’ont su tirer aucun parti des 3 grands moyens qu'avait la Civilisation moderne et dont les anciens étaient dépourvus :

1° Le dogme de l'unité de Dieu, de l'unité en essence de système d'opération. Ce dogme est, par un heureux hasard, admis chez les modernes et ne l'était pas chez les anciens. Leurs savants ne pouvaient guères, dans un siècle qui admettait 35,000 dieux, spéculer sur les 3 attributs du dieu ux. Îls étaient absorbés par les débats sur le principe de l’unité divine qu’il fallait d'abord faire admettre. On sait que cette sage opinion conduisit Socrate à la ciguë. Tant que l'unité divine était contestée, méconnue, les savants n'avaient d'autre tâche que d'établir cette vérité primordiale et pouvaient difficilement débattre et produire les conséquences du principe avant de l'avoir fait admettre. Ils y travaillèrent malgré les obstacles de la superstition et luttèrent avec courage contre cette multitude d'idoles qui avait su se faire aimer. On peut donc dire (sauf discussion ultérieure sur les intrigues des philosophes anciens) qu’ils montèrent courageusement à la brèche et opinèrent pour l’unité de Dieu. D’après cette louable tentative, on peut présumer que s'ils avaient réussi à faire admettre le principe, ils auraient travaillé à établir les conséquences, les 3 attributs de la divinité, tâche que les modernes ont négligée, quoique favorisés par l'admission du principe d’unité divine.

20 Les anciens n’avaient pas l'initiative sur la connaissance des destinées. Nous l’avons acquise depuis Newton qui a dévoilé la théorie du matériel. Jusque-là rien ne démentait les préjugés de voile d’airain et d’impénétrabilité de la nature. Il était pardonnable de se laisser frapper de ces terreurs et de mollir en espérance. L’antiquité montre cepeudant sur ce point une force d'esprit que n'a pas le siècle présent. Tout en s’arrogeant le titre d'esprit fort, les modernes perdent l'espérance en Dieu au omment 0° le succès de Newton leur ouvre une voie d'iritiative au système complet des destinées. L’antiquité au contraire espérait quand elle n'avait encore que de vagues motifs de confiance, que des pressentiments, et sa foi était d'autant plus louable qu'elle était moins étayée d'indices.

8° Les anciens n'avaient pas l'expérience des vices du mécanisme «vilisé. La Civilisation était jeune et novice, enivrée de toutes les illasions. Les très-petites républiques de la Grèce étaient son berceau, son unique germe ; il leur était pardonnable de s’enorgueillir comparativement aux Barbares voisins, et de croire que la Civilisation toute nouvelle encore était voie de perfectionnement Aujourd'hui ses plus engoués partisans sont nécessairement désabusés : vingt-cinq siècles d'épreuves sur tant de vastes empires ont amplement dissipé les prestiges. Telle illusion qui était excusable chez les Grecs devient honteuse chez les modernes. Ils sont en politique sociale de vieux libertins incorrigibles ; ils savent à merveille que la Civilisation est un cercle vicieux qui sous tous les régimes reproduit les mêmes abus diversement modifiés ; ils sont ridicules de s’obstiner, dans cette société condamnée par l’expérience, à ne pas en chercher d'autre.

Enfin les anciens n'avaient ni les immenses secours que donnent aujourd'hui les progrès des sciences fixes et de l'industrie nautique et manufacturière, ni celui de la suppression de l'esclavage qui est un empéchement dirimant à tout progrès.

Et pourtant les anciens étaient bien plus judicieux qne nous avec moins de moyens; mais au lieu de notre fatras de bel esprit et d’idéologie, ils possédaient un grand fonds de bon esprit, une finesse de tact, un instinct du beau, une judiciaire naturelle, dont on voit les preuves irrécusables dans leurs méthodes et monuments en poésie, éloquence, architecture, sculpture et autres branches où ils avaient atteint d'inspiration au vrai beau. La rectitude qu'on remarque dans leur goût se retrouvait dans leurs impulsions religieuses. Par exemple, ils avaient sur le régime de multiplicité divine une tolérance absolue que nous ne savons pas établir sous le régime d'unité divine, tolérance vraiment adm- Fable qui s'était établie chez eux naturellement, sans intervention de la philosophie ni opposition du sacerdoce.

Les modernes, bien éloignés de ces heureuses impulsions, n'ont su que dépasser le but en fait de bon goût et de bon sens et sont devenus avec tout leur esprit des caricatures politiques, des histrions mercantiles, des fruits poorris avant d’être mûrs.

Quel nom donner à un siècle qui, muni dés nombreux fanaux que je viens de citer, aidé de plus par la suppression de l'esclavage et le progrès des sciences fixes, ne sait pas faire un pas en avant dans l'étude des destinées , lâche pied au mom:nt où la victoire se déclare pour loi et se jette dans l’athéisme, à ‘instant où Dueu laisse évidemment ptnétrer le plan et le ressort de son système sur le mouvement ? Un tel siècle a l'audace de se vanter de perfectibilité ! Moi, je le nomme siècle de barbouillage scientifique et de crapule académique. La postérité lui confir«

mera Co litre, en le plaçant fort au-dessous des àges savants de l’antiquité, quiavec des moyens si inférieurs nous surpassait si bien en judiclaire comme en génie. | |

Faut-il s'étonner de tant de perversité dans l’âge moderne ? La malbeureusc humanité se croit abandonnée par Dieu. Effrayée à l'aspect de la misère toujours croissante, elle se lasse d'implorer un Dieu qui ne vient pas à son secours. Deux empiriques lui offrent un appui ; ce sont la superstition et la philosophie, et. quand l'une par son enfer est parvenue à faire redouter et haïr Dieu, faut-il s'étonner que l'autre parvienne à le faire renier, et que le siècle ponssé ainsi d'abtme en abtme a'attende plus de la science que de nouvelles charlataneries, désespère de tout moyen de salut et insulte à l’héureuse découverte qui lui ou-

vre enfin le livre des décrets divins et l'issue de la lymbe civilisée ?

Nations modernes, vous vous phaignez à juste titre de la stérilité et de la dépravation du génie. Vos politiques n’enfantent que des conceptions désastreuses. Vos artistes semblent avoir perdu l'héritage du feu sacré. Tout dans les sociétés modernes porte l'empreinte d’une nature déclisante qui se traîne péniblement et ne marche qu'à force d'appuis et de ressorts factices. Les Européens n'ont rien de ce gcnie d'inspiration qui se trouvait chez les anciens. Ils manquent de ce caractère grandiose qui fait pressentir et envahir une nouvelle carrière. Entimidés par les assauts des zoïles, perclus par la crainte des ridicules, ils s'occupent moins d'atteindre les lauriers que de surmonter les épines. Ils ne sont plus les amants de la gloire, mais seulement les poursuivants de Ja faveur; el pour me scrvir des expressions de l’un de nos poètes, on ne : retrouve plus dans les génies modernes

Ces traits de vive flamme,

Et ces ailes de feu qui ravissent une âme Au céleste séjour.

Je n'ai garde de méconnattre les services des illustres modernes, mais je ne veux pas, sclon l'usage français, donner dans les excès d'apologie et de détraction. Classons chaque genre de gloire, et sans contester sur l’honneur dù aux travaux opiniâtres des modernes, avouons qu'ils manquent tous de cet esprit créateur qui sait fouler les préjugés, marcher d'inspiration aux découvertes réputées impossibles, franchir brusquement les obstacles

Ravir au Destin ses augustes secrets.

Lorsqu'on ‘voit le mendiant Homère créer d'inspiration l'Epopée, en double monument ; quand on voit les types du vrai beau devinés comme par magie et fixés irrévocablement par une peuplade novice de la

Grèce, on est forcé de reconnaître en elle une impulsion toute divine. Quel était donc ce talisman des Grecs ? C'est qu'ils étaient plus rapprochés que nous de la nature, du génie composé dont on n'a cessé de déchoir par double cause, — par le zoïlisme qu'ont créé les monopoles de capitale, et par l'irréligion qu'ont engendrée les monstruosités des cultes modernes. Je n’examine dans ce discours que l'influence et les causes de l'irréligion.

Les cultes anciens se rapprochaient de la nature, en divinisant les passions et l'attraction qui sont proscrites et déshonorées par les cultes modernes. Ainsi la société civilisée, en affaires de culte comme dans tout son mécanisme, est en marche rétrograde, et après avoir commencé par suivre la droite voie, tombe dans des inconséquences à peine pardonnables aux âges d'obscurité. En effet, si nous sommes créés à l'image de Dieu (et rien n'est plus vrai), Dieu a donc les mêmes passions que nous. Dès-lors, outrager nos passions, c’est outrager Dieu dont elles sont l’image et dont il est créateur et distributeur.

Le bon esprit religieux ou accord de la raison humaine et divine doit tendre au but suivant : concilier le mécanisme social et religieux avec les passions par un système de lois et de cultes favorable à leur développement, — ou en d'autres termes, — inventer un mécanisme social opposé à l'ordre civilisé qui sacrifie les impulsions divines et l'attraction à des lois et cultes incompatibles avec leur développement.

Bornons-nous sur ce problème qui conduirait à examiner à quelle phase de Civilisation et en quel degré doit s'adapter chacun des 3 systèmes religieux le passionnel, l'anti-passionnel et le mixte. C'est une question transcendante du mouvement. L'examen en serait déplacé dans ces préludes. Je me borne à citer les écarts du système actuel et les erreurs qui ont engendré l'irréligion. Il faut que {ces fautes soient bien graves, que la politique religieuse ait été bien maladroite pour avoir poussé aux scandales de l’athéisme et des: malédictions un siècle d'ailleurs fort éclairé et qui déjà initié par le calcul newtonien à la connaissance des opérations de Dieu sur le système de l'univers, aurait dà croître en esprit religieux à proportion des espérances que donnait cette première initiation. Loin de là, l’irréligion a pris naissance dans le siècle dont les découvertes excitaient à redoubler d'amour pour la divinité et d'espérance en elle. Assurément le système religieux qui a conduit 1es modernes à ce honteux résultat recèle quelque vice premier qu’on ü'a pas sû Ou pas voulu corriger.

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