‹ Manuscrits de Mr Necker, publiés par sa filleChapitre 28 sur 74 · HO · texte numérisé non relu

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public avec audace, est en même teins un bon père , un tendre epoux , un ami fidèle. Et n’est-ce pas quelquefois à des habitudes douces qu’on pourroit attribuer, qu’on pourrait rapporter du moins un crime public?

Euphémon vient d’accroître , par son suffrage, le nombre des voix qui condamnent un innocent, qui le condamnent à mort. Euphémon l’a fait sciemment, car lui-même, il ne eroyoit pas la victime coupable : il a commis une horrible action; mais entrez dans son âme, étudiez, suivez ses mouvemens. La peur a dominé tous ses sens, il aperçoit une populace en furie , prête à lui plonger un poignard dans le sein, s’il se sépare du parti triomphant.

Le courage lui a manqué ; mais s’il tient à la vie , c’est qu’il aime à l’adoration une épouse dont il est adoré; c’est que des enfans en bas âge , les objets continuels de sa pro-

tection et de ses caresses, n’ont aucun autre appui que lui. Il est toujours criminel sans doute, il le sent luimême , il en a Famé trouhle'e ; mais puisque sa situation excite votre pitié , il faut bien que votre sévérité se soit adoucie en le connoissant davantage : or , toutes mes observations ont eu pour but de prouver, qu’une connoissance plus intime des hommes , ne conduit pas nécessairement à les mépriser davantage. Heureux aperçus , et qu’on peut classer dans le nombre des vérités consosantes ! N’aurions - nous pas alors l’espérance que le Dieu souverain , le Dieu qui a le secret de tous nos sentimens et de toutes nos résolutions, le Dieu qui voit nos pensées à leur commencement et à leur fin , et qui les suit dans leur cours, que ce Dieu est un Dieu d’indulgence et de commisération ! et nous comprendrons mieux pourquoi Jésus-

Christ , cet instituteur si profond ^ avec tant de simplicité , pourquoi Jesus-Christ notre divin guide , s’est servi des paroles les plus expressives en bonté pour diriger nos jugemens sur les hommes, nos jugemens sur leurs fautes et leurs foiblesses. Que le plus juste de vous lui jette la première pierre. Il y a joie au ciel pour un pécheur qui s’amende.

Et parce qu’elle a beaucoup qirné, il lui sera beaucoup pardonné.

Non, non, censeurs sévères et tristement misantropes , ce n’est pas en nous connoissant mieux qu’il faut nous mépriser , nous haïr davan-* tage*

0/ us blâme. On vous accuse.

On attend de vous telle justification, tel sacrifice. On dit de vous.... enfin Ou dira..... Quel est donc ce roi On , dont l’autorité est si souvent

proclutuée ?

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proclamée ? C’est un roi sans apparat , sans pompe , sans trône visible, et à sa voix neanmoins chacun obéit, chacun tremble. Roi singulier en ceci , qu’il est maître également dans les petites et dans les grandes choses. On ne parle plus de politique , de Gouvernement , d’intérêt social , et a l’instant chacun évite ces objets de conversation. On ne met plus de plumes sur sa tête; et, d’un bout de l’Eürope à l’autre , toutes ' les femmes jettent à bas ces plumes. - On , Roi si puissant , qu’il est doux de vous narguer! mais pour oser le faire, il faut vivre dans la solitude! On , Roi si puissant , tene? sans interruption vos Assises en France , c’est là que vous trouverez toujours à recruter cette milice qui fart votre force, l’immense légion des imitateurs.

§. 4g. DÉFAUTS QU’ON TRANSFORME EN QUALITÉS.

Cléon, au lieu de sc corriger de ses detauts, s’est mis en tête de les faire recevoir pour des qualités. Il veut que nous prenions sa paresse pour une noble indifférence aux vanités du monde, aux objets divers dont les hommes s’enivrent. Il est irritable , et il ne parle que de son excessive sensibilité. Il a de la brutalité dans les manières, et il la décore du beau nom de franchise. Son avarice, il l’appelle de l’ordre, et il donne pour origine à sa défiance soupçonneuse, la connoissance parfaite qu’il a des hommes. Sa négligence, ses fréquens oublis, sont des retards combinés, des lenteurs méditées ; enfin, jusques à la stérilité de son esprit, il ne tient pas à lui qu’on ne s’y méprenne , et qu’elle

ne passe dans l’opinion pour une circonspection exigée par les circonstances. Son air de mépris est le seul de ses défauts qu’il n’ait pas essayé d’expliquer par quelque qualité , c’est une arme dont il veut se servir > et il désire qu’on la craigne. Il n’eut jamais réussi d’ailleurs à donner le change sur ce point ; car l’amour propre des autres est trop éveillé pour prendre de deux façons aucune des choses qui le touchent.

En tout, si Cle'on eût employé à se perfectionner le tems qu’il a consacré à se faire passer pour un autre, il eût été sûrement un homme distingué dans la société.

§, 5o. VIEILLARDS. LANGAGE QUI NE LEUR CONVIENT PLUS.

Les pauvres vieillards ! ce qu’ils savent le plus tard, c’est qu’ils doivent employer discrètement, même avec leurs enfans , les expressions

caressantes, les mots de tendresse.

Je doute que ce langage leur aille bien avec personne. Je vous aime, est une parole éthérée , une parole du ciel, et qui exige sur la terre raccompagneraient de la beauté , et toute la parure du jeune âge.

§. 5i. FRAGMENT SUR LES USAGES DE* LA SOCIÉTÉ DE FRANCE, EN 1786.

Le cérémonial germanique n’est pas introduit en France , et les rangs politiques n’y sont pas fixés comme en Angleterre d’une manière invariable. C’est donc l’opinion seule , l’opinion en règne dans la grande compagnie, qui règle les diftérens égards applicables aux grandes variétés d’état, de naissance et de considération. Il y a bien un système pour ces différences, mais il n’est écrit nulle part , et par degrés il est devenu si fin , si subtil qu’on pour-

roit l’appeler la législation des sous-entendus y et. cette dénomination seroit d’autant plus juste que *f>\ personne n’invoque un droit, on aperçoit néanmoins, en y prenant garde, que chacun songe à la place qui lui est due j et tandis que les rangs semblent confondus , il n’est aucune gradation, même la plus légère, qui ne soit indiquée par un changement de nuances. La souveraine habileté d’une maîtresse de maison, et peut-être son plaisir , si elle est en même tems Grande Dame, c’est de laisser voir qu’elle entend toutes ces différences, mais de le faire avec délicatesse , afin de ne donner à personne un juste sujet de plainte. Une Grande Dame, qui tient cercle , a toujours une place marquée vers un des coins de sa cheminée; son fauteuil, d’une structure particulière , doit paroître, simple , mais commode, afin d’admettre en

supposition qu’elle ne dérangé rien à ses habitudes. Un métier de tapisserie , qu’on peut avancer ou reculer sans peine , est habituellement devant elle , et ses bras posés sur une tenture toujours commencée, afin qu’on n’y aperçoive aucun motif; elle passe et repasse une aiguille avec une noble nonchalance. Ce métier dispense la maîtresse de la maison de se lever entièrement, ou de le faire trop vulgairement, lorsque des personnes nouvelles entrent dans son appartement pour lui rendre visite. Il y a des exceptions cependant, mais fort rares , et c’est alors un grand honneur réservé ou aux Princes du sang, ou aux femmes étrangères de la première distinction, ou aux Généraux qui viennent de gagner une bataille, ou à un Ministre en crédit, à la condition cependant pour celui-ci , qu’il soit assez considéré pour laisser

en doute , si ce n’est pas à son mérité seul qu’on rend hommage. On lait aussi un accueil particulier , niais de simple prévenance, aux personnes d’une existence incertaine dans le. monde , et qu’on veut rassurer ; mais si elles s’y méprennent, une interrogation d’un ton détaché, et se terminant en accent aigu , les avertit qu’elles ont pris trop tôt de la confiance. Il faut plus d’adresse ' avec les personnes qui rangent de’ près votre ligne , ou qui ne s’en éloignent pas assez pour se reconnoître au-dessous de vous , pour le faire surtout au moment où une parole, une forme de votre part, marqueroit trop sensiblement votre opinion. C’est le goût, c’est le tact, qui aident à régler les manières d’une Grande Dame maîtresse de maison ; c’est le goût , c’est le tact , qui l’empêchent de se tromper dans les distinctions fines , qu’elle /vou-*

droit faire au milieu de son salon.

Les femmes de condition, les femmes de qualité , les femmes de la cour , les femmes titrées, les femmes d’un nom historique , les femmes encore d’une grande naissance personnelle, mais unies à un mari au-dessous d’elles; et les femmes qui ont changé par leur mariage un nom commun contre un nom distingué ; et quelquefois, après tout cela , les femmes d’un bon nom dans la robe , et les femmes dont le principal relief est une maison de dépense et de bons soupers. Certes, il est bien aisé à un généalogiste Allemand de compter les quartiers qui donnent le droit d’entrer dans les Chapitres; mais saisir promptement des différences imperceptibles , et y proportionner son ton , ses formes , ses manières, est une autre entreprise.il faut toute la dextérité Françoise, et une grande , habitude du monde, pour s’en bien

tirer. Et c’est avec des amours-propres faciles à s’irriter qu’on a toujours à faire , ensorte que le plus lëger defaut de mesure est promptement saisi.

Je jette un coup-d’œil aussi sur la manière dont chacun séparément s’étudie à prendre son rang dans la grande société , et de meme par des manières fines et presque imperceptibles. Je choisirai toujours les femmes pour exemple, parce qu’elles sont plus particulièrement destinées à la gardé des vanités , et que les hommes semblent eux-mëmes l’avoir voulu ainsi. Elles ont, dès leur entrée dans un salon, une manière de saluer, une manière de s’asseoir, une manière de regarder autour d’elles, qui désignent déjà leur degré de Confiance , et ce qu’elles pensent de leur proportion avec les autres. Elles s’expliquent aussi par une sorte de traînement ou de langueur dans la

voix, et par un laisser aller plus ou moins prononce' , et quand elles veulent montrer divers genres d’égards , elles savent tout exprimer par le mode varié de leur révérence; mode qui s’étend par des nuances infinies , depuis l’accompagnement d’une seule épaule, qui est presque une impertinence , jusques à cette révérence* noble et respectueuse , que si peu de femmes, même de la cour , savent bien faire. Ce plié lent, les yeux baissés, la taille droite, et une manière de se relever en regardant alors modestement la personne, et en jetant avec grâce le corps en arrière. Tout cela est plus fin , plus délicat que la parole , mais très expressif comme marque de respect.

Il y a un moment de conflit pour les amours-propres , c’est lorsqu’il faut passer du salon dans la salle à manger. Les hommes ne donnent

plus la main aux femmes, comme ils le faisoient autrefois ; cet usage a probablement change à mesure que le système des vanités s’est plus subtilisé ; il a fallu alors mettre les hommes hors de la question , parce qu’ils introduisent inévitablement du positif dans les affaires. Voilà donc les femmes qui, toutes ensemble, s’approchent de la porte du salon, pour se rendre à la salle à manger. On diroit à leur air délibéré qu’aucune idée de rivalité n’en-' tre dans leur esprit , et peut-être, que dans ce moment-là , c’est leur seule occupation. Quelques-unes, en feignant une distraction absolue, sont les premières à la porte du salon, et là, s’apercevant tout-à-coiq> qu’elles ne sont pas encore suivies , elles font des cris d’étonnement sur leur préoccupation , ou elles en rient aux éclats. Elles se retirent en même tems un peu en arrière. Et

on leur dit : allons donc , Mesdames , passez ; et celles qui parlent ainsi ont repris leur avantage ; car, passez, est une sorte de permission. La supériorité est bien plus marquée, quand on dit : passez donc. Mesdames , vous êtes près de la porte ; car la permission , pour être motivée, ne met pas plus à l’aise. On se venge en disant :

venez donc , Madame la Maréchale , personne ne passera devant vous. Madame la Maréchale cède à l’invitation , et passe la première. Les autres suivent alors ; mais quelques Dames sont restées en arrière , elles ont mieux aimé que le petit conflit se terminât sans elles, elles ont craint, plus que d’autres , le jeu de l’amour-propre , elles se croyoient de moins belles cartes.

L’une a laissé tomber son éventail poui\avoir l’occasion de retourner en arrière, l’autre a pris le bras d’un

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homme et a ralenti sa marche en lui parlant, et Une autre enfin s’est arrêtée devant une glace, pour raccommoder une boucle de ses- cheveux. Enfin, dans cette petite scène, chacun joue son rôle avec beaucoup de soin.

Les hommes , je l’ai dit, ne s’associent point à cette lutte entre les vanités. Ils ont aussi leurs prétentions rivales , mais elles se dirigent vers des objets plus marquans, et l’occasion de les montrer ne se présente pas journellement. Ils l’évitent même, parce qu’ils craignent réciproquement de se blesser , surtout depuis que l’opinion , en rapprochant graduellement les distances , ne permet k personne de refuser une réparation. Nous savons tous, cependant, que les classes premières de la société ont adopté successivement des marques de distinction, qu’elles ont quitte'es au moment où.

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les classes secondes les ont imitées.

On a passé par tout en ce genre , depuis les hauts panaches, jusques aux souliers à la poulaine, et depuis la multiplication des titres jus- - ques au tutoyemcnt admis entre les Grands d’Espagne de la plus vieille race. On a passé par tout en ce genre , mais laissez faire aux vanités, elles trouveront bien encore des signes pour s’expliquer. Un Montmorenci soutint dans un cercle où j’étois présent, que toutes les tournures de la langue, propres à désigner les divers genres de supério- ' ri té, étoient discréditées par l’usage qu’on en avoit fait. Peu de tems après, le hasard fit que le même M.r de Montmorenci, en entendant parler d’une personne avec laquelle on supposoit que sa maison avoit eu des relations , dit :

on se trompe , cette personne èloit brouillée avec nous autres. Je dis

tout bas 'a une femme assez près de moi : vous pourriez faire observer à M.r de Montmorenci , que la langue n’pst pas si épuisée qu’il l’assuroit , il y a quelques momens.

En effet, avec nous autres est une expression de choix , elle est simple, elle a l’air commune , et pourtant elle ne pouvoit convenir qu’à une maison hors de ligne, et je ne sais si tout autre eut pu la hasarder.

. . . . .... 1798. On voit,

en lisant ce fragment sur les usages de la société , qu’immédiatement avant la révolution , les vanités se produisoient chaque jour sous des •formes plus subtiles, c’étoit presque un souffle; mais deux ans après, seulement deux ans, la langue n’avoit pas assez de force pour exprimer les différentes prétentions , et pour signaler les sentimens en combat au nom de l’envie, Et à la suite

d’une e'poque, d’un état de société où rien n’étoit fortement exprimé, où les formes et les manières étoient

devenues l’équivalent des paroles, la langue a pris une rudesse dont on n’avoit aucune idée. On y a introduit une foule de mots plus énergiques même . que les choses , une multitude de mots barbares qui semblent avoir été formés dans les antres ténébreux de Yulcain , et de la même main qui jette en moule les Carreaux de la foudre.

Quel contraste en un si petit espace de tems ! C’est un des plus frappans et des plus remarquables.

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