J. 70. LA LIBERTÉ
Lésâmes fières sont en si petit nombre proportionnel sur la terre , que c’en seroit fait à jamais du goût de la liberté, si pour prix d’un asservissement entier à la volonté d’un seul , on pouvoit jouir en sécurité parfaite des biens qu’on estime le plus; mais les choses ne se passent point ainsi dans le monde social , et cet échange de l’obéissance contre le repos n’est point un pacte simple et qui soit toujours offert aux Nations les plus dociles. C’est avec ses passions, comme avec son savoir, qu’un despote gouverne. Ainsi, l’autorité arbitraire ne sera jamais une garantie suffisante de la tranquillité publique. — Faites-les obéir, faitesles taire , — voilà les vœux que vous
adressez à votre maître , mais il n’y réussira pas s’il n’est sage, car les murailles parlent contre la déraison et la folie. Eh bien, nous prendrons un homme ferme et habile, courageux et modéré, sévère et bon. JVous prendrons.... Mais on ne prend pas un maître, c’est lui communément qui vous prend ; et quand ou pourroit librementleprendre,quelquefoispendant un siècle f pendant deux, pendant plusieurs , la nature en toute sa richesse, en toute sa fécondité , la nature 11e le donne pas. Vous en fierez vous k'<Jes~ élections populaires? quel aveugle guide! et les mieux réglées , entre ces élections, ne sont- elles pas une occasion de trouble ? Courrez - vous le hazard d’un ordre de succession? ce seroit mieux, et pourtant vous tireriez ;à une loterie, où il y a dix billets noirs pour un blanc. Voudriez-vous que des soldats, des prétoriens vous
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donnassent un maître? vous tiendriez de leurs mains un Néron comme un Titus, et une autorité consacrée par la violence devroit se soutenir par * les mêmes moyens. Il faut donc, en théorie, ou des précautions qui dirigent, qui règlent, qui gênent l’action du peuple dans les Républiques; ou de doubles pouvoirs, qui, par une sage combinaison, empêchent l’abus de l’autorité unique dans les Monarchies.
Je crois que ces deux dernières questions sont traitées au plus près, sont rapprochées de la pratique, dans mon ouvrage ayant pour litre :
Dernières vues , etc. Il s’y trouve, au moins dans les détails* des idées justes et nouvelles.
— Tout ce qu’on voudra, ai-je entendu dire à des hommes sensés, pourvu qu’on ne nous parle plus de la liberté. Nous venons d’en faire une trop funeste expérience. — ■
Que de fautes dans ces paroles !
Et premièrement ce n’est pas de la liberté dont vous avez fait l’ex-
• périence , c’est d’une autorité violente , saisie par des démagogues au nom delà liberté. Dites, que toutes les révolutions politiques sont dangereuses, et vous aurez raison ; mais elles sont telles , soit qu’on aille de la liberté au despotime, ou du despotisme à la liberté, et la preuve de cette vérité, ce sont les deux époques qui fiuirent et qui commencèrent la République romaine. Qu’on y prenne garde aussi, le mot de liberté est une source d’erreurs, ce mot, dans la société, annonce une faculté d’agir k sa volonté^ mais transporté dans l’ordre social, dans le système politique, ce même mot représente bien plus le moyen d’empêcher que le moyen d’agir. C’est au nom de la liberté , c’est pour elle , que les lois
• angloises opposent des barrières au
Pouvoir Royal, à l’autorité d’ua seul, à l’autorité isolée d’une des deux Chambres du Parlement, à l’autorité des Juges , à l’autorité des Magistrats civils. Il faudroildonc, pour remettre en honneur la liberté , pour la réhabiliter en politique, lui donner un autre nom, un nom plus analogue k son esprit , un nom qui dérivât des idées d’obstacle , de gêne , d’empêchement. On seroit ainsi dans le vrai, et parfaitement dans le vrai.