LIAISONS CONJUGALES
Un homme de l’esprit le plus
stérile trouve des sujets de conversation avec sa femme , tant les intérêts communs entre deux époux sont multipliés. Il faut beaucoup plus d’abondance , beaucoup plus d’imagination dans les relations habituelles avec une simple maîtresse.
Les femmes du monde surtout ne s’associent qu’a des idées à demifolâtres, rien ne leur appartient, et partout où elles distinguent les traa ces de la raison , elles croient découvrir les pas d’un ennemi. Cette réflexion en faveur du mariage devroit augmenter le nombre de ses partisans dans les grandes villes , où tant de gens, embarrassés au milieu de la société , prennent une mai-* tresse pour l’aisance de leur vie ou la commodité de leur esprit.
$. lit). FRAGMENT SUR LA LIBERTÉ MÉTAPHYSIQUE. 1802.
Un homme d’esprit attaquoil
hier chez moi l’existence de notre liberté; et sans employer des argumens nouveaux , sa manière pressante et didactique faisoit beaucoup d’impression.
Il personnifioit les motifs de nos actions , et s’attachant à démontrer comment ces motifs créoient -ou fixoient toutes nos résolutions, il en concluoit que , dans cet état continuel d’asservissement à un régulateur, notre liberté n’existoit pas.
L’erreur principale de ce raisonnement vient de ce qu’on détache une des parties , une des modalités de notre organisation spirituelle , pour en faire un être extérieur sous le nom de motifs , un être séparé de nous, auquel on soumet ensuite toutes nos actions et toutes nos volontés. C’est donc en réclamant ces motifs comme une portion de nousmêmes, comme une des œuvres de notre esprit, que nous reprendrons
la liberté dont on veut nous dépouiller.
Ce n’est pas hors de nous , mais en nous, que nos volontés , nos opinions, nos préférences se forment; et c’est notre esprit qui fait ce beau travail , ce travail si composé de nuances et d’e'lémens imperceptibles qu’il ressemble à une création. Notre esprit rassemble autour de lui tout ce qui peut l’éclairer, > les souvenirs du passé , la prévoyance de l’avenir, les vues plus lointaines encore qui composent les tableaux de l’imagination. Il a encore l’idée des satisfactions morales et des plaisirs des7 sens, et il comprend tout notre être sous son immense inspection ; enfin, les vérités et les illusions semblent < circuler autour de notre esprit, semblent en combat devant lui , et c’est lui qui décerne la palme aux unes ou aux autres. Que parle-t-on de motifs ? chaque pensée raisonnable
a le sien, chaque séduction danger reuse a le sien aussi ; et lorsqu’au milieu de tant de mouvemens, au milieu de la tourmente où notre esprit se trouve placé, il se décide enfin , cette résolution est visiblement la dernière action de sa pensée, et non une proclamation despotique qui lui est adressée du dehors pour fixer ses doutes. Ne voit - ou pas comment il en use avec autorité envers tous les motifs qui lui sont présentés? Quelquefois il les range, il les aligne devant ses regards comme sur un champ de bataille, pour les mieux connoître et les distinguer plus facilement ; et dans d’autres momens, c’est un a un qu’il les fait comparoître devant son tribunal , il écoute les uns favorablement, puis il les disgracie , puis il les rappelle ; et souvent une raison qu’il tire de l’oubli, qu’il fait sortir de l’ obscurité , triomphe de toutes les autres ;
et voilà pourtant cet esprit souverain, souverain de toutes les manières , que l’on voudroit, avec l’art du raisonnement, transformer en esclave de sa dernière decision. C’est vouloir substituer la plus misérable des suppositions au magnifique système de pouvoir et de liberté, dont le sentiment de notre esprit nous donne l’idée.
Certes, s’il ÿ a dans nous quelque chose de supérieur à la pensée, ce n’est pas un motif mis en autorité par les décrets de l’école , ce n’est pas uné des modalités sans fin que notre esprit gouverne ; mais c’est le moi , cet être mystérieux, cet être incompréhensible dont notre pensée ne semble que l’agent , dont notre pensée a pour mission de faire le bonheur par ses soins et ses recherches.
Le moi , centre de notre existence , est susceptible de peines et de plaisirs; et ces peines, ces plai-
sirs , il les doit aux impressions que reçoivent les sens dont il est doué, et aux perceptions morales, la source productrice de tant de soins et de tant d’espérances.
C’est à ce moi que les passions s’adressent, c’est à ce moi que la raison fait entendre son langage , et lui seul prononce dans toutes les questions qui intéressent le bonheur; c’est lui qui a la décision suprême, mais il paraît laisser agir sans lui la pensée quand elle travaille, quand élle compose, et il ne s’inquiète que de son but.
Il semblerait donc qu’il y aurait en nous deux facultés , constatant v l’une et l’autre notre liberté. L’une appartient entièrement au moi > le souverain de notre organisation vivante, le maître de la maison. L’autre appartient à la pensée, a cette pensée qui, dans les détails de toute espèce de recherches et de compositions ,
semble se mouvoir par des causes indépendantes du moi. Ainsi l’Artiste en guidant son pinceau , le Poète en arrangeant des vers harmonieux, le Savant en poursuivant dans son laboratoire les secrets de la nature, semblent avoir une liberté d’action qui leur est propre. Et le moi est là qui jouit des perspectives de glaire et de fortune que les travaux de la pensée lui promettent ou lui font espérer ; et s’il voit que ces travaux sont stériles, il commande à la pensée de suivre une autre route.
Enlin , au dessus du moi qui délibère seul , ou qui guide l’actiou de la pensée, il semble qu’il y a place encore pour une autorité supérieure. Mais s’il arrive aux hommes de s’essayer à considérer d’en-haut leur pouvoir spirituel, de l'entreprendre en se plaçant par l’observation au dessus de leur pensée, et pour ainsi dire au dessus du moi
dont ils ont la conscience , ils sentent à l’instant l’inutilité de leur tentative ; et s’ils persistaient, ils tomberoient dans une sorte d’anëantissement. C'est qu’une telle place où nous voudrions monter , appartient k Dieu seul, ou aux esprits célestes, investis d’une portion de sa puissance ; ce sont là des mystères sur des mystères : ainsi , en étudiant la métaphysique de notre organisation morale , arrêtons - nous aux observations de notre esprit , approuvées et confirmées par notre sentiment. Et qu'est-ce que ce sentiment en métaphysique? une lumière plus pénétrante encore que la lumière de l’esprit, et qui semble admissible de plus près k la conception de nos facultés simples, telles que la pensée, la liberté, le choix, la volonté et l’obéissance de notre être physique aux commandémens de notre être moral.
Est - il rien de plus misérable , que de vouloir dégrader ce système sublime , que de vouloir abre'ger cette immense conception en créant des modalités indéfinissables, qui, sous le nom de motifs, sont nos maîtres et nos maîtres absolus.
Celte hypothèse, toute fantastique , est plus absurde que l’hypothèse des atomes disséminés dans l’espace , pour expliquer a priori l’ordonnance de l’univers; car nous concevons au moins l’existence de ces atomes , lorsque nous brisons en imagination tout ce qui existe; mais les motifs ne sont que l’expression d’une idée, c’est une parole inventée pour expliquer, en dehors, l’action intime de notre esprit, et pour en donner une notion plus distincte :
mais ces motifs ne sont pas moins, comme nous l’avons dit, l’œuvre de notre esprit ; aussi sans cet esprit , sans la faculté de penser , d’exa-
miner et de choisir , un motif seroit vide de sens, tandis que les atomes peuvent être conçus par notre entendement , indépendamment de l’existence des mondes harmonieux dont l’uni vers se compose.
Laissons là les dire de l’école , et l’abus qu’elle fait de l’art du raisonnement , de cet art qui , en s’élevant contre l’esprit de l’homme , s’élève contre son Créateur ; car cet art est notre ouvrage , tandis que notre magnificence spirituelle est avant nous , avant notre travail, avant nos forces , avant notre sentiment même* Ah ! si longtems qu’on ne viendra pas nous ouvrir les portes de ce temple intérieur que nous appelons notre organisation morale, croyons, sur la foi de tous nos sens intellectuels , que ces mots anciens comme le monde , la pensée , la liberté, la volonté, le moi , sont des mots significatifs, inventés pour
exprimer les caractères principaux de notre sublime essence.
Et quelle invention petite et ressemblante à un jeu d’enfant on supposerait à l’Etre suprême, en substituant un mécanisme uniforme -à la grande idée de la liberté, de la liberté' unie à l’intelligence. Où serait alors le but de la création , le but de l’ordre et de la magnificence du monde ?
Allons plus loin encore, en finissant. J’admets en hypothèse le système métaphysique des motifs, des motifs clominans que je viens d’expliquer; et je ue vois plus alors comment aucune liberté pourrait exister dans l’univers entier, comment le premier Être lui-même en aurait l’attribut; car les résolutions du Souverain des mondes devraient être précédées par des motifs, comme les résolutions de l’homme. Oui , sans doute, il faut des motifs à
toutes les actions , c’est même une condition de la vraie liberté; mais ces motifs sont l’œuvre de notre esprit, et non le résultat obligé d’une force indépendante de nous: terrible système, qui, au milieu du monde social , détruiroit toutes les idées d’honneur et de gloire , et qui, dans une perspective plus vaste , dans nos rapports avec la Divinité, anéanti roit notre émulation , notre mérite et nos espérances !