CHAPITRE XLVL
PANTHÉONISATION DE MABAT.
SoMMAiRB. — Pression robespierriste. — Discours de David en novembre 98. — Ché-i^ nier demande l'expulsion de Mirabeau du Panthéon. — Opinion de Marat en 1791.
— Hébert aux Jacobins.— Bn septembre ITM, Léonard Bourdoq rappelle le décret.
— Fête de la panthéonisation de Marat. — Jean-Jacques Rousseau est aussi admis aux honneurs du temple d'immortahté.
La pression de Robespierre sur les décisions prises par rapport à Marat va encore se faire sentir dans ce qui suit; si nous insistons, ce n'est pas qu'il importe ici-de juger Maximilien, mais c'est que la persistance du quasi-dictateur prouvera bien qu'il y avait une doctrine marâtiste redoutable pour quiconque aspirait au pouvoir sans contrôle; s'il n'en était pas ainsi, on ne voit pas pour quelle raison un mort inspirerait tant d'animosité.
Nous avons lu qu'immédiatement après l'assassinat, la section du Pantliéon avait réclamé pour la victime les honneurs de l'immortalité; nous savons encore que Robespierre, en juillet 93, ajourna la proposition; cependant les patriotes n'avaient pas abandonné ce projet.
A la séance du 22 brumaire an II (14 novembre 1793), David s'était présenté à la tribune de la Convention; il venait offrir à l'Assemblée le tableau qu'il avait fait; profitant de la circonstance, il avait ajouté : « Lorsque l'erreur égarait encore, l'opinion, l'opinion porta Mirabeau au Panthéon. Aujourd'hui! les vertus, les efforts du peuple ont détruit le prestige. Laj vérité se montre, devant elle la gloire de l'ami des rois se dissipe comme une ombre. Que le vice, que l'imposture fuient
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le Panthéon, le peuple y appelle celui qui ne trompa jamais. Je vote pour Marat les honneurs du Panthéon. » Divers membres appuient; la Convention décrète qne les honneurs du temple sont décernés à Marat, Tami et le représentant du peuple ; par le même décret elle arrête que les tableaux de Lepelletier et de Marat seront placés dans le lieu de ses séances. {Moniteur du 26 brumaire an II.)
Quelques jours après, Ghénier, chargé au nmn du Comité de l'instruction publiriue d'organiser la fête, avait fait un long rapport. Il y développait les preuves de la corruption de Mirabeau, et terminait ainsi son discoui*s : « Votre comité vous propose d^exclure Mirabeau du Panthéon français, afin d'inspirer une terreur salutaire aux ambitieux et aux hommes vils dont la conscience est à prix; afin que tout législateur, tout fonctionnaire public, tout citoyen sente la nécessité de s'unir étroitement, uniquement au peuple y et se persuade qu'il n'existe de liberté, de vertu, de bonheur, de gloire solide que par le peuple et avec lui. » {Ibidem.) L'allusion était aussi claire qu'elle peut l'être sous la terreur d'une presb^ion individuelle.
Ce considérant prouvait la supériorité morale du principe républicain sur le monarchique; celui-ci récompense le corrompu, celui-là le flétrit. La République n'admet que le génie s'appuyant sur les vertus civiques. En même temps que la Convention, par ce double décret, signait son plus noble titre de gloire, elle faisait aussi ressortir celui de Marat : l'Ami du peuple, en effet, avait été plus grand encore par ses qualités moi-ales qu'intellectuelles, et lui-môme avait prescrit dès avant sa mort ce qu'il voudrait, s'il était jamais reconnu digne de la reconnaissance de la patrie; en avril 1791, épo<]ue de la mort de Mirabeau et de sa panthéonisation, il avait écrit : « Montesquieu et Rousseau rougiraient de se voir en si mauvaise compagnie, et l'Ami du peuple en serait inconsolable. Si jamais la liberté s'étaUîssait en France et si jamais quelque législature, se souvenant de ce que j'»ii fait
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pour la patrie, était tentée de me décerner une place dans Sainte -Geneviève, je proteste ici hautement contre ce sanglant affront : oui, j'aimerais cent fois mieux ne jamais mourir que d'avoir à redouter un aussi cruel outrage. » [LAmi du Peuple^ W 421.)
Quelques jours après (28 novembre), Hébert s'écriait à la tribune des Jacobins : « Il est des hommes qui voudraient faire croire que nous ne voulons que substituer un culte à l'autre. Ils font des processions et des cérémonies religieuses pour Marat, comme on en faisait pour les saints. Déjà nous avons empêché cette profanation, continuons une surveillance rigoureuse. » Pas un Jacobin ne protesta, le mot d'ordre était donné; si bien donné que, s'il s'^écoula quatre mois entre la mort de l'Ami du peuple et le décret de panthéonisation, il s'en écoula dix entre ce décret et l'application.
Oui, ce n'est qu'après thermidor, le 18 septembre 179â, que Léonard Bourdon, au nom du comité d'instruction publique, annonce à l'Assemblée qu'on a fixé pour la cinquième sans-culottide la translation des restes de Marat au Panthéon; c'était, comme on sait, une époque de fête publique dans le nouveau calendrier. Le rapporteur sentait bien que la Convention avait à ce propos un reproche à se faire, aussi allaitil au-devant : « Console-toi de ce retard, peuple ami de Marat; le temi)s qui s'est écoulé depuis ce décre| n'a servi qu'à justifier la sagesse qui l'avait dicté. Les complots de ceux qui ne l'aimaient pas, de ceux qui, envieux de sa gloire sans imiter ses vertus, voulaient arriver à son immortalité sur les débris de la liberté renversée, ont été découverts; ces ennemis du peuple sont aussi descendus dans la tombe; mais au lieu de recueillir des regrets, leur mémoire est suivie de r.exécration publique. » La protestation était énergique, mais elle manquait du premier des mérites de toute protestation, elle manquait d'opportunité; c'était devant l'ennemi qu'il aurait fallu développer ce courage : Marat n'avait pas attendu que Lafayette, que Dumouriez, que les ministres, que
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les Girondins fassent enftiis ou morts pour les attaquer. Le
I chacal est le plus vil des carnassiers.
^ Léonard Bourdon continuait son allusion bravache, mais
en vérité elle est si pitoyable, plus de six semaines après la chute de Robespierre, qu'elle ne mérite pas la peine d'être citée.
Cette fois le décret fut mis à exécution. La fête fut aussi solennelle que possible ; on célébrait en même temps les victoires des armées de la République : partager l'enthousiasme, c'était en tempérer l'élan.
La veille du 21 septembre 9A, la section de Marat avait déposé le corps dans le vestibule de la Convention , au pied de la statue de la Liberté. Le lendemain, dès huit heures du matin, toutes les sections étaient rangées à la suite du char funèbre qui se mettait en marche. De peur de répéter les mêmes idées, de reproduire les mêmes images, nous ne ferons qu'esquisser la cérémonie.
Arrivé devant le Panthéon, le convoi s'arrêta. Un huissier de la Convention s'avança vers la porte du temple et lut à haute voix le décret qui accordait à Jean -Paul Marat les honneurs du Panthéon et en expulsait Mirabeau. Le corps fut descendu du char et porté triomphalement sur une estrade préparée dans le temple ; au même moment une mélodie de la composition de Méhul rappelait aux assistants le bonheur de l'immortalité : « C'est dans cet instant, dit le Moniteur^ qu'on rejetait par une porte latérale les restes impurs du royaliste Mh-abeau, » Le thuriféraire officiel voulait se faire pardonner ses premières génuflexions : il bavait aujourd'hui sur son idole d'hier; attendons demain.
Le président de la Convention fit un discours où il énumérait les titres de l'Ami du peuple à l'immortalité. La cérémonie se termina par un chœur général à la gloire des martyrs et des défenseurs de la liberté : les paroles étaient de J. Ghénier, la musique de Cherubini. i
Quelques jours après, les poiles du temple de la gloire
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s'oavraiait eocwe pour recevoir les restes de Jean-Jacques Rousseau. Si ce dernier l'avait emporté par le génie, combien plus Marat par les qualités civiques et privées. C*est à ces dernières que sont acquises toutes nos préférences; car, pour implanter la liberté, ce sont bien plus les grands caractères que les grandes intelligences qui font défaut.