‹ Marat, l'ami du peuple (volume 2)Chapitre 31 sur 87 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le travail bibliographique qui suit est tout entier de H. F. Chevremont. Les lecteurs attentifs se feront une idée de tout le profit que nous avons pu tirer des connaissances spéciales, des conseils, des rectifications, des communications de pièces de ce bibliophile consciencieux et patriote. Son obligeance a été telle, que nous considérons comme un devoir de justice et de reconnaissance de déclarer que, s'il y a quelque chose de bon dans notre livre, c'est en grande partie à H. Ghevremont qu'il faut en savoir gré«

Ego polivi banc materiam

Quam reperit.

AlFBED BOUGEART*

A la date du 12 brumaire au m™« (2 novembre 1794), la veuve Marat (Simonne Evrard) fit paraître le prospectus de la réimpression des œuvres politiques de TAmi du peuple; des événements, ou plutôt des persécutions empêchèrent la réalisation de ce projet patriotique qui aurait redressé bien des erreurs et porté la lumière sur les faux numéros du journal qu'on rencontre dans presque toutes les collections. Voici ce qu'on lit dans ce prospectus :

« Aujourd'hui enûn il n'est plus possible de faire prendre le

change, et ses ouvrages (à Marat) vont paraître malgré les sourdes menées de Tenvie qui s'y oppose.

a Cette édition aura donc, outre l'avantage de ne contenir que ce qui est vraimqpt sorti de la plume de Marat et de n'être plus confondue avec les fausses productions, celui d'être augmentée d'un grand nombre de notes et de remarques, et celui d'être rétablie dans sa première intégrité.

« Chacun sait, et Marat lui-même l'a annoncé, que ses numéros ont été souvent tronqués, altérés, falslQés par des mains inûdèles, auxquelles il était obligé de conûer son manuscrit pour le faire imprimer, ne pouvant vaquer lui-même, sa tête étant proscrite. ^ On proGtait de sa cruelle position pour l'outrager impunément en dénaturant ses écrits. »

Un jour, je trouvai la note suivante dans un livre qui venait de paraître sous le titre : Histoire de la Révolution française, par

M, Villiawnè : «... La calomnie ayant échoué contre Marat, le pouvoir essaya vainement de Tacheter et lui offrit de payer son silence un million; Marat n'en devint que plus terrible : alors on fit paraître de faux numéros de L'Ami du Peuple, imprimés souvent avec les caractères et le papier de ce journal ; et il arriva quelquefois que les lecteurs se virent trompés par cette contrefaçon. Il s'est glissé des numéros de cette contrefaçon dans toutes les collections, excepté, bien entendu, dans celle de Marat lui-même. Celle-ci, dans laquelle Marat a intercalé des notes et les manuscrits qui n'avaient pu paraître à cause du bris de ses presses, est en possession de l'auteur, à qui la sœur de Marat (Albertine Marat) Ta transmise en 1835. »

Avant d'aller plus loin, permettons-nous une remarque. M. Villiaumé dit que les notes et les manuscrits intercalés sont de Marat; cette raison a contribué, je n'en doute pas, à lui faire vendre cette collection deux mille francs; mais Simonne Evrard, la plus intéressée de tous 5 le faire savoir, ne parle point de cela, et je crois qu'elle n'y aurait pas manqué. A part certains manuscrits, je crois bien plutôt la majeure partie de ces notes rédigée par Simonne Evrard pour la réimpression des œuvres politiques de l'Ami du peuple; quand Marat manquait de-temps pour revoir ou corriger sa feuille, comment aurait-il eu celui de faire toutes les notes et corrections que nous signalerons?

C'est en 1835 que M. Villiaumé a reçu des mains d'Âlbertine Marat celte collection, c'est-à-dire près de douze ans après la mort de Simonne Evrard; ce n'est donc qu' Albertine qui a pu loi s iffirmer que les notes fussent de Marat. Nous voulons admettre 'lafiirmation ; mais n'a-t-il pas pu se faire que la sœur, en parlant ainsi, n'ait voulu tout simplement qu'indiquer la source où Simonne avait puisé? C'était comme si elle eût dit : Marat n'eût pas écrit autrement. Elle rendait à César ce qui appartenait à César; elle remontait à la source commune de toutes leurs inspi rations.

Nous n'insisterons pas, mais qu'on remarque qu'il n'existe paa de collectionneur qui ne prétende posséder les précieux numéros avec corrections manuscrites; nous connaissons à Paris un pseu-

donyme (M. Cas...) dont parle aussi M. Paul Lacroix dans le Bulletin DE LA Librairie a bon marché , qui, lui aussi, déclare dans un catalogue avoir reçu d*Albertine une collection annotée ayant appartenu à Marat. Enfin la collection Labédoyère avait aussi des « numéros de L'Ami du Peuple avec ratures, corrections et additions .de la main de Marat. Plus de 80 pages in-8» entièrement manu- .scrites, sans compter de nombreuses notes en marge des numéros imprimés. » Les historiens sérieux qui parleront de Marat feront leur proût de tous ces renseignements.

Il n'est pas à ma connaissance qu'il ait été publié le moindre document bibliographique sur la collection de M. Villiaumé, qui a acquis une réputation telle, qu'elle fut vendue une première fois deux mille francs, ainsi que nous l'avons déjà dit, et revendue il y a peu d'années quinze cents francs.

Ce que je vais dire est le résultat de laborieuses recherches durant l'exposition à la dernière vente ; j'aurais tort d'affirmer que cette vérification, si consciencieuse qu'elle a été faite, se trouve à l'abri de toute rectification : je prie donc l'heureux possesseur de réviser ce jugement, si involontairement j'ai pu m'abuser.

Cette collection , que je croyais trouver unique sous tous les rapports, se présente sous un aspect informe et une reliure peu digne de sa rareté ; certains volumes sont composés de numéros non ébarbés dans un état parfait, d'autres, de numéros abominablement rognés provenant de collections déjà reliées, d'autres enfin du mélîuige de ces deux genres. En ouvrant le premier volume, je constatai tout d'abord Tabsence du Prospectus, première et indispensable pièce qui est la pierre de touche de l'opinion politique du rédacteur; Marat y trace d'nne main hardie et avec une conviction profonde la conduite d'un censeur public, il y démontre la nécessité de son entreprise. Comme nous, tout lecteur peut constater qu'il resta aussi fidèle à son programme qu'à la cause du peuple, pour lequel il a tout sacrifié.

Poursuivant mes investigations, j'ai vainement cherché une brochure que Marat dans son journal annonce avoir paru dans la nuit du 13 au 14 juillet « ayant pour titre : L'infernal projet nfvoni.

Je n'ai pas vu un seul numéro du Junius français; il y en a

cependant treize, tous avoaés par Marat ; une collection du journal ne saurait être complète sans le Jimius, dont chaque numéro est en quelque sorte un supplément à celui de L'âmi du Peuple.

Je n'ai pu trouver une brochure de quatre pages in-8® en forme ie numéro du journal, sous le titre : Moniteur patriote, pièce jugée si importante par Marat, qu'il l'indique à tous les titres des numéros de son journal.

La Lettre a M. Joly est dans l'état le pl«s déplorable de vétusté.

Le Prospectus d'un ouvrage posthume de Marat, ayant pour titre : L'École du Citoyen, ne s'y trouve pas ; cette pièce, la seule qui fasse connaître l'esprit de ce manuscrit qui semble aujourd'hui perdu, est importante par ce seul fait.

EnGn je n'ai trouvé aucun placard; si le plus grand nombre est réimprimé sous forme de numéro, il s'en trouve cependant qui ne l'ont point été ; c'est de ces derniers surtout qu'il faut déplorer l'absence.

Il résulte de cette investigation qu'il manque à cette collection, non-seulement toutes les pièces indiquées ci-dessus, mais encore la presque totalité des numéros manuscrits qui n'ont pu paraître et le manuscrit de L'École du Citoyen, que la veuve Marat devait aussi imprimer, selon ce qui est annoncé dans son Prospectus, page 7. Tous ces manuscrits et les pièces imprimées dont j'ai signalé l'absence ont-elles été remises par la veuve à la sœur qui lui survécut jusqu'en 1841? Albertine Marat les a-t-elles remises complètes ou incomplètes à M. Villiaumé? Je l'ignore, mais je constate un fait qui a son importance. Il s'est déjà glissé tant de faux numéros dans le journal de Marat, tant de fausses productions parmi ses œuvres politiques, qu'on ne saurait prendre trop de précautions pour éviter d'en laisser grossir le nombre; il ne faut pas, surtout, qu'à l'aide de cette collection on puisse un jour, y glissant quelques notes mensongères ou quelques fausses productions, imputer à Marat des opinions qui contrediraient ses principes dans le seul but de donner raison aux folliculaires modernes.

Cette collection, que je vis à la vente Solar en décembre 1860 et janvier 1861, me fournit l'occasion de confronter le journal avec des notes extraites de notre catalogue spécial, minutieusement pré-

paré sur plusieurs collections ; j'aurais désiré avoir plus de temps et le faire avec le catalogue même, la bibliographie y aurait plus ; gagné, mais, ne pouvant disposer que d'une heure d'exposition, je Idus ûxer plus particulièrement mon attention sur un point essentiel : une série de faux numéros inclus dans toutes les collections et sur lesquels j'avais depuis bien des années de graves pré* somptions. Par cette confrontation, j'ai constaté que les numéros

624 mardi 27 juillet 1791

525 vendredi 29 juillet —

526 lundi 1« août —

527 vendredi 5 août —

528 lundi 8 août —

étaient faux, qu'aucun numéro ne les remplace et qu'il existe à cette époque une lacune, comme du numéro 46 à 50, du numéro 58 à 69. Cette partie bibliographique appellera, je l'espère, l'atr tention des bibliographes et surtout des historiens qui voudront entreprendre une consciencieuse étude des œuvres de l'Ami du peuple; quant à mes présomptions à l'égard* des cinq numéros signalés, bien que solidement appuyées par la lacune existant dans la collection unique , elles semblent encore mieux établies par un document du temps; nous l'empruntons à Momoro qui, à cette époque de juillet 1791, lors de la funeste et sanglante affaire du Champ-de-Mars, était encore rédacteur du Joornal du club des

CORDELIEnS :

« ..• Les patriotes, poursuivis avec un acharnement incroyable par les ennemis de la Révolution, sont contraints de céder à la force, de gémir sur le sort de leur patrie que le deuil de la liberté [ va bientôt peut-être couvrir d'un crêpe lugubre...

« Le journal de Marat a été saisi, et les formes ont été brisées dans l'imprimerie où il se faisait. » (Histoire des Journaux et des JouRNAusTES DE LA REVOLUTION FRANÇAISE, par L Gallois, tomo !!■*, page 471.)

Qu'y a-t-il d'extraordinaire qu'à cette époque de réaction sanglante Marat n'ait pu, durant quinze ou vingt jours, livrer sa

feuille à rimpricnerie, les presses ayant été brisées^ rimprimerie saccagée et l'éditeur jeté en prison ; qu'on lise le numéro 529 du mercredi 10 août 1791, il ne restera plus, je l'espère, aucun doute à cet égard. Mais, ob jectera-t-on , Marat n'a pas signalé cette lacune comme il a signalé les prfeédentes. C'est vrai, mais à dette époque les événements se sijccédèrent si rapidement, qu'on peut supposer que, ajournée, elle fut enOn oubliée. Qu'on s'étonne peu de voir M. Deschiens consacrer cette erreur si facilement admise après lui ; on a beaucoup colligé, mais combien le nombre des lecteurs est restreint, vu le nombre prodigieux de ceux qui se prononcent contre Marat sans l'avoir jamais lu! Signalons, en passant, qu'aucun de ceux qui ont eu en leur possession la collection ayant appartenu à la veuve Marat n'a daigné faire profiter le public d'un travail utile. Si jaloux qu'on doive être de la posséder, il n'est rien qui puisse amoindrir le mérite de celui qui voudrait attacher son nom à l'œuvre réparatrice des erreurs qui ont été commises; rétablir la vérité, c'est ouvrir aux historiens une voie large et sûre, c'est travailler à réhabiliter la mémoire d'un grand citoyen dont la vie laborieuse fut consacrée au bonheur du genre humain, a La mémoire des martyrs de la Liberté est le patrimoine du peuple, » a dit la veuve de J.-P. Marat ; vengeons-les de leurs infâmes détracteurs.

Ce qui rend cette collection exceptionnelle, ce sont les nombreuses notes mises en marges de la main de Marat (selon M. Villiaum^ et celles qui sont intercalées; mais en présence de la ligue redoutable des méchants et de l'impossibilité matérielle de répandre les œuvres de Marat parmi le peuple, je redoute les conséquences perfides que peuvent un jour tirer de ces notes inédites les ennemis de Marat; d'ailleurs, qu'importent à la gloire de l'Ami du peuple quelques lignes de plus ou de moins, son journal est la démonstration vulgarisée et l'application des principes qu'on trouve développés dans ses œuvres de philosophie, de législation, de constitution, des Chaînes de U esclavage, de VOffrande à la patrie, tous livres que les folliculaires ne peuvent entamer de leurs dents venimeuses? La politique de Marat a pour base l'humanité et la justice; aussi la reconnaissance des hommes justes et clairvoyants de

tous les temps le placera-t-elle, comme nos pères, au premier rang parmi les bienfaiteurs de l'humanité.

Revenons à certains détails qiii concernent cette collectioni . quelques feuilles intercalées ne sauraient remplacer les vin(^ numéros qui n*ont pu paraître; ces dernières ne présentent à peineo à elles toutes, que la matière de deux on trois numéros de VAmi du Peuple. Ce n'est pas sans être étonné que j'ai trouvé dans cetta collection, et reliées avec les numéros du joumal de Marat, un assez grand nombre de feuilles de L'Orateur dd Peuple, par Friron; pour peu qu'on ait seulement parcouru le journal de Marat, on sait que parfois il faisait paraître dans L'Orateur du Peuple des articles qui ne pouvaient entrer assez à temps dans sa feuille; le contena de tous ces numéros n'étant pas exclusivement de Marat, c'est, ce nous semble, détruire l'unité d'une œuvre que d'y ajouter celle d'un autre; leur vraie place serait ailleurs. Mais en admettant qu'un tel amalgame ait eu sa raison d'être, comment expliquer la présence d'un Prospectus du journal de Maximilien Robespierre et celle d'une feuille intitulée : Journal du Diable? Où peut s'arrêter un pareil abus, si l'on n'y met un frein? Aussi me suis-jefait un devoir de le signaler aux bibliophiles et de leur fournir le moyen facile de colliger sans peine un journal de Marat, en leur offrant un catalogue spécial et minutieusement établi ; c'est en Usant qu'ils apprendroni à reconnaître partout Te caractère original qui distingue les écrits de Marat, et qu'il deviendra impossible de leur en imposer par de fausses productions.

Le catalogue que nous annonçons sera précédé de celui des œuvres philosophiques, scientifiques, littéraires et politiques de J.-P. Marat ; parce que nous avons pour principe de ne rien avancer dont nous ne puissions garantir l'exactitude, en indiquant les sources où nous aurons puisé; afin aussi de faciliter les recherches pour toutes les pièces qui nous seraient restées incoRnues ou qui n'auraient pas passé sous nos yeux.

Cela dit, nous devons encore faire précéder notre travail de 11 réflexion suivante, afin que le lecteur sache bien que nous entendons établir la solidarité la plus étroite entre l'auteur de Fétude sur Marat et le bibliographe.

L'étude spéciale des œuvres de J.-P. Marat m'a vingt fois démontré que les bibliographes, en se copiant les uns les autres, sans examen ni vérification des pièces, enracinaient des erreurs qu'il deviendra un jour impossible de détruire. Pénétré de l'utilité d'un travail sérieux, j'entrepris il y a quelques années la bibliographie que j'offre aujourd'hui; elle serait peut-être restée longtemps encore dans le carton, si je n'avais rencontré dans M. Alfred Bougeart une de ces rares natures qui, bravant les préjugés et la mauvaise foi, osent élever la voix en faveur de la vérité : historien consciencieux, patriote intègre, travailleur infatigable, il possédait les' qualités indispensables pour commander la confiance, et plaider au tribunal de l'opinion publique la cause de Marat.

Unis par la conformité de nos vues sur l'Ami du peuple, c'est avec bonheur que j'ai mis à sa disposition les trente-deux volumes des œuvres complètes de Marat, plus de deux cents brochures relatives à ce grand citoyen, une collection d'estampes, de pein* tares et de médailles.

F. Chevbemont,

GATAL'OGUE

OBUYRES COMPLÈTES DE J.-P. HARAT

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