‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 13 sur 150 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

— C« qa'a été If arat avant 1789. — La Révolation commence , — Offrtmdt à la patrie. — Premier diicours : Que les nobles ne pourraient tenir leurs pro- ■leMses. — Deuxième ditcoun : Appel à la conciliation. — Troisiètne discoun : Examen des ministères antérieurs. — Quatrième discours : Situation de la France à cette époqae. — Cimpiième discours : Lois fondamentales. — Accusation de rojaysme. — Réponse. — Supplément à Voffrande à la pati-ie : !• Peinture des maux que le peuple doit à son incurie; 2* Analyse de la lettre du roi aux états; 3o Conleiis aux députés du tiers; 4» Supériorité d'une Assemblée nationale. — Mérite des deux brochures. — Ce qu'est Marat au début de la Révolution.

Nous avons suivi Marat pas à pas, pour ainsi dire, de 1743 à 1787 ; aucun de ses écrits, c'est-à-dire aucune de ses opinions philosopliiques, morales, religieuses ou politifiues ne nous est échappée; sous ce rapport nous connaissons T homme tout entier; quel reproche peut lui être adressé? Nous ne savons rien, il est vrai, de ses mœurs; mais quel droit aurait-. on de les supposer mauvaises ? Nous l'avons vu occupé tour à tour de littérature et de science ; nous avons constaté qu'il y sacrifiait tout ce qu'il gagnait comme médecin, comme savant ou comme écrivain; nous avons cité le passage de son journal dans lequel il mettait toutes les polices de TKurope au défi d'avoir aucune dénonciation à faire contre lui : sont-ce là des inductions à l'immoralité? Nous avons avoué enfin, et lui-même ne s'en cachait pas, qu'une passion ardente le dominait, l'amour de la gloire. Quelle gloire recberchait-il ? Celle d'être tour à tour le plus grand philosophe, le plus grand savant et le plus profond politique de son

130 JHAN-PAIL MARAT. ^

é^.OTip. Oiril 1';»;! r.cjîiiso "^u non. !îi u*<^ pn^ la «^ii'^-^î'^n en ce iiKRi'nt- Si a*ii!/i:i"n Co'.i «l'ire enc^ijr.iji-e, c'e>' à coup sûr ce!l*^-îri. pîjîrq':»-' la .sociéi»} n'a que proîiî à faiie, |»ni>qiie rindiviflii q^ii^ ccil** pn.s<ion ranime ne î eut J'.m ils p!îis m'iitment la saiis^'aiie qu'à Jes con'Uti* ns l;on.«raL!t.-<. 0:i»' M:\rat se soit faii illusion sur son impf riance peii^nnf Ile, sir le degré d^ reniinniée qu'il s'êtrtit nrq!i:>f . qir.mjv» te? Ce n'était là qu'un njOiV -ment de |it>tïiii|»:i r. : [mhh- iiioi« je sais gré à la nature qui lui axait donné ce d-i^f^m p« w ]r soutenir d.'uj> la liili'*: je crois (\w: riiuiîi.lité cIt» lienie •• é-ouITé plus d*ij:i! ♦> a-j irations qu'elle n'a iviue s*^ fi'or^u*'illeux de Ifurs sî*;:'s. romme dit le Psaluii-te. Ks:-C" lO it ce que ses ennemis ont jusqu'à p!é>eni à lui re; ro Ikt? Sût. nous acceptons une occusaiion qui ne pro'ive q i'« ne rhose : c'est qu'il fiit lioinnie: et alors même nt»us noi;s '•nerons avec J^-an-Jac |U'S : j Ère éternel, q le chacun de ses ennemis déc^uvie à son tour son cœur au pie I dr^ li^n trône avf*c la ni.riie siîic rlt-^. et pui^ qu'un seul te di<e, s'ii \'o-c.jr fus meiltcur que tct homme-làl >» [Confrssi'ons^ I"" pazt^. livre 1",) Mais attendez, si les actes de sa vlecixiN* ne nous sont pas connus j isqij'en J7S9. à partir (!e cette daî»* jusqu'.ui jour de sa m »rt no:;s n'allons pas le peidre de \ue d'un in-taiit; lît, cniuie c» t espace de temps <<i j istoïicnt rem|)Ii par la péri «'le rêv"!utionnîiiîe, c'ot-à-dxe pir d^s ci:con-tarices où rinfiivi'l'i p»^ut donner |)lus 111)! e < i urs à ses nmuvaîs instinrt<. eh bien! voyons comment apra Maraî. et par ce qu'il s'o.^t nîODtré dans la Révolijtion juîren:i< s'o < e qu'il a\aît pu ét'e aTipira\nnt. On ne peut f.iirf phis lar^e part à des ennenïis; c'e^t qu'aussi nous a\ons si peu à < r-iinchv. l'nore une foi^, nous ne demandons au !• cteur qTru:) peu d'attention et l'imparlialité qu'on a dr il d'attendre d'une âme lovale.

Alca jarla ext, enfin le sort on est jpté, le ?i[rr»a1 du combat e>t donné, la France se love, la Uow.lalion coninieuce : place au droit !

Nous sommes au 27 décembre i 788, le besoin d'argent a fah descendre à la monarchie un pas de plus dans la voie des concessions forcées, le conseil d*État arrête : « Que le nombre lies députés du tiers sera égal à celui des deux autres ordres réunis. » Toutes les têtes fermentent, chacun est dans l'attente; Marat, atteint d'une maladie dont le médecin prévoit tais les ravages, croit être sur les bords de la tombe. Mourir à la veille d'un triomphe auquel on a tant aspirô, pour lequel on av^t préparé toute sa vie, pour lequel, surtout, on se sent i nécessaire ! -Qu'il dut souffrir I Mais il lui reste encore quelques jours à vivre , il a froidement calculé les progrès du mal, il doit à la liberté jusqu'à ses derniers instants, il prend la plume, et, sur son lit de mort, il écrit son Offrande i la patrie: hymne d'espérance, derniers conseils d*un j?oldat expérimenté frappé d'un coup imprévu avant que la lutte éTengage. ^

VOffrande à la pairie^ datée de 1789, se compose de deux brochures : la première, de soixante-deux pages, renferme cinq discours; la seconde, qui porte le titre de Supplantent à VOffrande à la patrie^ n'en renferme que quatre dans le même nombre de pages. La date précise de Tapparîtton de ces deux brochures successives est indiquée dans une note du journal VAyni du Peuple ^ au numéro 11; Tautear écrit : « La perte de temps qu'a entraînée cette fureur de briller à la tribune de l'Assemblée nationale a été prévue, il y a sept mois, dans VOffrande à la pairie, » Or, ce numéro est daté du 21 septembre, ce qui rapporte la publication au courant de février.

Le premier discoui*s s'ouvre par un hommage rendu aux philosophes du xvm° siècle, à ces génies éminents qu'on a trop oubliés depuis : « Grâce aux lumières de la philosophie, le temps est passé où l'homme abruti se croyait esclave. » Mais la reconnaissance de l'auteur ne s'arrête pas là, la justice demandait plus encore : « 0 ma patrie! accablée sous le poids de tes maux, longtemps tu gémis eu silence :

Texcës de tes tourments t'a enfin arraché des cris de désespoir; ils ont retenti aux oreilles de ton roi. et son cœur paternel a été ému de compassion: il a sondé tes plaies, et ses entrailles ont tressailli de douleur; il vole à ton secours. Indigné de Tabus que des serviteurs infidèles ont fait de sa puissance, il veut lui-même encliaîner Taudace criminelle de ; ceux qui seraient tentés de les imiter, il veut lui-même s'élever un boulevard contre leur fureur. »

Puis, passant aux nouveaux pièges tendus déjà à la crédulité du peuple : u Convaincus de la légitimité de vos droits, vos ennemis mêmes ont cessé de s'inscrire contre vos rêclamaiions : loin de refuser (îe subvenir aux besoins de rÉiat, dont ils avaient été ju^ql^ici les sangsues, ils offrent d'en acquitter seuls la dette. (On se rappelle la réunion au Lou\ re des ducs et pa'u^, le 20 décembre 17SS.) D'en acquitter la dette! Mais le peuvent-iis? et où prendraient- ils de qu<M combler l'abîme? Libérateurs présomptueux, en est-il cent dans le nombre qui ne soient ruinés?... Mais quand ils ne s'abuseraient pas, quand ils pourraient, quand ils voudraient libiTtr le gouvernement, leur pompeux sacrifice ne serait qu'une ressource précaire, et l'État a besoin de ressources assuiées. Mais ils consentent à payer un jour sans mesure pour ne plus payer de la vie ; et, s'exéculant une fois pour toutes, ils resteraient maîtres du cbamp de bataille, ils vous tiendraient abattus pour toujoui^. ils appesantiraient vos fers, ils continueraient à s'engraisser de vo:re sueur, à se gi>ri:er de votre sang. » L'affirmation était explicite, elle promettait un conseiller expert et couraginix.

Le deuxième d'iscours est un appei à funion. non pas un appel déclamatoire, mais basé Mtr les plus si^lides raisons. « Mes chers compatriotes, vos ennemis cherchent à détacher dp vous l'ordre des financiers: mais ces hommes fortunés sont trop judicieux pour prendre parti dans une faction qui les méprise... On cherche à déîacher de vous les officiers nuittktpaux des villes i mais ces hommes estimaltles sont trop

sapérieors pour prendre parti dans une faction dont ils ont

souvent éprouvé les prétentions tyranniques... Tordre des

curés; mais ces ministres respectables de la religion, qui

savent que tous les hommes sont frères, et qui leur prêchent

sans cesse Thumilité , n'iront pas aflTicher des dislinctions

mondaines que TÉvangile réprouve... les lettrés, les savants,

les philosophes ; mais ces hommes précieux qui consacrent

leur vie à vous éclairer, à vous instruire de vos droits, qui

plaident votre cause avec tant de zèle, et qui disent si bien

*ïiie les hommes ne s'illustrent que par leurs talents et leurs

vertus, prendraient-ils lâchement parti dans une faction dont

îla combattent eux-mêmes les prétentions tyranniques? »

Voilà ce qu'on peut appeler de la politique à bout portant,

c'est le véritable argummtum ad hominem des rhétoriciens :

la connaissance du cœur humain ne saurait nuire à la science

poliiique ; elle en fait le fonds.

On se souvient que les parlements avaient abandonné la Qwise du tiers avant même que les états généraux fussent convoqués. 11 faut lire comment Marat récapitule tout leur passé, comment il réduit ces libéraux du despotisme à leur plus simple expression. C'est un véritable réquisitoire, et tdque dans la séance du 6 septembre 1790 la Constituante n'aura rien à y ajouter, c[uand elle voudra décréter la suppression de ces corps privilégiés.

Dans son troisième discours, l'orateur met le peuple en sarde contre Tengouemont, cette hypertrophie de la reconnaiî«ance, cette maladie si française. Il lui rappelle déjà ses erreurs récentes. Il passe en revue les ministères qui ont précédé : ce cardinal de Drienne, par exemple, qui avait puisé ^ lumières dans les cercles, à la toilette des femmes ga- '^tes, dans les intrigues de cour, et qui finalement s'était ^tiré avec huit cent mille livres de rente.

Ace propos viennent les conseils sur le choix des représentants à l'Assemblée nationale. On peut y remarquer que, Iniques mois avant les interminables débats qui ont eu lieu

434 JEAX-PAUL MABAT.

aux états pour leur dooner un nom, Marat avait indiqué le vëritable. Les historiens s'en sont- ils souvenus? L*auteur résume ainsi ses conseils aux commettants : <. Luniurts ei vcrlHs^ voilà les qualités indispensables d'un représentant du tiers-état. > Plus tard, développant ce tl|ème, il dira plus explicitement encore : - La politique est une science comme une autre, elle a des principes, des lois, des règles, des combinaisons variées à rinfioi ; elle demande une étud^ suivie, des rôGexions profondes, de longues médiuitions. ^ .(onsiiiu^ tfon, paj:e 2.) C'est la recommandation qu'il avait faite naguère

aux électeurs de la Grande-Bretagne, Depuis 1789, le peu[de a été bien di-s fois appelé à faire choix de d»^putés: s'est- il souvenu qu*i! fallait à la fuis lumières et vertus? Sous la monarchie, nous Tavons vu ne rechercher que les talents; sous la Répub!i]ue, il croyait ne devoir s'enquérir que des • gens d? bien : puis il s'est étonné d'avoir été dupe des premiers, d'avoir été maladroitement défendu par les autres. Mais aussi, qui pourrait s'imaginer qu'il y ail quelque cboee de bon à prendre dans un Marat ?

L'auteur rex.ent dans son quiirième discours sur la situatioa dépîor^able dans la-jueîle les mini:>ires du roi avaient précipité la France : consignons ici la chaleureuse exception qu'il fait t-n f:ivLur tîo Turgoî : * Ne confondons pas surtout dans l'/ur f'j.i! cv izraT.-l h^nirnc J'Éiaî, que ses talents appelèrent à l'adnîlnis-.raî'.ojî des finances, égaltmen: disiiuirué par la tagesse d? ^es vues et la pureté de ses m.Vms : le preniier et 11* seul en.'-T'^. il osa porirr le fl.imbeau dans ce dédale r>b^::u.*, vi ii'?;.i il L-n aurait rvri,lé 1-s abime> si la basse j:ui'U>ie ne ra^a'.î elol^^nô trop tôt p>ur.;:o;re nia he;ir. » N'a- ';-on pas dl: pie Marai ne rv-connaiss:ii? d':-.uire supériorité que L s.cnnt ? Mais peut-être la cri:l jae n a-t-eiîe cniendu paie:* '\\i'j ù'S catoniporalns? .Nous re\ie::Jions plus lard >ur cef.e a:ciis::îion.

Dans le c;n ;'iiv!ue discours en'^n l'iuiîeur prop ^s-:* ce qu'il ajïpelle les ^:v Ijls !V.*:îJ^ni-.::i»i:cs Ju r^v^auèie: nous allons

bjentôt les rappeler. Il termine Topuscule par cette toucbante exclamafion . « Chère patrie, je verrsà donc tes enfanta réunis en une douce société de frères, reposant avec sérénité soqs l'empire sacré des lois, vivant dans l'abondance et la coqcorde, animés de Taniour du bien public et l)eureu<x de ton bonheur! ie les verrai formant une nation éclairée^ judicieuse, brillante, redoutable, invincible, et leur chef adoré au faite delà gloire. » On voit que le furieux de 93 avait eu ses monentsde calme; ne sera-ce pas que quatre ans plus tard il

avait de véritables raisons de ne plus s*en tenir aux douces wluiious de l'espérance ? C'est ce que nous cliercherons.

Avant de passer à l'analyse du Supplément à VOffrnnde à h patrie y répondons à une réflexion secrète que bien des lecteurs se sont déjà faite sans doute, à une accusation trèsgrave en apj)arence, dont 'on ne commença à le ebargçr ([«'après sa mort, en 1795, quand il n'était plus là pour se défendre, accusaiion renouvelée îlepuis.

On pourrait lire dans YOffrande : « Béni soit le meilleur des rois. » Plus loin on trouverait encore : « Nous ne voulons point innover, nous ne voulons point renverser le trône, mais rappeler le gouvernement à son institution primitive. » Dans Bn autre ouvrage, le Plan de ConsliliUion^ il écrira bientôt : •Dans un grand État, la multiplicité des affaires exige TexpMition la [dus pn)mpte; le soin de sa défense exige aussi la plus grande céléiité dans l'exécution des ordres; la forme du 9^rernement doit donc Cire i/fonarehique. C'esf la jteule qui ^anrienne à la France, » Nous avons déjà vu cette opinion émise ailleurs. Enlin, dans son journal VAmi du Peuple^ il y fc>icndra; le 17 février 1791, il écrira: u J'ignore si les contre-révnhrionnaires nous f »rceront à changer la forme du P^uvemement, mais je sais bien que la monarchie très-limitée ^t celle qui nous convient le mieux aujourd'hui, vu la dépra- ^tion et la bassesse des suppôts de l'ancien régime, tous si portés à abuser des pouvoirs qui leur sont confiés. Avec de

<3(î JKAN-PAUL MARAT.

pareils hommes, une République fédérée dégénérerait bientôt en oligarchie. On m'a souvent représenté comme un mortel ennemi de la monarchie, et je prétends que le roi n'a pas de meilleur ami que moi. » ,

La déclaration est formelle, aussi me semblc-t-il entendre le haro de tous les partis : c'était un royaliste, s'écrieront les républicains furieux ; — après avoir soutenu la monarchie, il a demandé la tète du roi, c'était un parjure, diront Tes contrerévolutionnaires triomphants; — il est évident qu il a changé de principes selon les circonstances, ce n'était qu'un intrigant, penseront les impartiaux.

Nous espérons convaincre tous les partis qu'ils se trompent; mais nous demandons quelque attention, le sujet en vaut la peine. On ne nous reprocliera pas d'avoir tourné la difficulté; nous l'avons abordée franchement, nous sommes en droit d'exiger en rotour Fimpartialiié la plus sincère.

Oui, Marat fut d'abord royaliste, et il a pu l'être; oui, Marat fut plus tard républicain, et il a du l'être; et pourtant il ne peut être taxé de trahison et de basse ambition, car il n'a jamais changé de principe. C'est ce que nous allons prouver; il n'y a contradiction que dans les termes.

L'histoire nous a trop bien appris ce qu'il faut entendre par despotisme. Louis XIV fait seul les lois, seul il en ordonne l'exécution, et ses sujets obéissent en tremblant. C'est le régime du caprice d'un homme, de la volonté d'un seul, c'est la monarchie absolue, la pire espèce, l'idéal des royalistes conséquents. Les législateurs de tous les temps, j'entends ceux qui se sont levés en défenseurs de la dignité humaine, ne se sont que peu ou point occupés de cette fornie de gouvernement anormal : quand on rencontre sur sa route un reptile, on ne s'amuse pas à le décrire, si ce n'est pour préserver les passants de son contact.

Au despote Louis XIV succéda Louis XV le débauché. Or, tand'is que la monarchie absolue sommeillait engourdie dans les hras des courtisanes anoblies , voilà que le génie de la

liberté se lève et crie au peuple par la bouche de Montesquieu et par celle de Rousseau : ton droit imprescriptible, c'est de laire les lois par l'intermédiaire de tes représentants, et de les sanctionner par ton adhésion ; le roi ne doit être que le bras qui en commande l'exécution.

Quel trait de lumière! quelle révolution dans les idées rerues! C'était toujours la monarchie, puisque le monarque était consen'é, mais la monarchie désarmée de sa puissance défaire des lois selon son caprice, c'est-à-dire désarmée de sa puissance de nuire; elle tient encore l'épée en main, mais qu'avons-nous à craindre, puisque c'est la France qui doit en diriger les mouvements?

Or, c'est de cette royauté enchaînée, à laquelle on a donné l^nom de monarchie constitutionnelle, que Marat se déclare tout d'abord-partisan.

R(*|)ublicains, croyez-vous qu'aux premiers jours de la Révolution il ait pu avec Rousseau , avec Montesquieu , avec ïoatprécole anglaise, en conseiller l'essai sans sacrifier les droits imprescriptibles du peuple? Le radical Mably n'avait-il pa*^ écrit : « Un grand homme peut naître sur le trône dans une monarchie modérée. » [Législation.)

Royalistes, soupçonniez -vous que c'eût été de cette '^ede monarchie qu'il s'était déclaré partisan? Est-ce bien '^royauté constitutionnelle que vous regrettez?

Impartiaux, reportez-vous à cette époque, et dites si, les "'oits étant réservés, en face d'un siècle aussi corrompu, en Présence d'un peuple ignorant encore, façonné au joug par quatorze cents ans de tirage, en prévision de la révolte cer- ^ne de tant d'intérêts compromis, à l'idée seule du sang qu'il «udra répandre peut-être sans fruit, dites, impartiaux, si >ous n'eussiez pas pris parti pour l'essai du nouveau méca- Dame politique? Nous sommes à chaque instant menés par les ^"^nstances, et nous jugeons toujours les homme» du passé en dehors des circonstances où ils se sont trouvés !

Mais voici bien une autre affaire. L'essai de la monarchie

us JliAN-PAUL MAKAT.

constitutionnelle commence; Louis XVI avait tout promis, mais il n'accorde que ce qu'il ne peut retenir; il comprend, mais trop tard, qu'un roi ne doit pas gâter le métier, comme disait Frédéric. Tout en le désarmant, en principe, de la puissance de faire des lois, les constituants ineptes ou traîtres lui concèdent, dans l'application, mille prérogatives liberticides : une liste civile exorbitante au moyen de laquelle le monarque achète les représentants, les écrivains, les fonctionnaires, tous les gens à vendre: avec laquelle il solde des troupes d'élite qui exterminent les uns, effrayent les autres, et finalement écrasent le peuple sous un nouveau joug. Alors, expérience faite que la mauvaise foi du monarque et la vénalité des représentants fera toujours de la monarchie constitutionnelle une duperie, une conspiration incessante contre les droits des citoyens, une concession momentanée du despotisme acculé, Marat se déclare pour la République. Qui niera qu'il ait du le faire? Or, est-ce lui qui change? Non, puisque son principe reste le même; puisqu'il ne rejette cette monarchie d'espèce nouvelle, que parce qu'elle est reconnue inconopatible avec ce principe. Monarchie ou République ne sont que des formes; la liberté, voilà le principe.

Dès lors faudra-t-il s'étonner de l'entendre dire après le massacie de Nancy, par exemple ; après la révolte royaliste des odiciers de lîéfort, le 21 octobre 1790 : « Cessez de vous parer du tiiie glorieux de roi, vous ne connûtes jamais les devoirs qu'il impose? Dans les jours de votre exaltation, toujours vous abandonnâtes à des ministres ineptes les rênes de rÉlat, pour oublier dans les halliers, à table et sur le duvet, les soins augustes de l'empire. Aujoui'd'hui vous aiximlonnez le timon des affaires à des ministres atroces qui ne songent qu'à machiner contre la patrie et qui finiront par vous p(Mdre. Non, la nature ne vous fit point pour régner; vous-nirme vous êtes mis à votre place. Ah! si la nation plus éclairiM» avait assez d'énergie pour réparer les torts de la fortune, du quelle foule de maui eU» 8*éparg^Mfittt le peids. »

OFFRANDE A LA PATRIK. 139

Et il ajoute eu note : « Les temps sont passés où les citoyens luiaient pris les annes pour le choix (I*uo maître. Grâce à la philosophie, TAssemblée nationale pourrait renvoyer le (Dooarque, et anéantir la couronne sans causer la plus légère cooimolioa dans TÉtat; les frères du monarque pourraient iDéfoe porter la tôte sur Téchafaud, sans que le peuple se mît à sourciller.

« C'est une erreur de croire que le gouvernement français ne puisse être que monarchique, qu*il eut môme besoin deTètre aujourd'hui. Au nom du sens commun, à quoi sert un monarque incapable de tenir les rênes de l'État, un monarque secoodamnant lui-même à végéter toute la vie? Le gouveroemeot abandonné à ses minisires ne deviendrait-il pas oligarcliique? Et, qu est-ce qu*un gouvernement partagé entre MI ou sept petits despotes, dont les opérations ne sont pas soumises au moindre examen? mais quand elles seraient bien combinées séparément» isolées de la sorte comment iraientelles au plus grand bien du peuple? Si Tactivilé du gouveraerocDl dans un grand empire est nécessaire, c'est lors seulement qu'il est despotifjue, c'cst-à-<Iire lorsqu'il nous expose au\ entreprises des ennemis nombreux qui lui suscitent conlinuellenient les projets ambitieux du despote. Cette extrême célèriUî dans l'exéculion des ordres que nécessite la défense ^ 1 ttat est donc inutile lorsque la nati^m , renonraiit aux coïKjuêLes, désire do vivre eu paix avec tous les peuples du i*H)iKle, lorsfju'elle a consacré la justice et la modération counne principes constitutionnels. Non seulement cette externe activité est inutile, mais elle est funeste à raison des <l^lil)érations précipitées qui en sont inséparables. » {IJAmi iu Peuple^ N"27l.)

Trois numéros plus loin il dit encore : « De quoi sert *ttj(Hird hui le prince dans Itiat? Qu'à s'opposer à la régé- ^raiion de l'empire, au bonheur de ses habitants. Puis- H*nl tous les écrivains j^atriotes s'empresser de faire sentir à "ûatioû que le meilleur moyen de s'assurer son repos, sa

liberté et son bonheur, est de se passer de la couronne! » On sent que le journaliste ne se débat si vivement, que parce qu il doit répondre à des objections qu'il avait présentées lui-même contre le gouvernement républicain. Puérils efforts qui ne le disculperaient pas à nos yeux, si ses opinions royalistes ou républicaines n'avaient été de tout temps dominées par ce grand principe : qu'il faut avant tout la liberté. Pourquoi ne pas déclarer nettement que la monarchie aussi bien que la République a ses avantages et ses inconvénients, mais qu'elle doit être à jamais rejetée parce que, par son essence même, elle est incompatible avec le principe éternel, inaliénable, imprescriptible, condition essentielle d'existence pour rhomme considéré dans son développement complet. Le tort de Marat, en cette circonstance, a été d'argumenter quand il suffisait de déclarer; quand par la déclaration pure et simple il rentrait dans le programme posé à son point de départ. Ne nous jetons pas dans une logomachie où nous serons vaincus par les retors; ce qu'il nous faut, c'est la liberté, la liberté la plus complète ; voilà l'alpha et l'oméga de toute politique, le commencement et la fin.

Lui reprochera-t-on de n'avoir pas su prévoir avant l'essai? Mais il nous a dit qu'il appréhendait qu'une République composée de vieux esclaves ne dégénérât bientôt en despotisme; sont-ce bien ceux qui ont subi l'expérience de nos soixante dernières années qui lui font un crime de son hésitation ? Reprochera-t-on aux premiers observateurs de la force de quelques gouttes d'eau en ébulUtion, de n'avoir pas inventé la locomotive? Le principe de la liberté admis, n'étaitil pas permis de croire, avec les plus grands et les plus indépendants génies du siècle, que le reste n'était plus qu'une question de forme, avant que l'épreuve eût appris que dans ce cas la forme emporte nécessairement le fond? D'ailleurs, s'il eût acclamé le gouvernement purement républicain au moment où personne n'y songeait, ses critiques d'aujourd'hui ne r accuseraient-ils pas d'avoir manqué de prudence ? ne le

soupçonneraient-ils pas d'impatiente ambition personnelle» parce qu*on peut toujours accuser?

Avec plus de justice on reconnaîtrait qu'il y avait désintéressement à lui d* accepter une monarchie sous laquelle TAmidu peuple était assuré d'avance d'être à jamais rejeté; car les rois peuvent bien par intéiêt consentir momentanément à se désister de leurs prétentions, mais malheur à qui les y a forcés! Avec plus de justice on avouerait qu'il y avait loyauté à se déjuger soi-même sous le rapport, non des principes, ce qui n'est jamais permis, mais sous celui du mode d*application ou des opinions.

J'ai dit que personne en 89 ne songeait à la République, je me suis trompé ; un seul homme y aspirait : Camille Dcsifioulins, rhomme de toutes les nobles aspirations, nature féminine sans doute par la passion et les intuitions, mais toujours belle âme. Eb bien! comparez les principes politiques proclamés en 89, 90 et 91 dans Y Ami du Peuple à ceux qui furent émis par les Jtévolufions de France et de Brabanty et vous vous convaincrez que le plus radical des deux journalistes est encore Marat; si radical, en effet, que, la République proclamée, l'Ami du peuple n'a rien à changer au fond de son programme politique ; si radical , que la Constitution de 1793 le sera moins que la sienne; si radical, que le jour où la République s'assiéra sur sa base républicaine, les royalistes et les républicains de la forn^e assassineront Marat pour le punir de ses principes anti-autoritaires.

Mais tout ce que nous venons d'affirmer ne serait rien, si nous ne produisions des pièces plus authentiques encore à Istppui, si nous ne démontrions irréfutablement à quelles conditions Marat acceptait la monarchie ; le Supplément à V Offrande à la patrie^ et plus sûrement encore le Plan de Con- 'iiiulm vont nous en fournir les preuves.

L'enthousiasme du patriote avait vaincu la maladie, Marat cto rendu à la vie ; deux mois environ après la publication

ut JfiAN-PÂUL MARAT.

de r Offrande parut le Supplément. L*auteur déclare qu'il n'entreprend ce nouvel opuscule qu'encouragé par « l'accueil favorable fait au premier, d Nous l'etf croyons sans peine; on ne se résout guère volontiers à un second échec; et la nouvelle brochure est écrite avec cette verve de confiance qu'éveille la certitude du succès.

Ceux qui connaissent à fond l'histoire de la Révolution française savent quel déluge de livres politiques inonda le public pendant les six mois qui précédèrent l'ouverture des états généraux. La Cour en appelait aux lumières de la nation, la liberté de la presse était momentanément octroyée, totw les états de France devaient présenter leurs cahiera. C'était à qui donnerait son avis, les uns sîïicèrement, les autres pour prouver leur compétence comme députés, ou pour se faire nn nom. Toutes les ambitions étaient surexcitées; mais le désir d'arriver n'en donne pas les talents. Grand nombre de ces ouvnages, satires du passé pour la plupart, sont d'une donnée vulgaire; les vues de ces législateure improvisés sont étroites, et ne dépassent guère les limites d'une simple réforme administrative. 11 n'en fallait pas davantage à Marat pour qu'il reprît la plume; l'histoire lui avait appris que les peuples habitués à ne considérer que les individus croient tout sauver par un changement de personnes; ils ne soupçonnent pas que cette erreur seconde à merveille le machiavélisme des rois, toujours prêts à lâcher à la fureur populaire le secrétaire d'État compromis par des. exactions commandées, pour en choisir un autre qui prenne la responsabilité des mêmes foi faits, en attendant un même sort. C'est le jeu des gouvernements monarchiques, tout aux profits des princes, tout aux dépens des peuples. Écoutons l'écrivain : « 11 faudrait peu connaître les hommes pour attendre de la réforme du ministère le salut de l'État, et abandonner au yourernemnU les desfînâes dû In nation. Quoi! toujours supposer aux princes Tamourdu bien public qu'ils devraient avoir et qu'ils n'ont presque jamais. Fussent- ils nés avec les plus heureuses di5^ positions, et eussent^

ils reçu réducation la plus sage, eucore y aurait-il de ritnprudence à leiir cooficr raulorité suprême : quelle vue assez ferme ne serait pas éblouie du faux éclat d'un pouvoir sans bornes? quel cœur assez pur pourrait y résister? Quand ils >eraipnl au-dessus de Titus, de Trajah, de Marc-Aurèle ils ne |)euvent ni tout voir ni tout faire par eux-mêmes. Or, leurs ministres sont hommes, et trop souvent avec toutes les iin|)erf('Ctions de Thumanilé : ainsi, se reposer sur les soins d'ooe boime administration, serait bâtir stir le sable ; au premier souffle, rédificc croulerait, et la nation se verrait replongée dans l'abîme. »

On doit remarquer que le royaliste, si tant est qu*il faille le qualifier de cette épithète, ne se fait pas illusion «sur ce qu'il attend du réfçime monarchique. Ne semble-t-il pas dire : « Vous en voulez? Soit, mais soyez sur vos gardes. » Que faut-il donc pour assurer le bonheur d*un peuple? «Une constitution sage, juste et libre. » Entreprise diflicile, et c'est pourquoi , • si le peuple n'a rien à attendre que de son courage, il ne faut pas atténuer à ses yeux les torts, Tinjustico et les outrages de ses tj'rans, dans la crainte que de sofs mcnagnvcnls pour icx ntiumis du bien public ne tournent contre lui. » Retenons Inen ce passage, c'est la ligne de conduite que va se tracor dans quelques mois le journaliste. Pas de mànugcmcntHs dit-il; faudra-t-il donc insister pour prouver que le progrès ne se fait qu'à coup de révolutions, que les droits s ajrachont et ne se concèdent pas, qu'enfin, comme Ta écrit un grand publiciste moderne, la liberté souffre violence? Or, comment un peuple s'élèvera-t-il au diapason révolutionnaire, si vous ne lui rappelez ce qu'il souffre, si vous ne lui montrez du doigt ses bourreaux ?

Voubliez pas non plus ce que Marat répond à l'avance à ces honnêtes égoïstes qu'on qualifie du nom de modérés, bonnes gens dont les tyrans raffolent, parce qu'ils laissent tout faire : a Je n'ignore pas que ces hommes apathiques, qu'on î^Ppelle des hommes raisonnables, désapprouvent la chaleur

Ui JEAN-PAUL MARAT.

avec laquelle j'ai plaidé la cause de la nation; mais est-ce ma faute s'ils n'ont point d'âme? Insensibles à la vue des calamités publiques, ils contemplent d'un œil sec les souffrances des opprimés, les convulsions des malheureux réduits au désespoir, l'agonie des pauvres épuisés par la faim; ils n'ouvrent la bouche que pour parler de patience et de modération. Le moyen d'imiter leur exemple, quand on a des entrailles? Et comment le suivre envers des ennemis incapables d'aucun retour généreux, envers des ennemis sourds à la voix de la justice, et dont le cœur est fermé à celle du remords? Depuis tant de siècles qu'ils oppriment le peuple, qu'a- 1- il gagné à ses paisibles réclamations? Se sont-ils relâchés de leur barbarie à l'aspect de ses misères? Se sont-ils laissé toucher par ses gémissements? Forts de sa faiblesse, ils s'élèvent avec fureur contre lui et crient au meurtre, sitôt qu'il parle de leurs prérogatives. Pour avoir la paix, faudrat-il donc qu'il se laisse toujours dépouiller en silence, et qu'il les invite par sa lâcheté à toujours s'abreuver de son sang? »> S'il est un seul mot contraire à la vérité historique à retrancher dans ces assertions, je passe condamnation sur ce qu'on appellera plus tard la démence, la cruauté de Marat; mais si rien n'est exagéré dans le tableau, si le bien ne consiste pas à laisser faire le mal impunément, si le parti des lutteurs contre l'oppression est celui des hommes de cœur, si le prendre est un devoir, si la politique militante est celle du vrai citoyen, de quiconque a le sentiment de sa dignité d'homme, trois fois honte aux accusateurs de Marat, car leur inique jugement ne saurait les soustraire au triple reproche d'illogisme, d'injustice et de lâcheté! Après cet avertissement l'auteur entre en matière.

Le premier discours commence par ces mots : « Le désir de vous voir libres et heureux enflamme mon sein, et, comme un feu dévorant, il le consume nuit et jour. » N'allez pas prendre ces paroles pour une métaphore oratoire, car je crois pouvoir vous affirmer d'avance que, s'il n'eût pas été assas-

OI-KR:VNI)R A LA PATUIL'. US

sînc en juillet 93, deux mois plus tard il mourait littéralement consumé par la fièvre de la liberté. Marat ne parlait jamais au figuré.

• Puis vient la peinture des maux que les peuples doivent à Tincurie, à l'ambition, à forgueil, à la faiblesse, à Tincon- 'luiie, aux vices de leurs gouvernants; il n'a, pour être cru, qu'à prendre ses exemples dans notre propre histoire. Comment remédier à ces maux? Le monarque confiera-t-il à un seul la conduite des alTaires? Los maires du palais ne lui ont f;îie trop appris combien la mesure est dangereuse. Partageral-illes fonctions du gouvernement entre plusieurs mmistres? Mais c'est justement la forme d'administration sous laquelle îaFrance gémit depuis trop longtemps. Confiera-t-il les fonctions à plusieurs cons*»i!s comme font les républiques? C'est la forme d'administration qui paraît offrir les plus grands .•i\aiUages, et l'auteur s'y arrête quelque peu pour répondre à une objection qu'il s'était posée a lui-mCMne dans V Offrande : 1 Si celte forme de gouvernement, dit-il, paraît la moins susceptible de célérité et de secret dans la conduite des affaires, elle y apporte plus d'exactitude et de soins, plus de justice et de constance. Elle a même peu besoin de secret et de célérité, avantages toujours plus nécessaires dans un mauvais que dans un bon gouvernement; car l'esprit d'ordre et de prévoyance qui la caractérise, prévenant les maux, en a peu à réparer. »

Mais cette forme , quoique assurément préférable , peut encore être viciée par Tiniluence même du monarque, fie cherchera-t-il pas à corrompre les membres des conseils, comme le régent avait gagné les parlements? Et d'ailleurs quelle autre garantie le peuple aurait-il de la durée d'un tel gouvernement, que la bonne volonté du prince? En vérité, il ressort de tout cela qu'un roi est un rouage bien embarnts- SMt. Et quand il serait doué des meilleures intentions, cpiand il serait un génie, on sait assez « que l'ordre établi pour la

succession donne toujours dix imbéciles pour un vrai mo- I. 10

446 JEAN-PAUL BIARAT,

narque. » Il est vrai que les monstres se succèdent plus régulièrement : après l'Auguste de Suétone, le Tibère de Tacite, puis Claude, puis Néron, puis... Encore une fois, entdimimy peuples, apprenez donc T histoire.

Donc, il ne reste pour tout espoir que de se réfugier dans le temple de la liberté « et de donner à l'État une constitution inébranlable, fondée sur la raison et la justice. »

Le deuxième discours n'est pas moins palpitant d'intérêt» Marat s'attaque aux actes mêmes qui viennent de se passer.

Qu'attendre de Louis XVI, se demande-t-il ? (On venait d'envoyer les lettres de convocation aux États Généraux.) (( Hélas ! quel sentiment de tristesse s'empare de tnon âme en les parcourant ! J'y cherche ce ton simple et vrai d'un pfere tendre qui ne veut que le bien de ses enfants, qui s'émeut à l'aspect de leur misère, qui s'indigne contre les coupables auteurs de leurs maux, qui se prépare à les tirer d'oppression, à leur rendre la libQité et la paix : mais je n'y trouve que le langage trop ordinaire d'un prince impérieux, dont les affaires sont dérangées, et qui veut bien recevoir les suppliques de ses sujets, pourvu qu'ils lui donnent à leur tour les moyens de sortir d'embarras. » L'appréciation, nous n'en doutons pas, ne fut point jugée de bon goût, je veux dire du goût des gens de cour; mais comme elle allait droit au but ! Ici commence ce qu'on appellera les inconvenances de style, les brutalités de Marat. Que sera-ce plus tard, quand, sans plus de circonlocution, il appellera fripons les Rollets d& la politique ?

Comme il analyse la fameuse lettre aux États dont les historiens modernes n'ont pas assez tenu compte, parce qu'elle aurait défiguré leur Louis XVI bonhomme et martyr : « Ah ! sire, ce ne sont point des doUanres^ mais des griefe que nous porterons au pied du trône; ce ne sont i^as des plaintes^ mais des cris d'indignation que nous élèverons contre les auteurs de notre misère; ce ne sont pos des sohImUs que

R ferons entendre, mais la R]£(:^A\lATlo^ i>£S droits dë

l'domme et du citoyïx. » 'On dirait qu'en six lignes Marat vient (Tesquisscr toute* l'œuvre révolutionnaire : l'œuvre de la Constituante qui s'en tient à l'exposé de la justice de nos réclamations; l'œuvre de la Législative, qui tue la royauté au 10 août; celle enfin de la Convention, qui pose la base étemelle de toutes les constitutions à venir sur les droits du peuple.

Et la conclusion ! « Point de salut pour l'État, point de bonheur pour ses membres sans un conseil suprême, permaoeat, chargé de donner de bonnes lois à la nation, d'établir les droits des citoyens, de circonscrire l'autorité du prince, ^t de sorteiller les ministres : ce qui nous ramène à la sourrraineté des assnnblârs nationales^ comme à la seule forme de constitution légitime, sage et heureuse. »

Puis s*aâressant aux électeurs : « Sans la ferme résolution de n'écouter aucune proposition sur l'article des impôts, et de n'accorder aucun secoure au gouvernement, qu'il n'ait consacré d'une manière solennelle les lois fondamentales du • royaume , vous êtes perdus sans retour. Cette ferme résolution vous devez V imposer comme un devoir inviolable à vos représentants ; leur tracer à cet égard un plan de conduite ; les lier par le serment, la conscifence, l'honneur, et désavouer i Tinstant le lâche qui vous aurait manqué de foi. » Remarquet-OD comme il pose fermement le principe non plus seulement de l'Assemblée nationale supérieure à là royauté, mais le principe bien autrement fondamental de la suprématie du dé- ^goant sur le délégué? Nous y reviendrons. La lutte contre le pouvoir monarchique va s'engager, le mot d'ordre est ^nné : pas d'argent s'il n'y a point de restitution de droits: et comme, en avril 1789, je ne vois nulle part ce mot d'ordi-e tnssi nettement formulé que dans le Supplément à VOffrande à la patrie y je suis bien obligé de reconnaître que c'est à Marat que revient la gloire de s'en être fait le premier rédacteur.

Dans le troisième discours l'auteur suppose les Etats

148 JEAN-PAUL MAUAT.

assemblés; il prévoit toutes les difficultés qui ont été soulevées en effet. « Peut-être la noblesse et le clergé, cherchant à rendre nulle la convocation de TAsserablée nationale, ou à la faire tourner à leur avantage, demanderont-ils que chaque ordre délibère séparément?

^(^ Elles prétendront peut-être, sous prétexte d'établir l'égalité, que chaque ordre doit compter pour une voix. »

De quoi se composent les deux premiers mois de la tenue de l'Assemblée nationale, sinon du pitoyable spectacle de ces prétentions hautaînement formulées par la noblesse, hypocritement par le clergé ? Ne se croirait-on pas à la veille du 23 juin en l'entendant dire aux députés du Tiers : « Ne souffrez point que l'Assemblée se dissolve avant d'avoir statué sur les lois fondamentales. »

Enfin le quatrième et dernier discours a trait encore à la supériorité d'une Assemblée nationale sur un conseil privé pour atteindre au vrai but de la société, le bonheur de lots. S'il y revient, c'est que véritablement c'est là la question. « Si jamais vérité morale fut démontrée, c'est l'utilité des États Généraux rendus permanents; le bien qu'ils produiront est évident, incontestable, immense; qu'on réalise leur existence pendant quelques années, c'en est assez pour la rendre étemelle, tant chacun trouvera son intérêt particulier dans l'intérêt commun. »

Celte fois encore se trompait-il?

On a fait avec justice ressortir le mérite du li\Te de Sieyès et celui de la brochure de Camille, pourquoi n est-il pas fait mention de \ Offrande à la Patrie? S'imagine-t-on qu'elle ne pourrait pas soutenir le parallèle? Nous croyons qu'elle s'attaque bien plus à la question brûlante, à la question du moment que la France libre; et que, s'il était utile de prouver que le Tiers est tout, il ne l'était pas moins de nous apprendre à quelles conditions le tout ne serait plus gouverné par la partie.

Les agents du gouvernement ne se méprirent pas sur la portée des deux opuscules de Marat; Calonne les dénonça

comme incendiaires; c'était en faire l'éloge, car pour les gens à privilèges, éclairer c'est incendier. L*Ami du peuple écrivait à quelques mois de là : « Cette brochure fil sensation, les vues qu'elle contenait percèrent avec rapidité, et j'eus la satisfaction de les voir consacrées dans presque tous les cahiers des députés aux États. » {Appel à la wition,) C'est l'auteur qui parle; or, il est convenu qy'on ne doit jamais en croire un auteur parlant de lui-même. Soit; mais qu'importe que les électeurs aient fait ou non profit de ses conseils, s'il faut avouer que les principes d'application politique de Marat étaient dignes de tenir la première place dans les cahiers des Communes?

Reste une considération sur laquelle il est besoin d'insister. C'est qu'à cet homme qui avait si bien éventé toutes les roueries de la monarchie dans les Clunnes de Vesclmiagey toutes les injustices qu'elle avait consacrées en les légalisant dans le Plan de législation eriminelle, toutes les fausses promesses qu'elle savait faire au besoin dans Y Offrande y il n'échappe pas un mot d'instigation à la roprésaille contre les fauteurs de tous ces attentats, roi, courtisans, nobles, ministres ou clergé; il veut tout oublier, il veut croire à la bonne foi, à l'intérêt bien compris, au repentir, afin qu'un jour il soit bien constaté par les Tacites à venir qu'au mérite de la patience dans l'oppression le peuple, au moment de la délivrance, a joint l'oubli des souffrances qu'il avait supportées; afin que, s'il advenait qu'il fût trompé une fois de plus, la sévérité lui fût un devoir; le pardon, une faiblesse; et le châtiment, un acte de justice.

Mais que pensez-vous d'un homme qui se présente dans l'arène politique avec des principes aussi sûrs, des idées aussi *>Télée8, une telle puissance d'observation, une foi aussi vive, 'ïDe volonté aussi inébranlable? L'idée vous vient-elle qu'il *>»t jamais ébranlé? 11 pourra succomber traîtreusement frappé par derrière, mais être dompté, jamais. On tue les lions, on ^ les vainc pas.

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